Gène récessif

Jeudi, 26 novembre 2009

F1208dÉcrivez une nouvelle ayant pour thème la génétique…Voici un exemple.

Si l’on considère qu’une météo ensoleillée peut être un critère de satisfaction pour le vacancier moyen, le mois de juillet s’est révélé catastrophique. Aussi puis-je considérer que mes vacances studieuses sont une réussite. Tel l’ermite perché sur l’aiguille de l’île de Hoy ou tel le moine retiré dans l’abbaye la plus ancienne de France, j’ai consacré le meilleur de mon temps à écrire et à contempler la mer. Loin du monde parmi le monde, je ne réponds pas toujours au téléphone, mais ce matin-là, encore endormie, les yeux collés par la nuit, je sors de mon hébétude secouée par la sonnerie du téléphone qui se fait insistante. Le contrat du siècle ou le fâcheux du coin ? Je réponds. Ce n’est ni l’un ni l’autre, c’est Jacques, l’inénarrable Jacques toujours « prêt ». Aussi aimable qu’un gardon frais sautant d’un lac glacial dans les hauteurs de la Norvège, il raconte qu’arrivé depuis quinze jours, il a été sur-débordé d’invités – comme d’habitude !  C’est lui qui les invite, il devrait être au courant – qui ont défilé dans sa maison toujours aussi accueillante, telle une noria en rotation godet après godet.

-       Qu’est-ce que tu dirais d’une petite pêche au bouquet aux îles Chausey.

-       Euh ….

-       Axel et Antoinette ne se sentent pas bien, j’ai deux places sur le bateau.

-       Euh …

-       C’est une bonne idée non ?

-       Attends, je demande à Jules … oui, il a l’air d’accord, enfin je crois aux bruits qu’il fait. Ça ressemble à un accord.

-       Bien. Alors, rendez-vous à la cale de Dinard à neuf heures vingt.

-       Pardon ?

-       Oui, tu as bien compris dans moins d’une heure.

-       C’est à dire que …

-       Je crois que tu connais Tania, elle a très envie de te revoir après tout ce temps. Elle sera avec nous.

-       Tania ? C’est pas vrai ! Bien sûr que ça me ferait plaisir de la revoir. Il y a 14 ans que je ne l’ai pas vue.

-       Justement !

-        … depuis son mariage. Je ne connais même pas son mari.

-       Il ne sera pas là, elle est venue seule avec ses trois enfants.

-       Trois ? Ah ! On se lève et on y va. A tout de suite.

-       Super ! 9 heures 20 sur le quai d’embarquement pour les îles Chausey. C’est la grande marée, la crevette est coincée.

-       Génial !

-       Nous serons quinze en tout.

-       Formidable. Je te reconnais bien là ton talent de Grand Organisateur.

L’appareil à peine raccroché, le doute m’envahit. La cale ? Les vedettes abordent normalement plus loin à l’entrée du port de Dinard.

-       Bon, Jules, on fait vinaigre, et on se renseigne sur place. On prendra un café là-bas, s’il reste un peu de temps. Je serai plus tranquille. N’oublie pas ton ciré, il fait toujours froid sur le bateau et des chaussettes. Chaud aux pieds, chaud au corps ! dit toujours Sophie. Elle a raison.

-       Je sais, je sais. Sophie a raison, c’est une bonne mère et une bonne grand-mère.

-        Pas comme moi.

-       Je n’ai pas dit ça et je ne le pense pas.

Au radar, nous sommes au radar, mais l’œil s’ouvre peu à peu pour admirer les effets du beau temps sur la lumière. Décidément, le bleu de la mer n’est plus beau que son reflet dans les yeux de certains humains.

C’est là qu’on apprend que la cale nord, c’est un départ du port de Saint-Malo.

-       Appelle Jacques sur son portable, me dit Jules, toujours plein de bon sens.

-       Je n’ai pas son numéro sur moi.

-       Et le fixe ?

-       Non plus.

-       Demande l’annuaire à la caissière.

