Odorat et communication

système de codage des odeurs

système de codage des odeurs

Les poètes ont toujours souhaité communiquer par les odeurs (Baudelaire, Huysmans ou Burroughs, Proust), les plasticiens aussi (Goya, Titus Carmel, Joseph Beuys) et le cinéaste John Waters, inventeur de l’odorama. Nous sommes souvent tentés, en regardant un film, de le mettre en odeur, tant les images « sentent » quelque chose.

Mais la communication sur le mode olfactif est peu valorisée chez l’humain et la tendance actuelle est plutôt à la désodorisation et au déodorant. Pourtant la perception olfactive, surtout associée à des stimuli visuels et auditifs, est source de sensations de plaisir et de déplaisir. Notre odorat forme des « images olfactives » dans le cerveau.

Parler des odeurs

Le langage lié à l’odorat est d’autant plus survalorisé dans le discours que le sens lui-même est dévalorisé et peu utilisé dans la communication sociale.

Ne dit-on pas: comment te sens-tu? Être au parfum, ça sent la mogouille, être en odeur de sainteté, je ne peux pas le sentir, avoir du flair, avoir le nez creux.

L’odeur est liée au secret, au mystère, au caché.

Les sons ont une intensité, une hauteur, une durée, les choses vues ont des couleurs et des formes, les aliments sont amers, acides, sucré, salé, mais une odeur, peut-on seulement dire qu’elle est agréable ou désagréable, c’est un peu court?

Les parfumeurs utilisent le langage des volumes, le parfum est décrit comme une sculpture, il a une note de tête, un corps, puis ils se réfèrent à des odeurs déjà connues: boisé, ambré, etc. Dans la vie courante, nous comparons aussi à ce qui est connu: ça sent le café de grand-mère, les frites, l’ail…Il est plus facile de reconnaître une odeur que de la décrire, et encore parfois nous laissons-nous abuser: de nombreuses personnes à qui l’on fait sentir une odeur d’huître disent que ça sent le citron!

L’olfaction dans la vie quotidienne

Chaque individu possède une odeur personnelle, reconnaissable entre toutes. Des T shirts portés pendant 24 heures par une personne sont reconnus dans la plupart des cas par ses proches. Les enfants reconnaissent l’odeur de leurs parents et réciproquement. Les femmes reconnaissent mieux l’odeur de leur partenaire que l’inverse.

L’importance des odeurs a beaucoup diminué depuis les progrès de l’hygiène. Les odeurs nauséabondes servaient d’indicateurs et les parfums avaient pour rôle essentiel de les dissimuler. Au cours du XXe siècle, pendant un temps,  les foyers ont été alimentés avec du gaz inodore. Devant la recrudescence des accidents, on a très vite rétabli le gaz originel avec son odeur, indicatif précieux d’une fuite. La détection des odeurs a une fonction de mise en alerte, mais au bout de quelques minutes on ne sent plus l’odeur (les testeurs de parfum connaissent bien ça, on est très vite saturé). C’est le premier « flairage » qui est significatif. Aujourd’hui le seul endroit de la ville où il existe encore un mélange complexe d’odeurs est le métro.

Certaines odeurs sont associées à certains lieux ou à certains objets : l’encens à l’église, l’éther à l’hôpital, la javel à la piscine, le savon à la salle de bain, le pain à la boulangerie, la naphtaline à l’armoire de vêtements de grand mère, le champignon au sous-bois, le bacon grillé à la poêle à frire. le foin à la moisson, etc.

Les odeurs peuvent être un élément déterminant de rupture avec les chaînes ordinaires, provoquer l’apaisement ou aider à la surexcitation. L’encens, la fumée des holocaustes, la poudre de l’arme à feu ne sont pas de simples condiments, par les déclenchements profonds qu’elles provoquent, ces odeurs sont l’élément déterminant de la mise en situation. Il suffit d’imaginer un sanctuaire où flotterait une odeur insinuante de cuisine (ça m’est arrivé au musée de l’homme dont les salles sont très mal isolées des cuisines, l’odeur m’a empêché de savourer l’exposition) ou un champ de bataille traversé par des effluves printanières pour percevoir les ruptures de conditionnement qui en résulteraient. (d’après Leroi Gourhan, la mémoire et le rythme).

