La crise du Français, un sujet récurrent

THE133AJe  ne résiste pas au plaisir de livrer ces extraits vieux d’un siècle. Bien transposés, ils constituent un intéressant sujet de réflexion.

L’Université vient de lancer un cri d’alarme auquel tous les défenseurs de notre langue doivent prêter une oreille attentive, car il révèle une situation fort grave: les jeunes gens connaissent de moins en moins le français, et ne savent plus l’écrire.

Le problème qui se pose sort des limites étroites d’une question scolaire; le mal, que les maîtres viennent de nous révéler, est bien plus profond et il s’est infiltré lentement dans presque tous les milieux sociaux avant de faire irruption sur les bancs de l’école… La corruption générale du langage, signalée depuis quelques temps par les écrivains, gagne les générations nouvelles. Les argots, le jargon sportif, que des évolutions fiévreuses et précipitées ont tellement éloigné de la langue classique, ont acquis une prépondérance si impérieuse qu’ils menacent de rejeter dans les oubliettes le français traditionnel. Comment les lycéens d’aujourd’hui pourraient-ils écrire correctement une langue qui à leurs yeux est déjà archaïque. Ils ne saisissent plus la valeur des termes, ni la finesse d’une syntaxe violentée et disloquée par l’argot. Bientôt les jeunes élèves ne comprendront plus, -ce qui s’appelle -comprendre- les auteurs classiques. Qu’adviendra-t-il de notre patrimoine littéraire entre les mains d’une génération qui est appelée à former l’élite intellectuelle de demain. Le mouvement est si rapide qu’à quinze ans de distances les anciens ne reconnaissent plus leurs cadets.

L’enquête sur le baccalauréat à révélé le « formidable déclin de la composition française ». Les élèves semblent trop souvent des apprentis qui manient avec une gaucherie timide un outil inconnu…

Le journal a évidemment plus d’influence que le professeur sur le style de l’élève…Les maîtres se plaignent que la nouvelle génération ne lit plus. Entendons-nous, elle ne lit plus les bons auteurs mais les quotidiens mal faits, d’où tout souci de style est depuis longtemps banni. Or le style est moins inné que suggéré, tant pas le milieu ambiant que par le commerce des auteurs; comment peuvent donc écrire les jeunes gens qui parlent argot entre eux et dans leur famille et dont les seules lectures sont plus pernicieuses qu’utiles.

Contre les causes sociales, il est bien difficile de lutter directement: comment empêcher les élèves de parler argot hors de la classe et les obliger à lire de bons auteurs « qui les rasent »? …Le mal vient en partie de la cloison étanche qu’on a voulu établir entre grammaire et littérature. Il faut réhabiliter la grammaire.

L’épreuve de français devrait être éliminatoire.

(Extrait de La Revue 1909)

L’égalité devant l’instruction

Il faut tout de même partir d’un principe, Ce principe n’est pas que les hommes naissent libres et égaux en droits. Une fille laide n’a pas, hélas! les même droits qu’une jolie fille; ou plutôt il ne lui sert à rien de les avoir. Mais notre conscience moderne est tout de même obligée d’admettre que tous les enfants ont un droit égal à l’instruction. Il est injuste qu’un enfant intelligent et pauvre soit condamné  parce que ses parents n’ont pas l’argent nécessaire pour le faire instruire, à n’être qu’un ouvrier alors qu’il aurait pu être un savant…

L’idée s’est donc imposée qu’il fallait mobiliser toute l’intelligence française, aller chercher chez les plus humbles des esprits bien doués pour les élever à la plus haute culture. Et c’est pour réaliser cette mobilisation qu’on rêve de l’école unique.

Théoriquement c’est fort simple. Tous les Français feront les mêmes études dans les mêmes locaux….

Pratiquement, le problème est infiniment plus compliqué… On ne peut songer aux mêmes locaux…Les enfants des classes aisées n’iraient pas fréquenter les écoles primaires car les parents ne veulent pas faire la chasse aux poux au retour de certaines écoles. Ces enfants iraient grossir la clientèle des collèges libres.

Budgétairement, l’universelle gratuité ne peut être qu’une lointaine chimère.

L’école unique est nécessairement multiple.

Il est difficile de juger définitivement d’une intelligence vers 12 ans. Pour remédier aux erreurs, pour venir en aide aux intelligences plus tardives, les mieux serait d’établir entre les voies divergentes des ponts qui permettent de passer à certains moments du primaire au secondaire, ou au supérieur, ou même du secondaire au technique…

Il y a toujours des castes dont il est malaisé de sortir. Une conception scolaire ridicule dresse constamment des barrières qui parquent les enfants et les jeunes gens au mépris de toute équité…L’école unique, mal comprise, peut avoir ses dangers.

Daniel Mornet, Maître de conférences à la Sorbonne dans Les Annales de 1925

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