Les malheurs de Sophie

Le bonheur d’écriture, connais pas. J’ai toujours enfilé les mots laborieusement, je ne termine pas mes phrases lorsque je parle, je préfère remplacer les termes exacts par une gestuelle ou une attitude. Dès que j’essaie de préciser ma pensée, la phrase prend des allures de démonstration mathématique.
Pourtant, dès l’âge de 5 ans, je voulais être écrivain, écrivain, pas pour les enfants, pour les grands, écrire les livres à couverture blanche que je n’avais pas le droit de toucher, ces livres sûrement dans lesquels j’aurais pu trouver les expériences du monde, ces livres qu’il fallait couper pour les découvrir… pas comme les malheurs de Sophie, le seul livre de ma bibliothèque jusqu’à ce que j’aie l’âge de dix ans.
Les malheurs de Sophie, je les connais par coeur. J’aimerai comprendre pourquoi une institutrice n’a offert à sa fille qu’un seul livre.
Comme on passe sa vie à panser ses traumatismes sans penser aux autres, je n’offre à mes filles que des livres…Oh, non, pitié, maman, pas encore un livre !
Mon petit jeu favori, c’est fermer les yeux et de me donner une minute pour rassembler les dix souvenirs qui surgissent de façon intempestive, comme les titres des 10 livres qu’on aimerait emporter sur une île déserte.
Ma vie, je crois, se résume à ça.
Si je recommence l’exercice plusieurs jours de suite, les fulgurances mnésiques changent, mais en fait pas tellement, certains souvenirs reviennent de façon lancinantes, comme des constantes universelles de ma mémoire.
Si je devais raconter ma vie, je ne le ferai ni chronologiquement, ni sous forme d’un récit que je ne saurais pas construire, mais en recommençant, chaque jour, ce petit exercice quotidien: une minute pour dix souvenirs.
Cette semaine, voilà dans l’ordre, les dix souvenirs qui me viennent.
1 – Ma découverte de la Phèdre de Sophocle à 14 ans, cachée sous le divan de la salle à manger pour être tranquille.
2 – En plein été, beau soleil et grand vent, sur le lande de Pont-Croix, dans le cimetière, j’ai 14 ans, on descend lentement le cercueil de mon père. J’ai du mal à retenir mes larmes, et je m’aperçois que je retiens mes larmes avec la même émotion que lorsque je levais les couleurs avec mes gants blancs et ma cape bleu marine, accompagnée par la fanfare. Je m’aperçois que j’ai plus de peine parce que la France vient de perdre un héros que parce que mon père, que n’a fait que de brèves apparitions dans ma vie, en héros, est mort. C’est cette constatation qui me fait pleurer. J’ai compris ce jour-là que j’étais plus sensible au concepts qu’aux choses elles-mêmes.
3 – J’ai des règles affreusement douloureuses, à ne pas pouvoir me lever, à dégueuler, à avoir tellement mal au dos que je ne peux plus faire un mouvement…sauf lorsque je dois monter à cheval. Là, c’est bizarre, la venue de mes règles ne me fait aucun effet.
4 – Je suis tranquillement vautrée sur mon lit à essayer de faire de la géométrie en écoutant de la musique…ma mère entre dans ma chambre, évidemment sans frapper, ma mère n’a jamais frappé pour entrer dans ma chambre…  «  ça sent le mâle, ici…qui as-tu vu  ?  ». Je suis dans un lycée de fille, je ne connais aucun garçon, et encore moins l’odeur du mâle. Après cette remarque, je me suis mise en quête de renifler un peu mieux.
5 – J’ai 18 ans, j’ai déjà flirté, j’ai vu un homme à poil bander, j’ai même couché dans un lit avec lui, sans faire l’amour. Puis je rencontre un homme dont la morgue me plait. J’imagine qu’avec lui, j’apprendrai comment gérer les mecs. On se tournait autour, puis un jour, dans sa chambre, il me serre dans ses bras, je crois qu’on ne s’était jamais embrassé. Il m’embrasse et là…avec son corps, il a, contre moi, tout habillé, des mouvements si semblables à ceux du chien que cette résurgence incontrôlée d’un mouvement totalement animal chez quelqu’un d’aussi intelligent et sophistiqué m’a fascinée.
