Branche de pivoine blanche et sécateur d’Édouard Manet

Branche de pivoine blanche et sécateur d'Édouard Manet - Musée d'Orsay

Branche de pivoine blanche et sécateur d'Édouard Manet - Musée d'Orsay

Un geste pictural

« Un peintre peut dire tout ce qu’il veut avec des fruits ou des fleurs ou même des nuages. Vous savez j’aimerais être le saint François de la nature morte », sans aucun doute Édouard Manet m’a convaincu, il sera le Saint-François de la nature morte.

Sous la menace du sécateur, prêtes pour le vase, elles provoquent l’instant fatal. Coups de pinceau denses, désordre exquis, exécution rapide, équilibre éphémère, tournoiement des pétales blancs, passion déclarée sur fond noir. Grâce ultime de ces deux pivoines qui embaument leur défunte demeure d’une fraîcheur enivrante.

1864 – 31 x 46,5 cm

Sujet

Manet aimait l’instant et donc l’éphémère, c’est cela qui guide sa peinture de fleur; il ne va pas dans le sens de Fantin, qui fait de ses bouquets la variation infinie d’une recherche de la beauté propre à la peinture. Pour Manet les fleurs, ici des pivoines blanches, sont des moments ; d’abord dans une saison, mais aussi dans la vie du peintre. S’il peint les fleurs dans un vase comme tout un chacun, c’est le moment du vase qui l’intéresse, ce moment où on atteint la bonne disposition, l’instant du bouquet réussi, ou l’instant du réaménagement lorsque certaines se fanent ou bien comme c’est dans ce petit tableau si intime le moment d’apprêter les fleurs pour le vase, elle sont fraîchement coupées, posées sur la table, pas encore mises en valeur, elles sont peintes ici pour leur seule présence, dans la coulisse, avant d’entrer en scène ; deux petites danseuses en pétales blancs, au repos.

Composition

Une des beautés de la pivoine vient de l’apparent désordre de ses pétales, ces formes ne pouvaient que séduire Manet qui cherchait dans le sujet quelque chose qui « lui aille bien », quelque chose qui se marie avec sa main, et donc son coup de pinceau. Peindre des fleurs c’est peindre pour peindre, le propos dans les branches de pivoine est un propos de peinture, une image pure du style, le désir de peindre se montre lui-même, et la présence du sécateur dans plusieurs de ses compositions de fleurs indique aussi l’importance pour Manet de composer et d’exécuter très vite, de s’enfoncer totalement dans l’intensité de l’acte de peindre et de donner ainsi au tableau une fraîcheur inégalable. Cette position est celle d’un virtuose, toutes ses peintures de fleurs plus peut-être que ses autres natures mortes, le démontrent.

Une seule diagonale, celle de la tige d’une des pivoine structure l’espace du tableau et cela suffit. C’est à peine si celle du sécateur qui forme avec la première un angle aigu est présente. L’espace de cette table et son bois sombre est pourtant là pour soutenir les deux mouvements blancs que sont ces deux pivoines.

Couleur, lumière

Manet concentre entièrement sa lumière sur les deux fleurs, elles semblent éclairer cette petite scène qu’est la table, de leur blancheur. C ’est une des vertus de la lumière chez Manet : Les êtres et les objets qu’il peint ne renvoient pas seulement la lumière qui tombe sur eux , ils émettent aussi une vibration lumineuse, c’est ainsi que Manet donne à ses sujets une sorte de « double vie ». Il y a chez lui un jeu entre l’intériorité et l’extériorité qui passe par la lumière, car il se sert toujours de la lumière ambiante comme mouvement vers la lumière intérieure propre aux objets. Son Olympia émet aussi une lumière autant qu’elle en reçoit. C’est chez Manet la raison et la forme de la théâtralisation de ses tableaux ; elle n’est d’ailleurs jamais excessive, Manet reste près de son sujet, il veut toucher le réel, l’atteindre au delà de l’illusion picturale et c’est à travers lui que ce peintre cherche l’évocation. Sans le réel il n’y a pas de rêve possible dans la peinture, c’est dans la réalité que le désir cherche à atteindre la vie et la poésie.

L’économie des moyens de ce petit tableau prouve bien l’extraordinaire aisance de Manet ; Le travail sur les pétales des pivoines (traités en 4 couleurs : Blanc, rose, ocre jaune, gris) est éblouissant, l’écrin dans lequel il met ces bijoux naturels l’est autant, harmonie des bruns sombres et des gris jusqu’au noir du sécateur donne une note voluptueuse aux fleurs que le vert des tiges et des feuilles habille d’émeraude, ce vert bleuté si cher à Manet.

Matière, forme

Manet a beaucoup peint les pivoines, c’est leur forme et le rythme de leurs pétales qui sans doute le touchait . Il y a en effet dans la disposition de cette fleur un ordre-désordre qui évoque un état d’émotion particulier. Elle est avec la rose et peut-être plus qu’elle, la fleur qui évoque le mieux l’état passionnel et son splendide désordre. Mais ce qui sans doute aussi fascinait Manet c’est l’ élégance de cette fleur, l’élégance du désordre.

On peut donc apprécier la musicalité de la touche des pétales des deux pivoines, faite d’un tournoiement de blanc et d’ocre jaune soutenu de gris et enrobé d’un rose très léger. Cette agitation dans les fleurs elle-mêmes donnent une double impression, de beauté certes, mais ainsi couchées à côté de l’instrument qui les a séparé du massif, d’abandon et de désarroi. Derrière cette matière somptueuse et simple il y a comme souvent dans les peintures de fleurs du XIXe siècle la présence évoquée de la féminité ; les fleurs, à la fois carnation, ornement et robe. Dans l’œuvre de Manet cette robe blanche translucide, cette robe au « beau désordre » est souvent présente : dans « la lecture », dans « le balcon », « le repos de Berthe Morisot » jusqu’à la petite fille du « chemin de fer ».

Extrait du travail préparatoire pour le CD-Rom Secrets d’Orsay

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