Quand j’appelle, je tombe sur la grand-mère qui, ravie, m’embrasse par téléphone et me trompette dans l’oreille en riant :

-       Ils sont partis ! Les filets, les paniers et tout. Partis, partis ! A la pêche, je crois.

-       Vous n’avez pas le numéro de portable de Jacques ?

-       Non plus.

-       Excusez-moi de vous avoir dérangée, j’espère que je ne vous ai pas réveillée.

-       Non, non, ce n’est pas grave, je leur dirai que vous avez appelé. Ils sont à la pêche.

-       J’espère que ce ne sera pas utile. Euh … excusez-moi … merci.

Quelques secondes plus tard, mon portable sonne. C’est Jacques !

-       Eh bien, qu’est-ce que vous faites ? Non pas les Vedettes blanches. C’est un autre circuit qui vient de Saint-Malo. Le bateau a un peu de retard, mais il arrive. Je vous vois tous les deux, c’est bon.

Et l’on fait les présentations. Bonjour, bonjour, des petites bises sèches. L’entrain n’y est pas encore. Il fait beau. Une petite bise fraîche souffle du nord-est. Tout cela va se roder.

Tania est parfaite, en mère de famille entourée de ses trois enfants : deux filles et un petit garçon aux oreilles décollées. Elle est toujours aussi belle. Sa peau mate et ses grands yeux noirs ont gardé leur expression forte ; seules quelques rides de la maturité trahissent son âge. Les yeux des enfants sont plus clairs, les cheveux carrément blonds. Des petits minois qui ressemblent à celui de leur mère en tout doux : Nina, Ophélie, Léopold. Quand on regarde de plus près, ils ont tous les trois les yeux d’un bleu de calot.

Les retrouvailles se font bien ; on redécouvre l’autre assez vite malgré cette longue séparation. Sur le bateau, pendant la traversée, chacun reste chez soi et fait face au froid. Vivent les chaussettes ! Sophie avait raison, comme d’hab’.

A l’arrivée, nous prenons conscience que, avant que la marée soit assez basse pour pêcher, il y a trois bonnes heures à passer, le temps de prendre un café, de se rendre sur les lieux à pied, de déjeuner.

A ce moment-là, on entend la douce voix de Jacques nous inviter à nous poser :

-   Et si on prenait un café, cela nous réchauffera, on a le temps de toute façon.

La marée n’est basse qu’à trois heures.

-       Oui ! la réponse est unanime.

-       Bonne idée.

Et, autour du café, du chocolat, peu à peu les langues se délient :

J’admire les petits de Tania, ils sont trop mignons à cet âge-là.

-       Et lui ?

-       Mathias ?

-       Oui.

-       Il n’est pas à moi celui-là. C’est le fils de Claude, la sœur de Sophie.

-       Ah d’accord.

Je n’ai qu’une petite probabilité statistique de me tromper, Je peux m’avancer sans être ridicule et le petit jeu m’amuse.

-       Ton mari, que je ne connais pas n’aurait pas les yeux bleus par hasard ?

-       Si. Pourquoi tu me demandes ça ?

-       J’en étais sûre.

-        Mais, comment le sais-tu, puisque tu ne l’as jamais vu ?

-       Tes trois enfants ont les yeux bleus et tu as les yeux noirs.

-       Oui et alors ?

-       Tu portes donc bleu et noir dans tes chromosomes, tu as hérité le gène bleu de l’un de tes parents et le gène brun de l’autre. Comme brun est dominant, c’est ce gène qui détermine la couleur de tes yeux. Tu as les yeux bruns.

-       Et alors, pourquoi est-tu si sûre que mon mari a les yeux bleus ?

