Le Sultan avait trop chaud – chap 36

verger2– Que la paix soit avec toi noble vieillard
– Et que sur toi, descendent la paix et la miséricorde d’Allah et ses bénédictions.
Shamir apparaissait comme un personnage qui n’aurait jamais cessé d’être vieux, tellement rayonnait dans son regard la sagesse et la connaissance des choses. On l’imaginait difficilement enflammé d’un caractère juvénile, on ne le voyait pas autrement que vieux. Il n’avait jamais été jeune, tellement il paraissait être vieux depuis si longtemps. Pourtant il avait eu des débuts difficiles, personne ne croyant aux vertus de ses découvertes sur les différences de chaleur et de froid et ne voulant le suivre dans ses aventures diverses. Aujourd’hui, il était riche, il faisait le commerce en grand, il armait lui-même les navires de commerce qui parcouraient le monde entier pou lui, il faisait construire des maisons de rapport, bâtir des moulins et des roues à faire monter l’eau, planter des jardins et des vergers comme au paradis. Il était arrivé. Il était arrivé aussi au port.Dans son oeil s’exprimait la nonchalance de celui qui a beaucoup vécu, mais n’a jamais cédé au désespoir et n’a jamais éteint la flamme de l’enthousiasme. Il avait encore envie de transmettre, d’aimer, de parler une dernière fois. Julien venait fort à propos.  Le vieillard en regrettait presque de n’avoir pas cru à son destin jusqu’au bout et d’avoir envoyé le forgeron à Ispahan. Une dernière bouffée d’orgueil. Alors, il dit.
– Ô jeune garçon,  tu ne fais que resplendir et croître tout en beauté, si bien  que, certains jours, le soleil doit emprunter l’éclat de ses rayons à la splendeur de ton visage. Tu es le roi de la beauté par ta distinction sans égale, mais tu n’as pas encore tout le savoir du monde pour rayonner comme le plus grand des plus grands. Ecoute alors ce que je vais te dire et tu seras un peu plus savant, car sache, ô mon enfant, que ce monde est une demeure périssable, mais le monde futur est éternel ! Aussi, avant de mourir, je veux te donner quelques conseils : écoute-les donc bien et ouvre-leur ton cœur que je sais immense.
Vous, mes serviteurs, prenez du papier et un roseau et écrivez sous ma dictée, pour qu’il puisse relire mes dernières volontés.
Alors, le chambellan prit une feuille de papier, sortit un écritoire, tira de l’étui le meilleur calam qui était le mieux taillé, le plongea dans l’étoupe imbibée d’encre à l’intérieur de l’écritoire ; puis, il s’assit, plia la feuille de papier sous sa main gauche et, tenant le calam de la main droite, il attendit que le vénérable vieillard parle.
Alors Shamir, entre deux soupirs, dit, en parlant très lentement comme s’il était essoufflé :
– Sache, ô jeune prince de ce monde compliqué que je vais bientôt quitter sans avoir compris grand-chose, qu’Azaïra était une enfant exquise quand je l’ai connue et qu’elle m’a rendu un grand service et qu’elle a semé en moi des graines qui ont germé ! Aussi, quoique je fasse pour elle ou ceux qu’elle aime, je ne pourrai jamais reconnaître suffisamment le bien qu’elle m’a fait.
Qu’Allah la préserve du mauvais oeil, car elle m’a sauvé la vie.
J’étais à l’époque un fournisseur officiel du royaume du temps béni où régnait le père de l’actuel sultan, aussi doux et bon qu’est cruel et violent son fils, le père d’Azaïra. La princesse avait alors à peine quatre ans et l’on voyait déjà dans sa démarche, dans son oeil, sur son visage fin qu’elle serait une femme superbe. Elle n’a pas manqué à ses promesses. Le résultat est encore plus réussi que tout ce que l’on pouvait espérer.
Comme tous les mardis, je prenais le chemin du palais pour livrer à dos de mulet mes blocs de glace. Comme je m’apprêtais à franchir la porte principale un fort mouvement de foule encadré par la soldatesque provoqua un repli de notre part qui fut mis à profit par le fils du sultan pour décharger la glace, prétextant que son père lui avait donné mission de le faire. Je n’ai jamais rien refusé à la famille régnante qui m’a toujours payé à l’heure ; je n’en avais jusque là retiré que des bienfaits, aussi m’exécutai-je sans méfiance aucune.
