Le Sultan avait trop chaud – chap 48

cd30_011Tous les architectes qui séjournaient à Ispahan pour travailler sur le concours se mettaient à énumérer les merveilles de la ville, mais parlaient aussi avec éloquence et chaleur de la « récompense », se souciant qu’on lui épargne la moindre fatigue, qu’on l’habille bien, et qu’on la baigne pour lui garder sa fraîcheur.
Azaïra -et c’était bien normal- faisait l’objet de toutes les conversations. Tous ne cessaient de vanter son élégance ou sa prodigieuse beauté, la fraîcheur de son teint, la cambrure de ses reins, sa démarche divine, à tel point qu’ils ne pouvaient se détacher du souvenir admirable qu’ils avaient d’elle, du jour où elle leur avait été présentée.Certains s’inquiétaient de sa santé, de son  épanouissement, d’autres auraient voulu contrôler sa nourriture pour être certains qu’elle conservait bien son teint de pêche. D’autres enfin auraient souhaité être rassurés dans leur fantasme et, pendant la durée du concours, qu’on organisât des séances de parution (même fugitive) pour être rassurés seulement  sur son existence  et entretenir leur motivation.
Il n’y  avait pas encore d’agitation, mais les rumeurs allaient plus vite que le vent chaud du désert et provoquaient des remous aux abords du palais. La curiosité entraîne toujours des échauffements aux conséquences imprévisibles et que les plus grands tyrans parfois ont du mal à maîtriser.

C’est cette ambiance tendue que Razi ressentit, quand il revint au palais. Il alla directement prendre des nouvelles d’Azaïra qui en était au suprême degré de l’inquiétude. La peine d’être ainsi recluse et les chagrins qu’elle continuait à avoir de savoir Julien loin d’elle et peut-être en danger ne l’avaient pas toutefois rendu malade et elle était plus belle que jamais malgré les tourments de sa solitude; ses traits légèrement tirés lui donnaient l’éclat de la fièvre qui s’exprimait par le brillant de ses yeux, plus sauvages encore que de coutume. Razi la rassura tout de suite au sujet du voyage de Julien et s’enquit de l’arrivée du forgeron.
– O maîtresse, plus content de te revoir que moi n’existe pas, mon cher enfant que je me reproche d’avoir abandonné. Julien est sur la bonne voie, mais je m’inquiète de l’arrivée du forgeron. Il détient un double des plans et le secret de Shamir.
Lorsque Azaïra eut entendu les paroles de Razi, elle sentit ses forces revenir et s’évanouir un peu ses souffrances.
Azaïra, assez isolée, n’avait pas eu d’écho au sujet du forgeron. Elle avait beaucoup réfléchi pendant l’absence de Razi et commençait à redouter les conséquences du concours organisé par son père. Elle craignait d’avoir à vivre avec un vieil architecte sans cheveux, ou un boiteux  sans charme et de médiocre qualité, ou avec un homme à l’âme de bitume et à la figure de goudron, ou seulement avec une personne qui ne contrôlerait pas ses mauvaises odeurs.
Son isolement l’avait rendue pessimiste et morose.
– Tu sais, ô mon eunuque préféré, j’ai souffert de ma solitude; je ne m’habitue pas à passer mes journées avec un petit arrosoir à la main pour arroser les fleurs placées dans les vases sur le bord de la croisée, à regarder le ciel sans nuages et attendre, attendre, et encore attendre que le soleil fasse sa course du matin au soir et chaque jour répétée.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Anti-Spam Quiz: