Les réformateurs sociaux

Proudhon par Gustave Courbet - Musée d'Orsay

Proudhon par Gustave Courbet – Musée d’Orsay

Notre époque oublie la composante sociale de l’économie pour ne privilégier que l’économétrie, nos socialistes ne proposent aucune solution novatrice, aucun état ne trouve d’alternative au capitalisme pur et dur alors que tout le monde s’accorde à penser qu’il est dans une impasse. Le système communiste a fait la preuve en vraie grandeur qu’il n’était pas viable (le seul problème est que les états qui l’ont mis en oeuvre ont totalement oublié Marx!). Et enfin les gouvernements pensent régler des problèmes hyper-complexes avec des solutions simplistes. « La politique est l’art d’empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde » (Paul Valéry). Enfin toute solution qui ne tient pas compte de la diversité humaine est forcément vouée à l’échec.

Ce matin, en relisant le travail que j’avais fait avec Madeleine Rebérioux pour le Musée d’Orsay sur les réformateurs sociaux, j’ai eu envie de vous le faire partager pour éclairer la réflexion sur l’avenir de ces idées qui ont agité le XIXe. Le style et parfois le contenu des textes font sourire (ils croyaient tellement au progrès et se donnaient des airs de secte!)… Mais un exercice de transposition peux les rendre très instructifs.

La fin du XVIIIe siècle voit le triomphe de la théorie économique libérale. Adam Smith en pose les fondements en 1776 dans Recherches sur les causes de la richesse des nations : Il parle des lois naturelles qui régissent l’économie et aboutissent à un équilibre (par exemple l’offre et la demande fixant le prix du marché) et de la nécessité de laisser jouer ces mécanismes librement, sans entraves, de l’état en particulier (libre concurrence).

Les libéraux français « optimistes » (Say, Bastiat) insistent sur le bonheur inéluctablement issu d’un progrès infini.

Les pessimistes envisagent déjà les conséquences néfastes de ces mécanismes. Pour Malthus la croissance de la population, plus rapide que celle des richesses, entraîne un appauvrissement d’une partie de la population. Ricardo montre que la rareté des facteurs naturels entraîne inéluctablement une basse et une disparition des profits.

D’autres économistes vont remettre en cause le libéralisme.

Friedrich List conteste le libre-échange, puisque certains pays aux industries plus jeunes ont besoin d’être protégés pour se développer.

Jean Charles Léonard Simonde de Sismondi montre que la concentration aboutit à une répartition de plus en plus inégale des richesses et conteste une science économique qui ne se préoccupe pas des conséquences humaines de ce qu’elle met en jeu. Il en appelle à l’intervention de l’état.

Si les lois naturelles doivent accomplir le bonheur, la vie économique reste marquée par des crises plus ou moins profondes, et par la misère ouvrière. Une aide charitable et humanitaire se met en place (catholiques, sociaux, paternalisme patronal). En Angleterre des lois viennent réglementer le travail des enfants (1819, 1833).

C’est dans ce contexte de critique du libéralisme que les réformateurs sociaux de la première moitié du XIXe peuvent développer leur conceptions innovantes.

Pour ces réformateurs, l’ordre libéral apparaît comme un désordre. Ils veulent rétablir un ordre véritable fondé sur la justice ou l’égalité. Mais sur la conception de la société future et les moyens de l’établir, les idées divergent. Si la vision de la société future repose sur un idéalisme, une « utopie », souvent sans analyse approfondie des conditions économiques existantes, les formes de cette société sont très différentes (Icarie d’Étienne Cabet, Harmonie de Robert Owen ou Phalanstère de Fourier).

Dans cette société future, quel rôle devra être dévolu à l’État? Proudhon et Owen le rejettent tandis que Louis Blanc pense qu’il est le moteur de la transformation. Enfin comment passer de l’état social actuel à la société de l’avenir, évolution et transformation interne progressive ou révolution?

Dans ce creuset qu’est la France post-révolutionnaire tente de s’élaborer une société nouvelle, qui se cherche, transition entre l’Ancien régime et la société moderne, période où fusent les idées et les constructions sociales.

Nous vivons aujourd’hui une période charnière, transition entre le capitalisme et la société moderne du XXIe.

Saint-Simon

Claude Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon (1760-1825)

Arrière petit neveu du duc mémorialiste de Louis XIV, élevé dans l’esprit des philosophes et des Lumières, il prend part à la guerre d’indépendance américaine. sans culotte sous le nom de Claude Bonhomme pendant la Révolution, il s’enrichit en spéculant sur les biens nationaux. Il reçoit les savants, les hommes de lettres. Ruiné sous la Restauration, il connaît la misère. Mais l’aide de ses disciples (le banquier Olinde Rodrigues) lui permet de terminer sa vie convenablement.

stsimon1Il est très sensible à l’antagonisme entre l’aristocratie foncière (les oisifs) et la bourgeoisie industrielle : « j’écris pour les industriels contre les courtisans et le nobles, c’est à dire pour les abeilles contre les frelons ».

La société repose sur l’industrie. La « classe industrielle » au sens large, les producteurs, doit donc occuper la première place et son élite (industriels, banquiers, savants, artistes) diriger sous forme de « despotisme éclairé ».

Le capitalisme doit être organisé, la libre concurrence anarchique conduisant à l’anarchie politique et à la menace révolutionnaire ouvrière. Il a le souci d’établir le capitalisme industriel mais aussi de le protéger, puisque ses propres excès le menacent. Il faut remplacer l’exploitation de l’homme par l’homme par l’exploitation concertée de la nature par les hommes associés. L’administration des choses doit remplacer celle des hommes. Chacun sera rétribué selon ses oeuvres et sera subordonné au corps social. L’héritage sera supprimé puisque le talent et la compétence seront les critères valorisants.

Auguste Comte est secrétaire de Saint-Simon de 1817 à 1822 et collabore au travail du maître.

stsimon2Saint-Simon dirige les revues l’Industrie (1816) et l’Organisation (1819) aux titres significatifs. C’est dans cette dernière revue qu’il publie la célèbre Parabole.

Vers la fin de sa vie, il s’oriente vers une conception plus mystique et insiste sur le lien d’amour qui doit unir les hommes dans la nouvelle société (le nouveau christianisme).

Le Saint-simonisme

stsimon3Les disciples du maître (banquier comme Rodrigues, jeunes polytechniciens, etc.) diffusent ses idées dans Le Producteur, Le Globe. Ils organisent en province des réunions et créent des cercles. La doctrine se fixe. Les chefs Saint-simoniens sont Saint-Amand Bazard et Enfantin qui vont finir par s’opposer. Enfantin fait du mouvement une véritable église. Il est « le Père », entouré de ses « apôtres ». Il loue en 1832  une maison à Ménilmontant pour cette famille particulière. les hommes portent un uniforme (avec une veste boutonnée dans le dos, symbole d’entraide) et partagent les tâches quotidiennes « selon les capacités ». les autorités s’inquiètent et la communauté est dispersée. Certains partent alors en Égypte pour trouver « la mère », symbole de l’union voulue entre l’Orient et l’Occident. Les contacts pris à cette occasion permettent l’élaboration d’un projet de percement de l’isthme de Suez! La plupart se tournent vers des aspects plus concrets, vers les affaires. On retrouve les Saint-simoniens dans les banques, les chemins de fer, les mines…sous le Second Empire (les frères Péreire, Talabot, Chevalier, etc.)

Charles Fourier

Né en 1772, mort en 1837, fils d’un riche négociant ruiné par la Révolution, il est commis boutiquier à Lyon et prend la relève de Saint-Simon. Beaucoup de Saint simoniens déçus passent au fouriérisme.

Fourier constate le désordre de l’économie et la misère ouvrière, il critique une société où est menée « la guerre du riche contre le pauvre ». L’État, la religion, la morale servent à maintenir la domination des classes aisées.

Pour rétablir un équilibre social nécessaire, il faut revenir à la nature de l’homme. L’homme est malheureux parce qu’il travaille par devoir. Il faut libérer ses « passions », les laisser s’exercer. Contrairement à ce que dit la morale, toutes les passions sont bonnes (et Fourier en dresse le catalogue), il faut simplement les bien utiliser, les socialiser.

fourierFourier propose donc une nouvelle organisation sociale. Dans le phalanstère (coopérative de production et de consommation) constitué de phalanges (groupes familiaux), chacun travaille selon ses goûts et peut diversifier ses activités à son gré, selon le moment.

Il faut associer le capital, le travail et les talents et distribuer les revenus en fonction de cette association (4/12e au capital, 5/12e au travail et 3/12e au talent).

Les repas sont pris en commun, les enfants gardés ensemble.

(Voir la passionnante expérience fouriériste du familistère de Guise, une utopie réalisée, puis abandonnée puis réhabilitée aujourd’hui).

Fourier redécouvert par André Breton

« Fourier, es-tu toujours là…

Toi qui ne parlais que de lier, vois, tout s’est délié

Et, sens dessus dessous, on a redescendu la côte

Comme toi Fourier,

Toi tout debout parmi les grands visionnaires

qui crus avoir raison de la routine et du malheur…

On a beau se dire que tu t’es fait de graves illusions

Sur les chances de résoudre le litige  l’amiable,

A toi le roseau d’Orphée. »

En mai 1968, Fourier était une référence fréquente.

Le Fouriérisme ou École sociétaire

De nombreuses expériences de création de phalanstères sont tentées en France et en Amérique (environ 40 aux USA entre 1841 et 1844). Toutes échouent.

Le chef du mouvement est Victor Considérant, que l’on retrouve à la commission du Luxembourg en 1848. Il identifie l’élément de base de la future société à la commune et publie La démocratie pacifique, journal appelant la transformation sociale mais rejetant la violence. Les femmes sont nombreuses parmi les disciples. Fourier  écrit:

« Les progrès et les changements de périodes s’opèrent en raison des progrès des femmes vers la liberté et les décadences s’opèrent en raison du décroissement de la liberté des femmes. »

Robert Owen (1771 – 1858)

Cet industriel cotonnier philanthropique cherche d’abord à améliorer le sort de ses ouvriers. Il fait de son usine une usine modèle (10,5 heures de travail, économat, cours du soir, jardins d’enfants, etc.). Elle sera visité par le Tsar Alexandre Ier en personne.

Il critique Malthus et montre que la production augmente plus que la population. La pauvreté et la misère ouvrières sont les conséquences d’une mauvais répartition des richesses. Puisque les ouvriers sont pauvres, ils ne peuvent acheter et l’on va vers la surproduction généralisée.

L’homme étant le produit de son milieu, il faut changer le milieu pour changer l’homme. Owen lance en direction des hommes politiques en Angleterre et en Europe, des appels en vue d’améliorations nécessaires à apporter (limitation du temps de travail en particulier). Il préconise l’organisation de colonies agricoles dans les campagnes (villages de coopération de d’amitié) et une expérimentation sociale dans les workhouses anglaises (asiles-ateliers ouverts pour les indigents). Les échecs rencontrés le persuadent que seuls les ouvriers peuvent prendre leur sort en main.

En 1824, il fonde aux États-Unis la colonie New Harmony, coopérative de production et de consommation où la propriété privée est abolie. C’est un échec. De retour en Angleterre, il tente d’organiser les syndicats (en 1824, les ouvriers ont obtenu le droit de coalition) et les coopératives. Les réformes arrachées par les premiers et le développement des secondes transformeront progressivement la société.

La première coopérative de consommation (Equitables pionniers de Rochdale, 1844) est fondée par les disciples d’Owen sur le modèle du premier projet d’Owen en 1932 : le National Equitable Labour Exchange où les produits, évalués en heures de travail, peuvent être achetés et vendus. Les bénéfices versés doivent permettre d’acheter une manufacture et de passer ainsi au stade de la coopérative de production. L’achat des terres permettra de compléter l’organisation et de la rendre autonome. Une partie des revenus sera affectée au soutien à la création d’autres coopératives. En 1851, on compte 130 coopératives dans le nord de l’Angleterre et le sud de l’Écosse, réunies en une fédération.

Mais le mouvement et Owen lui-même évoluent vers le mysticisme. L’Harmonie est présentée comme le retour au vrai christianisme évangélique. L’influence d’Owen a culminé vers 1840 et a  été profonde ( surtout en Grande-Bretagne).

Le socialisme chrétien

La référence au christianisme primitif anime plusieurs projets de réforme sociale. Il s’agit souvent de réconcilier l’évangile avec la révolution.

