Le Sultan avait trop chaud – chap 35

kasbahDans cette ville, Julien ne savait où se diriger, car contrairement à sa première impression Razi ne s’y retrouvait pas bien et se révélait incapable de l’aider ; seul le vieux quartier lui était familier et les autres quartiers s’étaient beaucoup développés. Malgré tout, Julien ne perdait pas courage et se forçait à croire qu’il approchait du but. Il refusait que ses yeux voient le monde en noir, ce serait s’avouer que l’on était aveugle.
Il passa alors devant un tailleur à la mine avenante qui vit tout de suite à sa tête d’étranger qu’il n’était pas chez lui dans cette ville, bien qu’il fût accompagné d’un splendide eunuque. Il vit aussi que Julien était fort beau, en vérité, plein de séduction, assez correctement habillé (il avait refusé de se parer trop richement pour ne pas se faire trop remarquer, mais il portait le moindre habit ordinaire avec une élégance naturelle). En un mot, toute son allure imposait le respect et l’admiration.Le tailleur lui souhaita la paix et Julien le lui rendit bien ; il ordonna aux esclaves de desseller les mules et de desserrer les tapis et les soies, puis il les emmena dans sa maison ; il invita cordialement Julien à s’asseoir, l’embrassa et l’interrogea avec bonté sur la cause qui l’éloignait de son pays et sur le but de ses recherches. Julien lui raconta tout depuis le commencement jusqu’à la fin.
Alors, il parut très soucieux et très affligé :
– Ô jeune homme, il ne faut pas raconter cette histoire à qui que ce soit. Les sbires du grand vizir sont cachés partout et tu prends de gros risques à circuler ainsi sans protection. Je vais t’accompagner moi-même jusqu’à la maison où s’est retiré Shamir, mais personne ne doit te voir y entrer ; nous attendrons donc que la nuit soit tombée pour entreprendre ce voyage périlleux.
Après cela, il leur prépara à manger et à boire ; et ils mangèrent et burent, et lui aussi avec eux, passant la fin de la journée à causer.
La nuit venue, ils se mirent en route à travers un dédale de rues noires qu’ils traversèrent à petits pas pour ne pas se éveiller l’attention. Heureusement, la lune était voilée et couvrait leur cheminement inquiet.
Ils arrivèrent bientôt aux abords d’une maison aux apparences modestes, mais, dès qu’ils eurent franchi la première porte, ils purent s’apercevoir que le palais, que cachait le portail à l’architecture si simple, était une somptueuse demeure, autrefois bâtie par le vénérable vieillard, pour un riche propriétaire de la région.
Ils furent très bien accueillis, comme s’ils étaient attendus depuis toujours. Des fruits frais entourés de boissons de toutes les couleurs étaient harmonieusement installés sur une nappe brodée, à même le sol. Des coussins de soie disposés tout autour ne demandaient qu’à les aider à se reposer de leurs fatigues.
Quatre grand esclaves noirs les déshabillèrent et les couvrirent d’habits somptueux et très légers. Ils étaient à peine installés qu’apparut un vénérable vieillard, très âgé, cassé par les ans, le souffle court et amaigri par les difficultés du temps et les soucis de sa charge, et tellement qu’il en était devenu une transparence d’homme, un soupir, une fin d’haleine.
Juste derrière lui se tenait un peu à l’écart une jeune fille d’une beauté renversante, comme conçue dans le moule de la perfection, aussi délicate et fragile qu’une jeune pousse de coudrier, aussi adorable que la beauté quand elle tend à la pureté que lui donne l’artiste, enfin, au charme si présent que Julien d’un coup sentit son sang lui monter à la tête et toute les surfaces tendres de sa chair en frémir de bonheur.
– Que la paix soit avec toi, dit le vieillard à Julien d’une voix lente et grave mais harmonieuse ; Allah te protège, puisque tu es ici. Tu n’as rien à craindre. Tu n’es pas au bout de tes peines, mais tu es sur le bon chemin.
Et la jeune fille qui était à côté de lui ponctua ces paroles d’un grand sourire puis s’assit à côté de Julien.
– Ô jeune seigneur, sache que je suis la petite fille de Shamir, le très honoré vieillard qui vient de te parler. Le temps est maintenant venu de l’écouter, car son grand âge ne sera pas plus grand ; il a atteint les extrêmes limites que lui a fixées Allah sur cette terre. Il doit te transmettre son message dans le plus vite possible, car il est chaque jour un peu plus faible.
Demain, dès l’aurore, après que vous vous soyez reposés de vos fatigues.
Puis, ils leur donnèrent un matelas et des couvertures, car la nuit était fraîche. Ils dormirent bien mais peu, car dès le matin les esclaves les réveillèrent avant que le soleil fût levé, les lavèrent complètement et les menèrent dans un patio où coulait l’eau et fleurissaient les fleurs. On pouvait par les ouvertures voir les montagnes et, tournés vers l’orient, admirer les teintes roses gagner le paysage, preuve que le soleil allait bientôt apparaître et chauffer la terre, comme chaque jour.
Julien se retourna, car à ce moment, en même temps que le soleil se levait dans la plaine, Shamir, le vénérable vieillard fit son entrée accompagnée de sa petite fille, Djamila aussi resplendissante que la veille.

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