6 – Lorsque j’avais la tuberculose à 6 ans, de mon lit où j’étais clouée, je voyais une grosse prose de courant qui me regardait de ses deux yeux noirs. J’étais persuadée que si je mettais juste dans son axe de tir, deux stylets d’acier en jailliraient pour me transpercer. Pendant des mois, cette prise me hantait…jusqu’au jour où, pour anéantir cette menace permanente, je suis allée mettre mes deux doigts dans du 380 Volts… Je ne sais pas comment je suis encore en vie…
7 – Je n’ai vu ma mère rire vraiment qu’une seule fois. C’était pendant les vendanges, nous étions au «  moulin  » chez une de mes tantes qui avait un jardin potager si merveilleux et mon oncle essayait manifestement de dérider ma mère. Il a été question de beurre. Je ne sais plus pourquoi mon oncle a commencé à rire si fort qu’il a émit un pet tonitruant et si long…que ma mère a éclaté de rire. C’est le seul souvenir d’enfance de rire de ma mère que j’ai.
8 – J’ai passé mon permis dans les quinze jours qui ont suivi mes dix huit ans et j’ai acheté très vite ma première voiture, une petite Austin rouge. Je la garais devant la sur d’Ulm…un jour, en sortant des cours, je monte dans ma voiture qui ne démarre pas. J’ouvre le capot et j’entends des rires : les copains normaliens étaient sur la terrasse en train de se foutre de ma gueule. J’ai remis en place les bougies qu’ils avaient démontées et j’ai démarré après leur avoir fait un bras d’honneur…Plus jamais, il ne m’ont fait de sale blague.
9 – Toujours la tuberculose, toujours au lit, c’est la fête de la Saint-Nicolas, le 6 janvier je crois. En Autriche, c’est plus important que Noël. Je sais que c’est la fête. Je suis au fond de mon lit en attendant que ma mère rentre de classe. La clef tourne dans la serrure et 12 diables surgissent autour de mon lit en me disant que j’étais une vilaine et qu’ils allaient m’emporter en enfer. Ce sabbat dure plusieurs minutes, puis Saint-Nicolas arrive en disant qu’il va me sauver. Mais merde, je n’avais pas besoin d’être sauvée. Pendant des mois, j’ai cru que Dieu m’avait puni d’avoir donné pour les enfants défavorisés du bataillon, les meubles de poupée que j’aimais le moins, alors que ma mère m’avait bien dit que pour que ce don ait de la valeur, pour que ce soit une vraie offrande, il fallait que je donne ceux que je préférais. Je me suis mis sous la couette pour examiner mes préférences puis, c’est vrai, j’avais une préférence, mais je m’étais convaincue que ma préférence allait aux meubles de poupée les moins jolis, donc qu’il valait mieux que je donne les plus jolis plutôt que ceux que je préférais…et voilà que 12 diables venaient pour me punir.
Ces diables étaient vraiment réalistes, l’armée ne lésinait pas sur les costumes pour amuser les enfants de leurs soldats…ni sur les soldats tuberculeux pour préparer les goûters de ces mêmes enfants en toussant dedans.
10 – En Suisse, pour aller acheter les yaourts…ma mère trouvait que les yaourts autrichiens n’étaient pas assez bons pour elle, alors, nous prenions le train pour traverser la frontière suisse pour acheter des yaourts…et parfois des choses plus luxueuses…Je crois que c’est en Suisse qu’elle m’a acheté les malheurs de Sophie. Mon frère devait avoir deux ans. Ma mère entre dans une boutique pour acheter des verres de cristal, et là, mon frère flashe sur un petit âne blanc en porcelaine de Saxe. Je n’ai jamais vu depuis une scène d’enfant aussi violente. Mon frère s’est roulé par terre, a hurlé, puis tellement hurlé, comme dans le film «  le tambour  », que ma mère a cédé et a acheté l’âne blanc qui n’a cessé de trôner dans la maison comme un trophée inestimable.
Voilà pour les dix souvenirs du jour.
La semaine prochaine, ce seront peut-être les mêmes ou peut-être pas.
©MP

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