« Le but humain du christianisme est identiquement le même que celui de la révolution; c’est le premier qui a inspiré le second » (Philippe Buchez)

Philippe Buchez (1796-1865) passe par le saint-simonisme mais rompt avec Enfantin en 1929. Il veut conserver le « vrai » saint-simonisme qu’il christianise et socialise. Il lance l’idée de la coopération de production après 1830. Le « capital ouvrier » global dégagé doit permettre de développer ce type d’associations. Sous son influence est créé en 1840 le premier journal authentiquement ouvrier L’Atelier. Il est président de l’assemblée constituante en 1848.

Pierre Leroux (1797-1871)

Il a été saint-simonien, puis a rompu. Il élabore un socialisme religieux, féministe, pacifiste qui débouche sur la solidarité universelle. Il revendique (à tort) la paternité du mot socialisme. Il inspire les romans sociaux de George Sand dont il était le grand ami.. Il influence également Eugène Sue et Victor Hugo. Il confond en fait socialisme et association.

Constantin Pecqueur (1801-1887)

Chez cet ancien saint-simonien, l’idéalisme chrétien doit cimenter l’édifice social. L’organisation économique doit reposer sur les coopératives de production. Chacun doit être rétribué également et l’État est le seul entrepreneur. Il participe à la commission du Luxembourg en 1848 et publie La République de Dieu en 1844.

Le communisme

La plupart des réformateurs sociaux rattachés au communisme s’inspirent de Babeuf (1760-1797), révolutionnaire radical qui a tenté une insurrection (conspiration des égaux)  à la tête d’une société secrète en 1796, a été condamné et décapité. Le récit a été transmis par Buonarroti. La conspiration devait établir une société égalitaire (répartition équitable des terres, inaliénables, abolition de l’héritage…).

Albert Laponneraye (1808-1849) A écrit une Histoire de la Révolution française en 1838, expliquée par la lutte des classes : la nation française se divise en « deux classes, l’une étant exploitante et l’autre exploitée ». Par la révolution bourgeoise, « la multitude ne fit que changer de maître, car l’égalité devant la loi est une chimère…quand l’extrême inégalité des fortunes établit d’énormes distinctions entre les individus. Une révolution prolétarienne doit mettre fin à l’exploitation de l’homme par l’homme ».

Théodore Dézamy (1808-1850) met également en avant la lutte des classes et l’exploitation du prolétariat par la bourgeoisie. Les dix mots maîtres résumant Le Code de la communauté (1842) sont : bonheur, liberté, égalité, fraternité, unité, communauté. Dans le cadre de la commune, les hommes mettront la propriété, le travail, l’éducation en commun. Il fonde un club révolutionnaire avec Auguste Blanqui en 1848.

Jean-Jacques Pillot (1808-1877) fait la genèse historique est antagonismes des clans donnant naissance à l’État, instrument de domination d’une classe sur une autre. Il dirige un club en 1848 et est membre de la Commune en 70.

Richard Lahantière (1813 – 1882) est un avocat qui défend les ouvriers.

Dans son Petit catéchisme de la réforme sociale, il montre que le privilège de l’argent (1839) a remplacé celui de la naissance. Il faut tirer les conséquences logiques des principes révolutionnaire de Rousseau et de Robespierre pour parvenir à établir l’égalité.

Auguste Blanqui (1805-1881) a une place particulière. Marx disait qu’il était « la tête et le coeur du parti prolétaire de France ». On retrouve chez lui la lutte des classes, mais, préfigurant Marx, entre les possesseurs des moyens de production et non les possesseurs, et l’État « gendarmerie des riches contre les pauvres ».Une révolution, un coup de force doit établir la société égalitaire par l’instauration d’une dictature jacobine. Le prolétariat seul peut sauver la république. Blanqui veut voir se créer un parti ouvrier adoptant le drapeau rouge.

