Le Sultan avait trop chaud – chap 39

racinesLe même soir, après avoir visité de par la bonne volonté et sous les recommandations du fils du forgeron diverses demeures de la ville donnant de bons exemples de ce qu’on venait de leur décrire, ils retournèrent chez le vénérable vieillard qui semblait s’être un peu reposé. Il était plus calme, mais en fait il était anormalement fiévreux.
On avait changé les coussins de soie sur lesquels il reposait, pour lui donner un peu de fraîcheur; on avait arrosé les plantes vertes et on avait apporté de la glace pour mettre dans les boissons. Les serviteurs portaient aussi des gargoulettes remplies de sorbet à l’eau de rose musquée. Puis, ses hôtes à peine assis, comme si il allait manquer de temps, il reprit, doucement :– O jeune homme, tu sais combien je suis faible, je vais essayer de raconter comment par les plus grandes chaleurs, j’obtiens ces morceaux de glace qui font vibrer le verre dans lequel tu bois ton jus de fruit.
Tout réside dans le principe de la citerne. Tu sais que dans nos régions arides, les nuits hivernales sont très froides. En hiver par conséquent, on remplit les citernes d’eau à peu près jusqu’à la …
A ces mots, le pauvre homme eut un long soupir et il s’arrêta de parler. Tous crurent qu’il prenait juste un temps et qu’il allait repartir aussitôt, mais il resta figé comme si il ne pouvait plus articuler.
Alors ses serviteurs s’inquiétèrent et tentèrent de le décontracter en le massant légèrement avec des onguents pleins d’odeurs enivrantes. Le vieillard ne perdait pas connaissance, mais était incapable de la moindre énergie.
Une heure après, toujours entouré de ses esclaves, tous dans une grande crainte, le vieillard sentit tout à coup son âme s’en aller. Alors il appela son fils par son nom, oubliant que celui-ci était mort dans des combats très anciens et qu’il avait dû le remplacer pour élever sa petite fille. Il continua cependant à lui faire ses recommandations, sans se soucier de son absence.
Mais, comme il n’obtenait pas de réponse, il sembla contrarié. Les serviteurs qui l’entouraient mumurèrent alors des sons pour l’apaiser. Alors, il poussa un cri, faible, et s’évanouit. Les esclaves se mirent à se lamenter et à s’affliger, lui mirent des linges humides sur le front et le ventre mais sans succès. La respiration du vieillard était irrégulière. La fin était proche. Il ouvrit les paupières et mourut dans un spasme. Il avait rendu l’âme comme il avait vécu, en n’importunant personne et en donnant généreusement jusqu’au bout.
Quand Shamir eut lâché son dernier soupir qui ressemblait plus à un râle, le fils du forgeron s’arracha ce qui lui restait de barbe, et se frappa les joues, et déchira ses vêtements. Il se jeta sur le sol dans le désespoir et les pleurs, poussant des cris et des gémissements. Julien n’osa faire de même, mais il ressentit une grande tristesse l’envahir, comme si un rayon de lumière venait de s’éteindre.
Ils pleurèrent sur lui pendant un long moment et ne s’arrêtèrent que réveillés dans leur malheur par la fraîcheur de la nuit.
Et le fils du forgeron murmurait sans cesse :
– Allah! Allah! quel grand malheur! quelle calamité! Quelle tristesse à s’étouffer le cœur!
Ensuite vinrent toutes les femmes et les esclaves de la maison et pendant trois jours entiers, on fit toutes les cérémonies du deuil et des condoléances.
On alluma les chandelles et les lanternes qui brûlèrent jour et nuit.
Julien et le fils du forgeron se sentaient maintenant très seuls :
– Quand à celui qui dit qu’il y a des délices en ce monde,  marmonna le fils du forgeron, répondez lui qu’il goûtera bientôt des jours plus amers que le suc de la myrrhe!
Et Julien lui répondit :
– La paix sur toi! Et la miséricorde d’Allah! Et toutes ses bénédictions!
Il nous faut du courage pour poursuivre et ne pas nous abandonner dans l’affliction impure, source des plus grands désordres. Notre cœur est rempli de soucis et de chagrins, mais nous devons lutter pour honorer le plus grand sultan de tous les temps.
Puis la fatigue les brisant tellement qu’ils se jetèrent à terre et s’endormirent deux jours et deux nuits.
C’est alors qu’un rêve prit la tête de Julien sous la forme que voici :
Il était sur la mer au milieu des flots désespérant de trouver un rivage et son repos. De forts bouillonnements l’agitaient dans tous les sens menaçant à chaque instant de le noyer par asphyxie. Tout à coup, il vit apparaître au milieu de la mer une barque qui se dirigeait de son côté.
Julien y vit à bord un personnage ressemblant à une sculpture en fer forgé. Celui-ci après l’avoir aidé à monter dans la barque, le conduisit pendant un temps qui lui sembla très long vers une destination inconnue. Puis, Julien vit apparaître, au loin, des îles. C’était le salut, mais à ce moment une brume glaciale envahit l’océan et il s’endormit sans pouvoir lutter contre le froid qui le gagnait et lui raidissait les membres, l’empêchant de ramer.
Julien venait de se réveiller, trempé de sueurs froides. Il décida d’interpréter ce rêve de façon favorable, refusant de tomber dans la peur de la calamité et se forçant à penser que chaque fois qu’il se délivrait d’un malheur, il retombait dans un autre pire. Et il se dit :
– Ne demande point de justice de la part du sort : tu n’aurais que désillusion, car ce n’est point le sort qui te rendra jamais justice.

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