La croisière Appolon – chap 93

Le visage de Roland s’illumine lorsqu’il voit arriver Suzanne.
–    Sais-tu qu’on est dans le département qui s’appelle la Magnésie  ?
–    J’ai remarqué effectivement que ce matin notre attirance était difficile à combattre. Lorsque je t’ai vu sur le pont j’ai failli me précipiter sur toi.
–    Je suis désolé, j’espère que la force du magnétisme va compenser le temps qui va nous manquer. J’ai faim de toi.
Ils n’ont qu’une petite demi-heure. Ils ont l’impression de voler cet instant, ils ont l’impression d’un amour à la sauvette et ils en rient.
–    J’ai pris ma décision aujourd’hui  : si tu veux bien de moi, j’ai décidé de divorcer.
–    Suzanne, veux-tu être ma femme, à tout jamais, toi seule, mon amour. Pourquoi n’avons-nous pas le temps de savourer cet instant.
–    Mais nous l’avons savouré, c’était de l’alcool très fort.
Ils se quittent et Roland va rejoindre le groupe.Suzanne rejoint Antoine qui attend sur le pas de la buvette et ils partent par un autre chemin qui fera croire qu’ils reviennent de l’endroit où était Suzanne pour peindre.
Suzanne est admirative et étonnée de la capacité d’organisation et de calcul qui peut naître en soi lorsqu’on a un but à atteindre et qu’on veut le préserver de toute entrave.
Dans le train, Edmond demande à Suzanne si elle veut bien lui montrer ce qu’elle a peint. Essaie-t-il la gentillesse ou veut-il s’assurer qu’elle n’a pas fait autre chose  ?
Suzanne lui montre ses peintures.
–    C’est presque fauve ce que vous avez peint là, vous savez ce nouveau courant aux couleurs si vives. Personnellement, je n’aime pas trop, je trouve cela trop violent et avec un peu trop d’effet décoratif.
–    J’ai peint ce que j’ai vu. Vous avez remarqué la violence des couleurs à l’heure où nous étions là-bas.
–    Et je trouve aussi votre touche bien nerveuse.
–    C’est que je suis très énervée.
–    Si nous faisions la paix Suzanne.
–    Je ne veux pas de la paix, je vous ai dit que je voulais divorcer et je m’y tiens. Rien ne me fera changer d’avis.
–    Mais si, vous changerez d’avis. Je vous promets de ne plus prendre de maîtresse et de rompre.
–    Trop tard.
–    Si vous voulez la guerre, ça sera la guerre, nos enfants sont adultes et vous gagnez un peu votre vie avec vos barbouillages je crois…
–    Mes barbouillages, je croyais que vous me trouviez géniale.
–    Je vous disais ça parce que je vous aime Suzanne, et c’est vrai que vous peignez bien. Je suis désolé de m’être emporté.
–    Poursuivons, nous en étions restés au fait que je gagnais ma vie avec mes barbouillages, vous voulez donc me dire que vous ne me donnerez pas un centime. Mais ça me va très bien mon ami, j’ai une fortune personnelle et je gagne effectivement ma vie.
–    Mais vous ne pourrez jamais vous payer le train de vie que vous menez avec moi.
–    Rectificatif  : le train que vous me faites mener parce que cela vous sert à éblouir vos relations d’affaires.
–    Mais comment vais-je faire, je ne vais pas faire recevoir toutes ces relations par la cuisinière.
–    Osez, mon cher, osez, faites les recevoir par votre maîtresse. On a déjà vu ça, certes pas dans votre milieu, mais vous lancerez la mode. Soyez un peu de votre temps.
–    Votre plaisanterie est stupide. Où allez-vous habiter.
–    J’ai un atelier, si vous vous souvenez bien et qui a acheté l’atelier, pas vous  ! Vous disiez que je pouvais bien peindre à la maison, qu’elle était assez grande pour que j’y installe mon atelier. Mon atelier, je l’ai acheté avec ma propre fortune. J’y ai un lit et un installation sanitaire parfaitement moderne. J’y serai très bien.
–    Je ne veux plus parler avec vous, vous avez perdu la raison.
Et ils se turent jusqu’au retour à bord.
En arrivant dans sa cabine, Laurent, obsédé par la possibilité d’avoir attrapé la syphilis s’examine partout et voit une tache sur l’aine. Il a soudain peur, lui qui n’a jamais eu peur, il ne croit pas non plus au châtiment divin, non il se sent juste responsable de ce gâchis. Il ne peut pas même en vouloir à Suzanne Ferney d’avoir choisi ce châtiment. Il ne veut pas aller dîner, il n’a pas faim. Non, il ne va pas être lâche sous prétexte qu’il est malade. Il sent le paradis avec Armance lui échapper. La maladie, pire tache que la culpabilité ou que le déshonneur finalement.
Une pesanteur étouffe l’ambiance du dîner, est-ce d’avoir quitté la magie d’Andros, ou le poids des orages humains qui s’amoncellent.

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