Étienne Cabet (1788-1856). A côté des babouvistes, ce communiste préconise l’abolition de la propriété privée, l’égalité des droits et du travail, mais s’oppose à la violence (référence au christianisme primitif). C’est par l’augmentation des impôts sur l’héritage et la fortune, l’accroissement des salaires pour réduire les profits progressivement, la persuasion et la propagande, que la nouvelle société doit s’établir. Son journal Le Populaire connaît une large diffusion (il atteint 27 000 exemplaires!). Son ouvrage, Voyage en Icarie (1838), sera réédité cinq fois et ses manifestes Comment je suis communiste, Mon idée communiste, popularisent les idées communistes. Il s’agit d’un communisme utopique, teinté de christianisme. En Icarie, l’économie et l’éducation sont contrôlées par l’État. Chacun est rétribué selon ses besoins, les progrès de l’industrie permettant l’abondance. La Société des Icariens échoue dans son projet de s’établir aux États-Unis.

Louis Blanc représente le socialisme étatique dans l’Organisation du travail (1839 et 10 fois réédité entre 1841 et 1848). Il donne à l’État un rôle primordial pour créer des « ateliers sociaux » (coopératives de production). Il veut établir un ministère du travail et tente de faire appliquer cs conceptions en 1848 à la tête de la Commission du Luxembourg.

Proudhon Pierre Joseph, écrivain et homme politique français

1809 (Besançon) – 1865 (Paris)

Né à Besançon d’un père tonnelier, Proudhon a été marqué par une jeunesse entravée par des difficultés financières qui l’ont empêché d’étudier comme il l’aurait voulu. Typographe, il apparaît comme le représentant des ouvriers qualifiés parmi les plus audacieux de son temps. Anti-féministe, il pense que la femme est forcément « ménagère ou courtisane ».

Grand aventurier de la pensée, certes, mais surtout autodidacte passionné : La Bible, Fourier, Hegel, Proudhon crée les rencontres nécessaires à son expérience : Marx, Engels.

Ses mémoires sur la propriété le rendent immédiatement célèbre. Des formules comme : « Qu’est-ce que la propriété ? C’est le vol. »,

« Qu’est-ce que l’esclavage ? C’est l’assassinat. », lui ont survécu.

Ni l’occupation, ni la loi qui la sanctionne, ni la nature, ni le travail ne peuvent justifier la propriété ; la terre est un bien commun, un patrimoine constitué et enrichi par le travail des hommes associés.

Proudhon insiste sur la prééminence des problèmes économiques et sociaux, sur les problèmes politiques.

Député de la Seine en 1848, il proteste contre les répressions de juin, tente de lancer la banque du peuple pour mettre en application ses idées : échanger les produits selon le travail nécessaire à les produire, organiser le crédit et sa circulation, financer les coopératives ouvrières de production. Il devient le symbole d’un certain socialisme.

Après avoir un temps espéré que Louis Napoléon Bonaparte serait un « dictateur révolutionnaire », il rompt avec l’Empire. Condamné pour sa critique de l’Église, il s’exile plusieurs années en Belgique, puis influence le manifeste des 60, écrit par les ouvriers pour les élections de 1863.

Mais Proudhon peut être considéré comme un grand penseur socialiste (un socialisme des petits producteurs), mais aussi un précurseur de l’anarchisme. Anticapitaliste, il s’oppose aux grands industriels, anti-étatiste, il s’oppose à Louis Blanc et à Marx et voit dans le « principe fédératif » la clé d’un bon gouvernement, en dehors de la politique. Il préconise l’association entre les hommes, fondée sur le consentement volontaire et la liberté, le développement des coopératives de production et de consommation gérées par les ouvriers.

L’influence de Proudhon est grande sur  le mouvement ouvrier français, dans le monde, dans tous les pays européens et particulièrement en Russie (Bakounine, Kropotkine, Tolstoï).  Elle s’exercera sur le mouvement syndical, sur certains courants de la Droite. « Il s’agit d’abolir la royauté de l’argent comme nous avons aboli celle de l’homme, de créer l’égalité entre les produits comme nous l’avons fait entre les citoyens… »

1840-1841 : Qu’est-ce que la propriété ?

1842 : L’avertissement aux propriétaires

1843 : De la création de l’ordre dans l’humanité

1846 : La Philosophie de la misère

1849 : Confession d’un révolutionnaire

1851 : L’Idée générale de la révolution au XIXe siècle

1858 : De la justice dans la révolution et dans l’Église

Posthume : De la capacité politique de la classe ouvrière.

Proudhon, un aventurier de la pensée et de la science.