-       Le gène bleu est récessif. Pour avoir les yeux bleus, il faut avoir hérité du caractère bleu de ses deux parents pour que le caractère bleu s’exprime. Toi, avec tes yeux bruns (mais avec du bleu caché, sinon aucun de tes enfants ne pourrait avoir les yeux bleus), tu produis la moitié d’ovules porteurs du gène yeux marrons et la moitié porteurs du gène yeux bleus. Si ton mari avait les yeux marrons sans gène bleu, tu ne pourrais pas avoir d’enfants aux yeux bleus, même raisonnement que pour toi. Ton mari pourrait être comme toi porteur de marron-bleu, mais dans ce cas, il produirait moitié spermatozoïdes marrons, moitié bleu. La probabilité pour que vous ayez un enfant aux yeux bleus (c’est à dire porteur de bleu-bleu) ne serait que de 25% à chaque nouvelle naissance. Sur trois enfants, c’est évidemment possible que les trois aient les yeux bleus dans ce cas, mais peu probable. En revanche, si ton mari a les yeux bleus, il est porteur de bleu-bleu, donc vous avez à chaque fois une chance sur deux d’avoir un enfant aux yeux bleus, ce qui est plus plausible.

-       WOUAH OUH ! La superbe démonstration, ça en jette, vous avez entendu, les filles ! Sherlock Home ! Je te reconnais bien là à toujours vouloir tout expliquer et tout comprendre avant même de savoir si je vais bien, si je suis toujours avec mon mari etc. Tu n’as pas changé et je vais très bien, je te remercie … et j’adore le père de mes enfants aux yeux bleus.

-       Je vois bien que tu es en pleine forme ! Pourquoi te le demander ?

Toute à mes retrouvailles avec Tania, je n’ai pas fait très attention à un autre couple d’amis qui nous accompagne. Je leur ai dit un bonjour rapide sans trop regarder les trois enfants. J’entends Jacques appeler :

-       Bruno, mais où vas-tu ? On y va, ce n’est pas du tout par là.

Il court après son ami qui s’éloigne. Dès que Jacques s’est rapproché, Bruno s’oppose à lui, se débat presque physiquement. Il est blême et a du mal à prendre sur lui. La gestuelle véhémente, il ne crie pas mais on sent qu’il souffre. Il finit par se laisser convaincre de venir rejoindre le groupe, mais il traîne les pieds et reste un peu à l’écart. Dans ce monde, on ne règle pas ses problèmes en public. « Pas de crevettes devant les invités », comme aime à répéter Jacques.

Au moment d’embarquer, j’avais bien remarqué que Bruno et sa femme avaient les yeux bleus clairs et que, si, sur leurs trois enfants, l’aîné et le cadet avaient les yeux bleus, la petite fille du milieu, les yeux du plus beau brun foncé.

Sans le laisser sentir, avec discrétion, Bruno vient de suivre attentivement ma conversation avec Tania. Il met un moment à comprendre car il se sait concerné ; tout à coup, il a l’impression qu’une bombe lui a éclaté dans les pieds mettant à mal la statue vaillante, immuable qu’il essaie toujours de présenter à son entourage. Il ne veut pas admettre cette nouvelle vérité qui vient de lui fracasser les certitudes. Pour cacher son désarroi, il prend une distance, dans l’espoir de se ressouder dans l’instant. C’est à ce moment que Jacques le surprend. Ce qu’il vient de réaliser, il ne peut l’admettre.

Moralité : mesdames, quand vous avez les yeux bleus et votre mari aussi, prenez un amant aux yeux clairs, les conséquences font moins désordre.

Bruno vient s’asseoir à côté de moi à la pause déjeuner. Il semble calme. Nous parlons de pêche à la crevette, de crabes et de dorades puis … sans prévenir il passe au sujet qui le préoccupe tant :

-       Je vous ai écouté tout à l’heure, là, au sujet de la couleur, mais êtes-vous sûre que la propriété de couleur des yeux est portée par un seul gène, parce que, si c’est comme la couleur de la peau, c’est plus complexe…

J’hésite à enfoncer le clou. Il est difficile de continuer à parler quand on sait qu’on va faire souffrir la personne à laquelle on s’adresse. Je me dis que la confirmation de la certitude vaut mieux que l’affreuse angoisse dans laquelle je l’ai plongé. Autant qu’il sache vraiment. Il n’est pas bon de le rassurer après avoir jeté le doute.