Bien mal m’en prit et je fus dès le lendemain récompensé de ma bêtise. Les gardes du sultan vinrent m’arrêter sans autre forme de procès et sans explication, ce sont là les inconvénients de nos régimes autoritaires.
Alors je comparus devant le diwan réuni au complet pour juger des crimes et délits en présence du sultan et de son fils.
– Ô fournisseur de la cour, tu sais que c’est un grand privilège de faire partie de ceux que la cour a choisi pour les servir et que tu ne dois pas en abuser, comment se fait-il que cette semaine tu n’aies pas rempli tes engagements. Tu sembles ignorer que par ces chaleurs, nous aimons boire frais et tu portes préjudice à notre santé en ne nous livrant pas régulièrement tes blocs de glace. Explique-toi, tu as la parole.
– Ô mon très vénéré et très vénérable sultan, sache que, quoiqu’il arrive, j’ai toujours été ton serviteur, même quand il m’en a coûté, sur la tête de mes enfants et de toute ma famille. Il y a ce jour grand malentendu. Interroge ton fils ; il ne pourra mentir et il te dira que je lui ai livré la glace sur ton ordre, suivant ce qu’il m’a dit, au temps donné.
A ces paroles, le fils du sultan ne se démonta pas et nia tout simplement les faits, mettant le pauvre Shamir dans une position plus que délicate.
Il affirma même :
– Ô mon père vénéré, ne crois pas ce mécréant ; en fait, il avait honte de ne pouvoir t’apporter de la glace; les baquets d’eau que je t’ai montrés sont la preuve de son incompétence et de son mensonge ; j’ai voulu les cacher par faiblesse et surtout par pitié, connaissant ses années de service auprès du palais et pour qu’il soit épargné d’un juste châtiment. Je vois que j’ai eu bien tort, puisque je suis aujourd’hui obligé de me justifier.
Le sultan connaissait bien son fils et savait qu’il ne sortait pas de sa bouche que les vérités les plus pures, mais il ne pouvait devant le Diwan se déjuger et considérer son témoignage comme faux sans en avoir la preuve exacte. Le pauvre Shamir fut donc condamné à être pendu sur la place le mardi suivant ; les quelques jours lui restant à vivre furent donnés comme délai au vizir pour approfondir son enquête auprès des populations.
Le résultat en fut négatif pour le marchand de glace, personne n’osant contredire le fils du sultan que tout le monde connaissait pour être fourbe et déjà très cruel. Chacun le craignait par conséquent, sachant bien qu’un jour il serait sur le trône et pourrait faire exécuter qui il voudrait sous n’importe quel prétexte. Personne déjà n’avait envie d’imaginer d’avoir à lutter contre les effets de sa vengeance. Le mutisme de chacun allait donc entraîner la mort d’un fournisseur honnête, mais imprudent.
Le mardi suivant, à la réunion du Diwan, le vizir fut donc obligé de faire un rapport très accablant pour le pauvre Shamir et qui confirmait le bien-fondé du verdict. Heureusement, ce jour-là, la petite Azaïra s’était faufilée pour suivre son grand-père qui devait lui donner une pâtisserie aux grains de grenade qu’elle affectionnait par dessus tout et assistait cachée dans les plis de la robe d’un chambellan à l’assemblée. Ces grains de grenade-là sauvèrent Shamir, car l’enfant dit sa vérité :
– Ô mon grand-père que j’adore, tu ne peux pas faire une telle injustice, tout le monde sait dans la ville que Shamir a livré ses blocs de glace.  J’ignore qui t’a dit le contraire, mais moi j’ai vu mon père demander à Shamir de lui donner la glace et dire qu’il vous la ferait parvenir lui-même. Si elle a fondu entre temps, ce n’est pas de la faute du bon Shamir et ce n’est pas les quelques lèchettes que j’ai faites en passant ma langue sur les bouts qui dépassaient qui aura tout fait fondre. Je t’en supplie, ô mon grand-père chéri, épargne le bon Shamir. La langue des témoins se délia et je fus sauvé mais le sultan actuel ne me pardonna jamais d’avoir été humilié par sa fille.

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