« Le XIXe siècle vient de perdre son pilote et l’homme qui l’a produit. Nous restons sans boussole, et l’humanité, la révolution, à la dérive sans son autorité, vont retomber entre les mains des soldats et de la barbarie. » Proudhon est mort.

« Comme Proudhon, je n’admets pas qu’on dévoie la révolution en lâchant un os au peuple ; la révolution doit revenir à qui de droit, la révolution doit venir de tout le monde et de personne ; si nous arrivons à la liberté, nous établirons la révolution. » -Gustave Courbet-

Il a peut-être manqué à Proudhon, pour être un grand homme ou un penseur, une chose indispensable : la foi inébranlable dans un principe, mais il reste un « aventurier de la pensée et de la science », comme il le note lui-même, un instigateur et le penseur le plus hardi du socialisme français.

Karl Marx, philosophe allemand

1818 (Trèves) – 1883 (Londres)

En 1818, naît à Trèves, en Rhénanie catholique, Karl Marx, dans une famille israëlite, convertie au protestantisme. On a pu dire que la pensée de l’auteur du Manifeste communiste et du Capital, sera prophétique comme celle d’Israël, dogmatique comme celle de Rome, révoltée comme celle de Luther…

Avec Marx, la pensée socialiste se transforme. C’est d’une analyse des lois économiques et sociales qu’est tirée une théorie scientifique, montrant les contradictions internes du capitalisme et l’inéluctable marche vers le socialisme. Plus de conceptions reposant sur l’idéalisme égalitaire et la justice; plus d’utopies, mais une rigueur, une analyse. Cette pensée correspond à l’évolution de l’histoire, au nouveau visage des sociétés industrielles de la seconde moitié du XIXe. Le romantisme révolutionnaire et utopique de 1848 laisse la place à la lutte syndicale et politique du mouvement ouvrier de la fin du XIXe.

Le milieu où Marx passe sa jeunesse est francophile ; il fait des études de droit et de philosophie dans les universités de Bonn et de Berlin où il découvre Hegel. Sa première expérience politique : La Gazette rhénane, c’est alors qu’il rencontre Engels. Puis, il part à Paris, et bientôt à Londres où, après les luttes de 1848, il s’installera définitivement comme tant d’exilés. Londres, patrie de la nouvelle économie libérale. N’y a-t-il pas là trois sources du marxisme : le mouvement politique français, la philosophie allemande, l’économie anglaise? Oui, mais par réaction ! Marx dénonce les insuffisances de la Révolution française, renverse les termes de la théorie de Hegel, réfute l’économie classique de Ricardo. Au cours de la vie de Marx, donc, se forme et se transforme une doctrine originale et de rupture.

« Karl aurait mieux fait d’amasser un peu de capital, plutôt que d’écrire sur le capital », disait mélancoliquement sa mère. Du moins, le proscrit londonien, tombé dans la misère, le con-fondateur, en 1864, eut-il le réconfort de ces indéfectibles soutiens, Jenny sa très belle et très noble épouse, née von Westphalen ; sa fidèle bonne à tout faire, Hélène Demuth, l’auxiliaire à tout faire, selon Liebknecht, l’âme de la maison, selon Jenny ; son alter ego, Frédéric Engels, dont l’aide n’est pas seulement intellectuelle…

Les revenus de la fabrique textile d’Engels-père viennent heureusement renflouer le budget de la famille. Karl est bon papa et ses filles exigeantes. Du moins sont-elles fidèles à l’idéal : Jenny épouse le socialiste Longuet, Laura, Lafargue, l’auteur du Droit à la paresse ; la pétulante Tussy est une militante ouvrière et féministe.

Il faut aussi lutter contre la maladie : Marx est un grand hépatique que l’on surnomme « le More », à cause de son teint ! Il faut lier pensée et action, écrire et agir ; polémiquer contre le social-national Lassalle et l’anarchiste Bakounine ; tirer les leçons, en 1871, de la Commune de Paris, conseiller, en 1875, la social-démocratie allemande naissante, en critiquant son « programme de Gotha ».

