La bulle imaginaire est bien réelle

La Balançoire - Auguste Renoir (Musée d'Orsay)

La Balançoire - Auguste Renoir (Musée d'Orsay)

Une personne est dans une salle close, une seconde personne entre.

Si on filme avec une caméra cachée ce qui se passe dans la première minute d’interaction entre ces deux personne, on sait immédiatement si les deux personnes se connaissent ou non.

Si elles ne se connaissent pas et ne savent pas qui est l’autre, leurs regards s’éviteront pendant toute cette minute.

L’évitement du regard est la règle générale. Lorsque l’oeil ne peut s’échapper sans croiser un autre regard comme dans un ascenseur, espace exigu et clos, le regard de la plupart des passagers s’échappe vers le plafond.

Chaque individu possède un espace personnel et des distances interindividuelles qui dépendent de son caractère, de son éducation et de sa culture. Ils correspondent à la bulle imaginaire qui entoure chacun et que chacun déplace avec lui. La pénétration de cet espace n’est autorisée qu’aux intimes.

E.Hall a parfaitement décrit les tailles des bulles concentriques qui entourent l’Américain moyen:

– La distance intime : jusqu’à 45 cm.

Le rapprochement corporel s’accompagne d’une mise en jeu obligatoire des différents canaux: contact, chaleur, odeurs, bruits respiratoires…

Le mode proche, 0 à 15cm correspond au corps à corps (amour ou lutte).

Dans le mode lointain, 15 à 45 cm, les corps ne sont plus en contacts, mais sont atteignables par les mains de l’autre: l’haleine est perceptible et on peut recevoir des postillons.

Pénétrer volontairement dans cette zone  suppose une intimité des deux personnes. Si par inadvertance ou par volonté de nuire, il n’en n’est pas ainsi, le locuteur « attaqué » se reculera pour tenir l’autre à l’extérieur de sa « bulle ». Dans les lieux publics surpeuplés comme les transports en commun, où par nécessité la distance intime n’est pas respectée, les individus adoptent un certains nombre de rituels : les yeux se détournent du visage du voisin, le corps s’immobilise, les muscles se contractent, les mains évitent de se trouver dans la zone proche: chacun adopte une attitude d’indifférence maximum et fait comme s’il ignorait cette situation gênante de proximité.

– La distance personnelle: de 40 cm à 1,20m

Dans cet espace, les individus peuvent entrer en contact par les membres supérieurs (poignée de main), les détails du visage sont nettement perçus mais la chaleur et les odeurs corporelles ne le sont plus (a l’exception des parfums où d’une odeur sui generis particulièrement désagréable). C’est en général la distance choisie pour la conversation courante. Les positions respectives des individus révèlent la nature de leur relations ou de leurs sentiments.

Le mode lointain de cette situation (75 à 125cm) est la limite de l’emprise physique sur autrui. A cette distance la communication verbale se déroule sans effort car les corps n’ont pas à être sur la défensive.

– Distance sociale: 1,20 à 3,60 m

Le contact corporel n’est plus possible, on est au-delà du pouvoir sur autrui.

Elle donne un caractère formel aux rapports professionnels et sociaux, elle est adoptée dans les bureaux des personnes « importantes ». (les maris américains en rentrant du travail on l’habitude de s’assoir à plus de 3 m de leur épouse pour lire le journal!)

– Distance publique: à partir de 3,60 m

Le sujet peut facilement fuir ou se défendre s’il se sent menacé. La relation est dépersonnalisée: c’est la distance des personnages officiels.

Ces distances subissent d’importantes variations culturelles: la distance que les méditerranéens considèrent comme distance sociale est considérée comme distance personnelle, voire intime par les nordiques.

Les six formes principales de violation et d’invasion de la bulle d’autrui

– violation corporelle: être touché

– emprise corporelle: subir une attaque sexuelle, c’est le viol à proprement parler

– intrusion sensorielle: visuelle (le regard), olfactive, acoustique (la musique du voisin)

– intrusion temporelle: être obligé de rencontrer quelqu’un en dehors de la planification souhaitée (l’éternel casse-pieds)

– contamination par les déchets d’autrui (mégots, ordures, crottes de chien, etc.)

– l’invasion du territoire propre: appartement, chambre, bureau…

– la violation des réserves: indiscrétions à l’égard des objets et document intimes d’autrui (lecture des lettres, fouille du sac, des tiroirs, etc.)

Les modes de contacts

Deux modes de contact sont particulièrement importants et sont de ce fait étroitement contrôlés par les codes socio-culturels: le regard et le toucher.

– Le regard permet à distance la pénétration de l’espace d’autrui et signale son investissement (parfois au sens guerrier du terme). On ne peut impunément fixer une personne inconnue plus de 2 à 5 secondes sans s’exposer à une interaction.

Le jeux des regards dans le tableau La Balançoire de Renoir et un petit chef d’oeuvre de communication non verbale.

Dans les pensionnats de jeunes filles, jusque dans les années 1960, il était interdit, dans la rue, de regarder une personne du sexe masculin au-dessus de la cravate et au dessous de la ceinture.

On dit que le regard est le miroir de l’âme et regarder quelqu’un dans les yeux est une agression violente, une tentative de le percer à jour.
C’est la raison pour laquelle les parents qui soupçonnent leur enfant de leur mentir lui disent : « répète-le moi en me regardant dans les yeux » : il est bien plus difficile de mentir avec le regard de l’autre posé sur soi.

– Le toucher est également très sophistiqué et codifié. Les circonstances et les endroits du corps licites sont précisés par un code variable selon les cultures.

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