La Dame en détresse de James Ensor

La Dame en détresse de James Ensor - Musée d'Orsay

La Dame en détresse de James Ensor - Musée d'Orsay

Drame caché

« Ce tableau qu’on admirait en 1886 à l’exposition représente une femme couchée sur un lit. Quelque chose d’inquiétant émane de la scène. ». Émile Verhaeren songerait-il à quelque drame caché ?

Rien ne l’atteint ! Ni la clarté laiteuse de l’extérieur, ni le regard du peintre, son frère, ni le nôtre. Dépression de l’espace, frontalité factice, incursion dans la semi-pénombre, visibilité latente, elle apparaît. Le jour tombe. La mélancolie monte. Comment ce clair obscur renforce-t-il ce sentiment d’accablement ?

1882 – 100 x 79,7 cm

Sujet

Cette toile qui s’inscrit dans le courant symboliste particulièrement fécond en Belgique ne laisse rien présager de ce que deviendra Ensor à la fin des années 1880, c’est à dire un artiste mordant, enclin au sarcasme et tourné vers l’expressionnisme. La dame en détresse est une de ces créatures féminines chères au symbolisme, étendue, dépressive dans sa chambre dans la pénombre, en proie à l’angoisse ou à l’idée de la mort. Ce tableau est donc en quelque sorte un « Ensor avant Ensor » si on le compare au chef d’œuvre du maître, L’Entée du Christ où des masques grimaçants parodient l’épisode évangélique.

Il s’agit vraisemblablement de la sœur de l’artiste sujette à une dépression chronique, Ensor s’occupait de toute sa famille avec une sorte de dévouement un peu délirant, il a beaucoup fait pour cette femme avec laquelle il fut sans doute très lié. La scène se passe dans un appartement à Ostende, sans doute celui de la rue Boghead où vivait toute sa famille et qu’il rejoindra en 85.

Sa sœur Mitche d’une année plus jeune que lui était, après son père dont il disait qu’il était le seul à la comprendre dans sa famille, la personne la plus proche, il l’a peinte ici dans un de ses moments de dépression, allongée sur un lit dans une grande chambre typique des maisons flamandes. Ostende est une ville importante en Belgique surtout connue comme la grande station balnéaire de la côte Belge. La lumière comme en Hollande y est particulièrement belle, unique en son genre, c’est celle de la mer du nord, mais elle n’est pas encore froide comme en Allemagne du nord ou au Danemark.

Composition

La disposition presque orthogonale du lit dans la pièce, à proximité d’une des trois fenêtres de ce mur en arc de cercle, et dont les rideaux sont tirés, a permis à Ensor une composition fort intéressante car l’espace en creux lui donnait l’occasion de construire une fausse frontalité, en fait le lit en acajou où dort Mitche  est légèrement de biais et le décalage du meuble, un peu sur la droite du tableau, donne à celui qui regarde le sentiment d’entrer dans cette pièce à demi obscurcie, et d’avoir à s’habituer la vue à cette pénombre avant de découvrir que quelqu’un dort sur le lit. Cette diagonale très peu marquée donne le sentiment d’un déplacement mais ne gène pas cet accord très harmonieux que fait le tableau au premier regard, transmettant une impression très particulière silence un peu sombre qui sied bien au sujet.

Le presque angle-droit de la composition sert la musicalité un peu secrète du tableau, soutenue par des détails évocateurs comme ces deux statuettes de part et d’autre de la fenêtre masquée par les rideaux, la table de chevet assortie au lit mais au pieds non à la tête du meuble.

Couleur, lumière

Ensor, à son habitude, a travaillé sa toile avec des couleurs transparentes et une gamme qui lui paraissait convenir à la reproduction de cette lumière très subtile et très belle des Flandres. Il a donc utilisé principalement des laques et des alizarines, gris de paynes, laque de garance, carmins, vert émeraude et des terre transparentes  comme la terre de Cassel et la terre d’ombre brûlée. Cette harmonie en tonalités sombres, mélange de tons chaud et froids est contre-balancée par la lumière saturée qui vient de la fenêtre dont les rideaux ne sont pas tirés ; cette lumière couleur de laiton, d’un jaune vibrant n’influe que peu dans l’intérieur de la chambre, elle n’est forte que par l’obscurité qui règne dans la pièce ; c’est d’ailleurs une lumière de fin d’après-midi jaunie par la chute du jour qui s’annonce.

Couleurs et lumière adoucie s’accordent au sujet symboliste et à l’atmosphère « dépressive » de ce tableau camaïeu d’ocre, de bleu gris et de brun rouge , gamme de couleurs restreinte qui contribue à rendre l’atmosphère lourde.

Matière, forme

La matière est peu épaisse, peu d’empâtements, c’est une peinture fluide. Les formes de la femme étendue sont allusives; elles semblent s’immerger mollement dans le lit qui contraste par sa solidité architecturée.

La matière des tableaux d’Ensor de cette période est magnifique, d’autant plus qu’on a très vite le sentiment, lorsqu’on connaît l’univers qui l’a vu naître qu’elle est un produit de cette lumière qui aurait traversé le peintre ; il y a une aisance, une élégance aussi  très grande dans cette peinture ; si on la met à côté de celle de ses contemporains Bonnard et Vuillard pour cette même période on y voit un parenté certaine mais il est évident que la présence de la réalité chez Ensor est plus forte.

Extrait du travail préparatoire au CD-Rom Secrets d’Orsay

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