Popularisation de la lecture au XIXe

Besnard Albert (849-1934).-Fillette feuilletant un livre

Besnard Albert (849-1934).-Fillette feuilletant un livre

La littérature pour enfants

Si les Veillées du château de Madame de Genlis et L’Ami des enfants de Berquin connaissent un succès certain en 1783 et 1784, c’est au XIXe siècle s’épanouit la littérature enfantine.

De retour d’un exil en 1861 où l’ont conduit ses idées républicaines, Hetzel, éditeur de Balzac et d’Hugo, prend la décision de se consacrer aux livres illustrés, dont il est le véritable inventeur. Avant lui, les livres pour enfants sont gris et tristes, heureusement concurrencés par les incessantes rééditions du Buffon des enfants, et par celles de Robinson Crusoé,le best-seller du siècle, dont les images ont fait rêver des générations d’enfants, et par Andersen et Perrault.

Hetzel veut les meilleures auteurs, il aura Alexandre Dumas, George Sand, Erckmann-Chatrian, et surtout Jules Verne. Il veut les meilleurs dessinateurs, et Frölich, Riou, Gavarni, Gustave Doré illustreront ses ouvrages à la célèbre couverture rouge et or.

Dans la littérature pour enfants, à côté des livres Hetzel, il faut faire une place aux journaux à images. Luxueux, ils offrent à leurs jeunes lecteurs de très belles lithographies, parfois en couleurs, amusantes et surtout éducatives, car il s’agit davantage d’éducation que de récréation!

Par ailleurs, un fond « moderne » se constitue au XIXe, qui connaîtra une grande diffusion durant tout le siècle, et jusqu’à nos jours : ce sont les histoires d’animaux, de Grandville à Benjamin Rabier, de Lear à Lewis Carroll, le roman de mœurs enfantines (la Comtesse de Ségur, Dickens).

Les images destinées aux enfants se multiplient également : images d’Epinal et d’ailleurs, images à découper, à coller, à construire, à projeter qui toutes prouvent à quel point l’enfant est devenu un client à part entière pour une société « de consommation » en plein essor.

Enfin,les précurseurs de la bande dessinée, Töpfer en Suisse, Wilhelm Busch en Allemagne, Benjamin Rabier et Caumery -l’auteur de Bécassine-. Il ne reste plus qu’à inventer le phylactère: histoire de bulle !

Alice Liddel - photo de Lewis Carroll

Alice Liddell - photo de Lewis Carroll

Alice au pays des merveilles, le plus cité des ouvrages dans le monde après la bible et Shakespeare

« Dis, faisons semblant… »

« J’ai fait une excursion en barque de l’autre côté de la rivière à Godstow avec les trois filles Liddell, à cette occasion je leur racontai le conte des aventures souterraines d’Alice. »

« Au fil d’une onde calme et lisse

Le bateau indolent glisse

Un but d’ineffables délices

Chacune d’une des trois douces sœurs

Enchantées écoutant l’histoire

Et blotties auprès du conteur. » (4 juillet 1862)

Alice Liddell a 10 ans : « Oh ! Monsieur Dodgson, j’espère que vous voudrez bien écrire les aventures d’Alice pour moi. » Monsieur Dodgson, alias Lewis Carroll s’exécute dès la nuit suivante et quand le livre est publié, il est le premier étonné du succès de Alice au pays de merveilles. Il révolutionne la littérature pour enfants ; ne se veut ni moral ni didactique, mais il joue avec la logique, les mathématiques, la sémantique, la satire politique et la parodie des succès de l’époque.

