Le Sultan avait trop chaud – chap38

Eugène Delacroix - Femmes d'Alger

Eugène Delacroix – Femmes d’Alger

– « Que notre maison soit ta maison, ô jeune étranger, et que ta place soit dans nos têtes et dans nos yeux avec ton ami, le fils du forgeron et ton serviteur noir. Entre dans cette demeure, et que l’accueil ici te soit large et généreux. »
Et Julien entra dans le palais que le fils du forgeron voulait lui faire visiter, accueilli par deux jeunes adolescentes d’une taille merveilleuse et d’une figure qui louait le Créateur, sans qu’il soit besoin de dire une parole, tellement elles étaient belles.
Ils traversèrent des salles nombreuses, toutes tendues  d’étoffes et de satins, puis ils arrivèrent dans la dernière salle, la plus basse et la plus grande. Il y avait des tapis étendus sur des matelas et au milieu un petit bassin dans le centre duquel coulait une fontaine d’eau claire.On apporta des chandelles par quantité prodigieuse et la salle fut ainsi éclairée comme en plein jour. Puis on tendit une nappe sur la quelle on servit les mets les plus exquis et les boissons les plus délicieuses, et on joua des instruments de plaisir et on chanta de la voix la plus sereine.
Alors le fils du forgeron parla :
– Tu as la chance, ô ami de mes amis, de voir ici l’un des plus beaux palais construits sur les ordres et la direction de Shamir; sa conception est relativement ancienne, en tous cas antérieure à la collaboration de Shamir et de mon père. En ce temps-là, le vénérable vieillard comptait sur son fils pour connaître de ses secrets et reprendre son travail. Tu sais comment son fils disparut dans des combats aux frontières de nos contrées pour défendre le pouvoir du sultan et comment mon père fut choisi par Shamir pour  lui succéder et perpétuer ses ultimes secrets de fabrication. C’est un épisode douloureux de sa longue vie, dont il ne s’est jamais remis malgré toute l’affection qu’il a pour mon père et pour toute sa famille.
Les murs que tu vois ici sont humides et poreux en surface grâce à la fontaine et à l’eau qui court tout le long dans un petit caniveau; l’air chaud et sec de l’extérieur pénètre dans la « tour à vent » qui se trouve au dessus de cette salle. L’air devient de moins en moins chaud, refroidi par l’évaporation lorsqu’il passe le long du mur humide de ce sous-sol. Une rivière souterraine améliore ce refroidissement grâce à un tunnel et un couloir qui ferme le circuit. Le mélange d’air circule ainsi à travers le bâtiment.
A ce moment, l’une des deux divines créatures prit la parole, après avoir laissé planer un léger silence :
– O prince des princes, puisque tu es l’envoyé de notre très dévoué Shamir, sache que je m’appelle Zéboïda et ma soeur qui t’a ouvert la porte, Aminda.
Nous vivons toutes les deux ici, responsables de la maison depuis la mort de nos parents qui étaient des grands amis de Shamir.
Et le fils du forgeron poursuivit après avoir adressé un large sourire aux deux adorables soeurs :
Les toits voutés que  l’architecte avait conseillé à l’époque, parce leurs structures sont par nature plus solides et permettent d’utiliser des matériaux plus légers, évitent ainsi l’utilisation de poutres en bois, assez difficiles à trouver dans le désert. L’air chaud qui s’accumule sous la voûte se trouve très au dessus de la partie habitée. Ainsi, la température y est plus agréable, le transfert de chaleur de l’extérieur vers la pièce étant atténué par le coussin d’air chaud, blotti juste sous le toit.
Un toit en voûte offre une plus grande surface pour le transfert de chaleur par convection; aussi une voûte se refroidit-elle plus facilement.
Ces règles d’architecture sont connues de tout le monde, mais en général mieux appliquées dans nos régions grâce à la longue expérience des matériaux qu’ont nos ouvriers des demeures et bâtiments.
Un mémoire complet a été réalisé sous la dictée de notre très cher et vénérable vieillard à l’adresse du Sultan. Shamir craignait avant de mourir que ses secrets disparaissent avec lui. Certes mon père a été formé par lui, mais il n’est que forgeron et n’est pas reconnu comme architecte auprès du sultan. Il faut une décision du diwan. Il est donc parti, accompagné de plusieurs serviteurs et des mules chargés des polus beaux présents de la terre réunis pour plaire au sultan et à sa fille Azaïra. Autant de sagesse, de science et de discrétion de la part d’un si grand découvreur se devait d’être connu à Ispahan. Nous avons beaucoup encouragé Shamir à mettre noir sur blanc l’accumulation de toutes ses connaissances. Certes il avait peur qu’Allah ne lui laisse pas le temps, d’organiser sa suite, mais il ne décidait pas non plus, par superstition peut-être, à transcrire les mots de son génie.Puis, il y a quelque temps, à l’annonce du concours, il se fit porter sur une charrette près des bassins de glace qu’entretient mon père pour fournir la glace au village. Là, il lui a dit son secret  et lui a demandé d’aller à Ispahan le répéter à la princesse. Elle devrait être au comble du plaisir en recevant ces parchemins rédigés avec tant d’amour, les fruits de tant d’expériences et de travail. Qu’Allah protège mon père tout au long de sa longue route à dos de mulet et qu’il arrive à Ispahan sous des jours propices.

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