En 1881, Marx passe quelques semaines à Argenteuil chez les Longuet, porte sur ses épaules le petit Jean qui fondera Le Populaire, journal S.F.I.O., et berce le petit Edgar, futur médecin S.F.I.O. ; il a arbitré aissnsi les bagarres enfantines entre frères qui préfigurent la scission de Tours…

Le 2 décembre 1881, Madame Marx meurt des suites d’une longue maladie. « La mort n’est pas un malheur pour celui qui s’en va mais pour celui qui survit », disait Karl Marx, citant Epicure. Sa vie n’a été qu’un enchaînement de souffrances physiques et morales jusqu’à l’abcès au poumon qui l’emporte, le 14 mars 1883. Karl Marx est enterré au cimetière de Highgate, dans la terre non consacrée où l’on place le corps des incroyants. Une vingtaine de personnes assistent à ses obsèques, mais Engels n’a pas tort de dire : « il est mort vénéré par des millions de révolutionnaires. » En fait, à cette date, son nom est infiniment plus connu que son oeuvre.

La Manifeste du parti communiste

Une petite brochure qui fera beaucoup de bruit

C’est très discrètement que mille exemplaires d’une petite brochure de vingt trois pages sortent des presses à Londres en ce mois de février 1848. Karl Marx a été chargé de rédiger le Manifeste du parti communiste en novembre de l’année précédente, lors du dernier congrès, tenu à Londres, de la Ligue des communistes, ex-Ligue des justes. Frédéric Engels, rédige le schéma de la profession de foi, mais c’est Marx qui l’écrit.

C’est une devise : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! », un constat : » L’histoire de toute société n’a été jusqu’à ce jour que l’histoire de la lutte des classes », un programme : »Le renversement de la bourgeoisie, la domination du prolétariat, l’abolition de la vieille société de classe et la fondation d’une société nouvelle, sans classe ni propriété privée. »

 

Femme lisant le Capital. "Et cette soupe?" demande l'ouvrier-caricature de l'Assiette au Beurre

Le Capital,  « Le plus redoutable missile…lancé à la tête des bourgeois. »

« C’est certainement le plus redoutable missile qui ait jamais encore été lancé à la tête des bourgeois, y compris les propriétaires fonciers », écrit Marx à un ami quelques semaines avant la sortie du premier tome du Capital sur lequel il travaillait au moins depuis 1857.

« Nous recommandons aux ouvriers de tous les pays : Le Capital »,  cet appel du congrès de l’Internationale date de 1868. Mais, à l’époque de sa parution, l’impact de cette « critique de l’économie politique » reste limité. « La méthode d’analyse que j’ai employée rend assez ardue la lecture des premiers chapitres et il est à craindre que le public français ne se rebute », s’inquiète Marx.

L’éditeur Maurice Lachâtre réplique en publiant la traduction française sous forme de livraisons à partir de 1872 : « seul moyen de toucher les lecteurs populaires, les pauvres ne pouvant payer la science qu’avec l’obole ».

En 1875, lorsque les livraisons seront recueillies en volume, l’illustration, aguichante, sera faite d’amours joufflus et de Romains assis sur leur chaise curule.

14 septembre 1867 : tome premier du Capital, paru à Hambourg livre 1. L’objectif de Marx : fonder l’action du prolétariat sur des bases scientifiques ; 1000 exemplaires : épuisés en 1871. Livre 2 : 1885, Livre 3 : 1894, Livre 4 : 1905.

Aucun de ces trois livres n’est de la main de Marx. Ils ont été travaillés par Engels sur des notes et brouillons de Marx et publiés après la mort de Marx. Traduction française du tome premier : en livraisons entre 1872 et 1875.

Marx juge les socialistes utopiques dans le Manifeste du parti communiste

Si, à beaucoup d’égards, les auteurs de ces systèmes étaient des révolutionnaires, les sectes qu’ils forment et leurs disciples sont toujours réactionnaires. Ils continuent à rêver la réalisation expérimentale de leurs utopies sociales, établissement de phalanstères isolés, création de colonies à l’intérieur, fondation d’une petite Icarie….Et pour la construction de tous ces châteaux en Espagne, ils se voient forcés de faire appel au coeur et à la caisse des philanthropes bourgeois. Peu à peu, ils tombent dans la catégorie des socialistes réactionnaires ou conservateurs…et ne s’en distinguent plus que par un pédantisme plus systématique et une foi superstitieuse et fanatique dans l’efficacité miraculeuse de leur science sociale.

extrait du livre sociétés et mentalités

extrait du livre sociétés et mentalités

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