-       Vous avez raison, la couleur des yeux n’est pas portée par un seul gène, mais par très peu de gènes et leur localisation fait qu’on ne rencontre que très peu d’exceptions et surtout dans le cas de couleurs pas très définies, vert mélangé de brun par exemple. Chez l’homme, la possibilité de mettre sa langue en gouttière est un caractère porté par un seul gène ; l’incapacité de mettre la langue en gouttière est un gène récessif donc lorsque les deux parents peuvent ne peuvent pas mettre la langue en forme de gouttière, aucun de leurs enfants ne le pourra, même avec tout l’entraînement du monde.

-       C’est quoi ça ?

-       Tirez la langue et essayez le la replier comme si vous vouliez en faire une cigarette russe, vous savez, ce biscuit que l’on mange avec la mousse au chocolat …

Bruno tire la langue, et il n’arrive absolument pas à mettre sa langue en gouttière, elle reste désespérément plate. Il se lève brusquement et va vers sa femme et lui demande de tirer la langue et d’essayer de la rouler.

-       Mais qu’est-ce qui te prend ? lui demande-t-elle.

-       C’est un jeu.

-       Ah bon, bizarre !

La femme s’exécute et n’y arrive absolument pas.

-       Je n’y arrive pas, mais peut-être, avec un peu d’entraînement…

-       L’entraînement n’y peut rien.

Il appelle ses trois enfants et leur dit qu’on fait un concours de … « comment on tire la langue ». cela les réjouit et, pourtant, l’instant est grave. J’espère de tout cœur que l’amant de madame porte le gène récessif qui lui interdit de mettre la langue en gouttière, cela calmerait les choses. Mais quand on est engagé sur le toboggan, il est difficile de s’arrêter sans se brûler les mains. Pas de chance, l’amant de madame pouvait mettre sa langue en gouttière. Il suffit d’admirer les efforts des deux garçons qui n’y arrivent pas et la joie de la petite Jade aux yeux noirs, qui jubile : « Moi, j’y arrive, na,na,na, à faire la cigarette russe avec la langue ! ». Bruno est sûr que sa femme l’a trompé. Trompé, passe encore. Lui-même ne s’en est pas privé, mais lui faire élever un enfant qui n’est pas le sien ! La couleuvre est difficile à avaler.

Il revient s’asseoir à côté de moi.

-       Vous avez tout compris, n’est-ce pas ?

-       Oui, euh, je suis désolée, j’ai été maladroite. Jamais je n’aurais fait mon petit cours de génétique à Tania si nous avions eu le temps de nous présenter vraiment. Je parle toujours trop vite. Il faut bien regarder autour de soi avant de lâcher ce genre d’information.

-       Il est vrai que vous m’avez perturbé, mais ne vaut-il pas mieux savoir ? …

-       Je n’en suis pas sûre.

-       Si, et voyez-vous, ce qui me fait le plus mal au cœur, c’est que j’adore Jade mais je trouve que c’est criminel de la priver de son vrai père, de priver un père de son enfant et tout ce qui s’enchaîne. Je n’ai pas le droit. Je ne suis pas sûr de pouvoir supporter cette situation longtemps, en silence, sans obliger ma femme à présenter Jade à son père. Mais je l’aime tant, cette petite fille.

-       Alors ne dites rien. L’appel du sang, vous savez, c’est très exagéré ; il ne faut pas trop y croire.

Pendant ce temps, les deux garçons continuent de s’évertuer à mettre leur langue en gouttière sans y arriver, furieux que la fillette fasse mieux qu’eux.

-       Dis, papa, pourquoi j’y arrive moi et pas les garçons. Ils sont moins doués que moi ?

-       Je t’expliquerai.

-       … plus tard, quand je serai grande…c’est ça !

-       Non, non, bien avant mais c’est un peu compliqué, je …

-       Cinq minutes. D’accord ? Ben, tu ne me réponds pas ? Y’a un problème ?

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