CD24_39La littérature populaire et le feuilleton

« Mossieu, aujourd’hui pour réussir, il faut faire un feuilleton en ménage, passez-moi l’expression. Dégusté par le père et par la mère, le feuilleton va de droit aux enfants qui le prêtent à la domesticité, d’où il descend chez le portier, si celui-ci n’en a pas eu la primeur. Comprenez-vous quelles racines un feuilleton ainsi consommé a dans un ménage, et quelle situation cela assure à un journal ? »  Magnifiques propos tenus en 1847 par Jérôme Paturot, lequel à la recherche d’une position sociale se persuade de faire feuilletoniste : « Feuilleton, c’est à dire petite feuille, partie littéraire formant comme une feuille à part dans les journaux et qui se trouve encadrée dans la position inférieure de leurs colonnes, au rez-de-chaussée… » -Larousse-

Le feuilleton, comme il amuse l’abonné, triomphe. L’auteur tient en haleine le lecteur pour le rendre fidèle au journal, allonge, allonge, dans le seul souci de faire désirer le numéro suivant ; l’amour, la mort, l’aventure, agrémentés d’un zeste de philosophie de bazar donnant du XIXe siècle une image élitiste et masculine. Les femmes, dit-on, en sont très friandes.

Certains feuilletonistes deviendront célèbres : Balzac, Eugène Sue, Zola, Barbey d’Aurevilly, Gautier, Hugo. D’autres monnayeront bien leur savoir-faire : Paul Féval, Ponson du Terrail, Paul de Kock, Xavier de Montepin, même s’ils manquent parfois d’inspiration. On publie aussi des journaux-romans : Le Voleur illustré, les Bons Romans, les Veillées des familles au titre accrocheur ou évocateur Comtesse et mendiante, Les Mystères de Londres, Mademoiselle cent millions, Les deux orphelines.

Le feuilleton sévira encore au début du XXe siècle (Maurice Leblanc, Gaston Leroux). Il se sent alors peu à peu détrôné par le cinéma d’abord, par la télévision ensuite.

Arsène Lupin

Arsène Lupin

Un cambrioleur à grands frais

Arsène Lupin ne vole pas, il redistribue les richesses mal acquises, et dans le meilleur des cas, il couvre ses dépenses qui sont lourdes, car la vie de cambrioleur nécessite des frais.

Voleur certes, mais avant tout gentleman : on étonne la galerie, on amuse le public, on ridiculise les autorités si nécessaire, mais on épargne les dames, car on n’oublie jamais d’être galant.

Élégant, efficace, drôle, Arsène Lupin fréquente le grand monde, le luxe, vivant « la vraie vie pour le grand public des lecteurs qu’il s’agit de conquérir, il navigue là où l’argent se trouve ; aussi la classe ouvrière est-elle assez peu représentée dans les romans de Monsieur Leblanc, auteur à succès de la littérature populaire.

Kafka, l’Amérique…loin de la littérature populaire : échec à une fin optimiste

« La création est une merveilleuse et douce récompense, mais en échange de quoi ? Cette nuit, j’ai vu clairement, avec la netteté d’une leçon de chose enfantine, que c’est un salaire pour le service du diable. Cette descente vers les puissances obscures, ce déchaînement d’esprits qui par nature sont liés, … peut être y a-t-il une autre littérature, je ne connais que celle-là, la nuit quand l’angoisse m’empêche de dormir, je ne connais que celle-là. » – Lettre de Kafka à Max Brod –

Le jeune Karl dans Amerika est assoiffé de justice . Pour lui, pour les autres, faire rendre justice à quelqu’un qui lui est indifférent, voilà une cause qui mérite qu’on se dévoue, non pas par intérêt, mais pour rien, pour l’absolu. Ce roman-confession de l’Amérique sur laquelle Kafka s’était beaucoup documenté montre un pays inhospitalier où l’inaptitude et l’angoisse du héros l’empêchent de prendre place dans la société.

Angoisse qui l’étreint et le paralyse jusqu’à ce qu’il rencontre le grand Théâtre de la Nature où chacun pourra avoir sa place. Justice, compréhension, pitié, ce théâtre-symboles, Kafka l’imagine à l’opposé de ce qu’il a vécu. Ce roman qui, pour une fois, aurait eu une fin optimiste, n’a jamais été achevé.

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