Le Sultan avait trop chaud – chap 10

Algérie - 1930

Algérie – 1930

Il était, d’une taille légèrement supérieure à la moyenne ; son front encadré de cheveux de ténèbres  évoquait une fleur des champs et ses joues lisses, des pétales de rose : au milieu de l’une d’entre elles trônait un superbe grain de beauté, une perle noire sur le plus beau satin du monde.
Svelte, doux, le parler langoureux et éloquent, le jeune garçon s’offrait ainsi aux yeux des hommes : jamais ceux-ci ne furent à telle fête au merveilleux spectacle de toutes ces grâces réunies. Jamais non plus l’oreille ne fut autant séduite par un timbre aussi charmeur. Et comment oublier entre tous, celui qui avait sur la rose de sa joue, juste au-dessous de l’un des plus beaux yeux que l’on puisse imaginer vous regarder, ce grain de beauté, unique. Gravé dans sa mémoire jusqu’à la fin des temps, ce signe devint pour Azaïra l’étoile promise de son bonheur.
Encore une fois, elle n’écouta pas les conseils de Razi et pour se remettre de ses émotions croqua à belles dents dans le gâteau offert par le pâtissier, offrande prémonitoire et annonciatrice de sa grande joie. Puis, reprenant peu à peu ses esprits, elle traversa la rue pour regarder tranquillement de l’étal d’en face ce qui se passait dans la boutique du pâtissier.
Le jeune homme et Assidi étaient entrés dans une grande discussion. Et voilà ce que Azaïra ne pouvait pas entendre :
– Julien, (c’est ainsi que le compagnon d’Assidi s’appelait), tu me ferais plaisir de prendre ta décision après avoir pris connaissance du règlement complet sans tenir compte des rumeurs de souk qui sont souvent le fruit des fantasmes populaires et bien loin d’approcher la vérité qui s’envole en tapis volant bien loin des regards indiscrets.
Et Azaïra ne pouvait pas entendre cette conversation, car même si elle avait été à côté, elle n’aurait pu reconnaître ce curieux langage qui n’était pas autre que du Français du plus pur style appris avec un précepteur bilingue.
En disant ces mots en Français, Assidi rit, rit, comme si le sultan parfois oubliait d’être cruel.
Julien sourit, lança un regard de l’autre côté de la rue, et se mit à rêver. Au fond, peu lui importait les détails du règlement. Il sentait que son destin avait pris un tournant dans cette pâtisserie et qu’il lui serait difficile de ne pas le suivre. Aussi se laissait-il porter. L’impression en était particulièrement douce. Il n’éprouvait pas les angoisses habituelles devant un choix. Tout était déterminé ; il suffisait d’entendre et d’obéir.
Sur la terre, nulle récompense n’est égale au mérite et n’est digne de l’action. Il sentait poindre clairement à son horizon cette nécessité intérieure de l’action déterminée. Elle l’emplissait après l’avoir conquis ; il avait la révélation d’être à ce jour prêt à la suivre.
Pour savoir éviter la boue des chemins, la poussière des routes, et les glissades dangereuses, il faut marcher une lumière à la main. Il avait découvert sa lumière. Elle devait rejoindre sa main et tout s’accomplirait comme il le fallait. Ainsi est le chemin quand il est tracé.

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