La fonction du parfum a été d’abord religieuse (dans l’Antiquité, les dieux se nourrissaient du fumet des viandes grillées), puis de dissimulation des odeurs (au XVIIe et XVIIIe siècle l’odeur transportait les vecteurs des maladies, on pensait qu’en se protégeant des mauvaises odeurs par le parfum, on se protégeait de la maladie), puis de ré-odorisation après l’hygiène.

Odeurs plaisantes et déplaisantes:

Les odeurs plaisantes sont nommées plus souvent que les déplaisantes, les femmes mentionnent plus souvent les odeurs que les hommes. Enfin, si on dresse une carte des odeurs les plus courantes (liées à : civilisation, nourriture, boisson, nature, homme, arts) en demandant aux sujets de les classer en agréable et désagréable, c’est dans la catégorie homme que l’on trouve le plus d’odeurs déplaisantes.

L’odeur et le sexe

Les essais sur les animaux montrent que le comportement sexuel dépend du bon fonctionnement de l’odorat et de la perception des odeurs par le cerveau. Les animaux, en particulier les insectes,  grâce aux phéromones, repèrent leur partenaire sexuel  à grande distance. Les réactions sexuelles chez l’homme dépendent également de stimulations olfactives mais chez l’humain, l’apprentissage modifie fortement l’orientation génétique et fait oublier les performances olfactives de la prime enfance. Les expérimentations sont donc très complexes. Pourtant, on sait que la sensibilité de l’odorat de la femme varie avec son cycle menstruel, que les personnes atteintes d’anosmie ont une activité sexuelle réduite et que les parfums ont un effet érogène : une femme enceinte repère plus de femmes enceintes que d’habitude, un homme affamé ne repère que la nourriture et un homme à qui l’on fait sentir un parfum est plus réceptif aux images érotiques .

Il ne faut pas confondre les phéromones humaines, spécifiques de l’espèce, avec les odeurs corporelles qui varient selon les individus. Leurs rôles respectifs dans l’espèce humaine sont encore très mal connus.

Comment sent-on?

Chaque individu possède non seulement une odeur personnelle mais aussi un comportement personnel de flairage (dans le film rencontre avec Joe Black, la mort, en vacances sur terre découvre le flairage avec délice), une stratégie individuelle. La méthode d’échantillonnage de l’odeur est commandée en partie par l’anatomie de chaque nez. Le système limbique du cerveau, qui exerce une grande influence sur le comportement social et sexuel, est en étroite liaison avec le rhinencéphale

Un seul flairage donne presque autant d’informations perceptives que plusieurs et il est très difficile d’améliorer les performances d’un flairage spontané. Pour l’individu moyen, dans la vie courante, le flairage spontané a un débit de 30 litres par minute, un volume de 200 cm3 et une durée de 0,4 secondes.

Nous ne sentons pas tous la même chose (c’est à dire, nous analysons différemment les odeurs et nous dégageons des odeurs différentes), du fait  de l’alimentation, du tabagisme, du climat, de la pilosité, du métabolisme, du mode de vie (une putain est étymologiquement quelqu’un qui pue), de l’ethnie, de la famille et de la culture.

L’enfer, c’est l’odeur des autres, c’est bien connu!

Pour en savoir plus

Ruth Winter , le livre des odeurs

Alain Corbin, le miasme et la jonquille

Rimel, le livre des parfums

F. Mascherpa, réflexions concernant l’olfactivité sexuelle

Porter : Human kin recognition by olfactory cues

Kirk Smith: Human social attitudes affected by androsterol

Freeman: Pheromones (olfactory communication)

Zwang : L’odorat dans la sexualité humaine

Louis Peyron: Enquête sur la mémoire olfactive

Eliade Miroca: Le chamanisme et les techniques archaïques de l’extase

Edouard T . Hall: la dimension cachée

André Holley: la perception des odeurs

J. Levron: La vie quotidienne à la cours de Versailles au XVIIIe siècle

E. Roudnitska: L’esthétique en question

J.L. Peytavin: les neurones ont du nez

Daniel Bret: Gestes et mimiques associées à la reconnaissance des odeurs

Margaret Schleidt: Statistique sur la perception (agréable/désagréable) des odeurs.

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