Le Sultan avait trop chaud – chap 27

sultan27Le soir même de ce jour marqué par le sceau de l’histoire, le sultan fit appeler sa fille. Il avait été dans une grande colère qui s’était un peu calmée avec la fraîcheur du soir, mais il restait sous pression, furieux des agissements de sa fille dans la matinée.
Il lui fit de nombreuses remontrances qu’elle écouta les yeux baissés, parce qu’elle était une fille obéissante et soumise. Elle attendit que le flot de paroles meure de soi-même, laissa ensuite un long silence s’étirer pour ménager ses effets, puis elle dit d’un air faussement simple :
– Ô mon père chéri, je suis consciente de mes responsabilités et aussi des limites de mon modeste pouvoir que je tiens de tes propres mains. Mais laisse-moi te dire ce que je ressens très fort…Celui qui ne regarde pas la fin et les conséquences n’aura pas la fortune comme amie… et je viens justement de voir le sultan manquer de jugement, en accordant ses bienfaits à son ennemi, à celui qui désire l’anéantissement de son règne, en le comblant de faveurs, en l’accablant de générosités. Je suis, quant à moi, dans la plus grande crainte pour le sultan.
Ô mon père chéri, si tu es un humain, reviens sur tes décisions. Si tu es un grand, alors épargne ceux qui pourront se venger de toi, car jusqu’à leur mort, ils te poursuivront de leur haine inextinguible.
Azaïra, et c’était là un trait important de son caractère, avait cessé le courant fluide de ses paroles pleines de délices et de douceurs acides pour affirmer avec violence et sincérité ce que la passion, sa passion vraie, lui soufflait parce qu’elle en avait la conviction absolue.  Elle poursuivit :
– Qu’Allah conduise dans ta demeure un conseiller qui t’ouvrira les yeux pour qu’enfin soient oubliées toutes nos peines et toutes nos douleurs.
Tu sais parfaitement que le concours est truqué, que le règlement est fait de telle sorte que les références à des constructions déjà réalisées favorisent les architectes de nos contrées, que les contraintes imposées sont pratiquement incontournables par les architectes étrangers, enfin, tu connais la mauvaise influence de certains qui pourtant sont censés gouvernés sous tes ordres et qui ont des filles vilaines à marier. Tu n’ignores rien de tout cela, sinon tu ne serais pas le sultan que je connais. Tu ne réponds pas, je t’apporterai des preuves.
Le sultan ne comprenait pas l’attitude de sa fille, mais il ressentait à l’écouter une angoisse bizarre qu’il n’aurait su analyser, parce qu’elle lui était totalement inconnue. Il pressentait qu’il s’était engagé dans une voie délicate, mais il ne savait comment revenir en arrière.
Il commença un long discours :
– Epargne-moi donc, de grâce, les reproches cruels et les blâmes, et laisse mes ennemis seulement me lancer les flèches acérées qui entretiennent la douleur. Ce concours est l’expression de mon pouvoir et de ma puissance ; il est normal que l’objet que j’aime le plus au monde soit concerné par ce projet. Résous-toi à ton destin et cesse, ô fille chérie, de martyriser ainsi l’âme de celui sans lequel tu n’existerais pas ……
Et ainsi, il parla, parla, pour se convaincre de sa bonne foi et de sa sincérité, mais le doute était en lui comme le poison. Un poison lent qui agissait subrepticement et pétrifiait sa raison. Il pensait en lui-même : « A ma pauvre âme éprouvée par les tortures ennemies, accordez le don du silence, et ne la comprimez pas par la dureté des paroles et par le poids du soupçon. »
Et pour la première fois, il craignit sa fille. Il la craignit parce qu’il l’aimait, parce qu’il savait qu’elle était plus qu’innocente, et que lui avait des remords. Pour plus de sécurité, il chargea Razi d’une surveillance plus étroite, lui ordonna de cloîtrer sa fille dans un petit palais servant de dépendance ou de folie et lui demanda de lui rapporter tous ses faits et gestes.
C’était une erreur, car Razi depuis longtemps appartenait complètement à Azaïra, même s’il dépendait du sultan et lui devait tout. Et les gardes que l’eunuque choisirait lui seraient plus dévoués qu’au sultan.

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