Le Sultan avait trop chaud – chap 50

sultan13Et ce jour-là, alors que le soleil commençait seulement à honorer le royaume de ses rayons, le sultan sortit et entra au diwan. Il fut immédiatement entouré par les émirs, les vizirs et les chambellans, les gardes et les gens du palais. Tous avaient des visages pittoresques, burinés par les soucis et les tracas de la vie, sculptés par les joies et les tristesses qu’ils avaient rencontrées sur le chemin qui mène de la naissance à la mort.
Parmi eux il y avait un vizir à la figure sinistre et de mauvais augure, terrible, comme si l’avarice, l’envie et la jalousie lui avaient façonné  malgré lui un paysage tourmenté que l’ombre de son couvre-chef parvenait difficilement à dissimuler.
On parla d’abord des affaires concernant la princesse. Il fut décidé de calmer les esprits et de présenter  Azaïra régulièrement pour apaiser la foule, puis l’on reçut le délégué des architectes.Et le sultan, après avoir écouté silencieusement le discours qui lui était adressé,  encouragé ses vizirs à poser quelques questions, laissa volontairement planer un long silence et parla ainsi :
– O noble représentant de tous les grands architectes qui ont répondu à l’appel de notre gouvernement, je veux vous croire tous doués de raison et suis persuadé que la maladie ne vous a pas tourné l’âme et le cœur, donc je veux bien oublier les torts à mon égard, les manquements à la civilité, et je vous excuse pour toute chose. L’homme qui prend conseil se met à l’abri. Peut-être avez-vous manqué à ce saint précepte que nous rappelle le proverbe. Il est de notre devoir à nous, sultan, d’être versé dans les préceptes de la sagesse et dans l’art de conduire habilement les affaires. J’ai usé jusqu’ici avec vous de beaucoup de patience et laissé traîner la rumeur; en effet, il ne m’appartient pas de la contrarier quand elle n’empêche pas de gouverner et qu’elle ne provoque pas d’agitation.J’ai accepté cet entretien en mémoire des services rendus par la profession à mon royaume. Je  ne crois pas vous avoir causé d’ennui insurmontable. Je tiens à vous rassurer tous sur la bonne santé de ma  fille qui vous sera présentée toute les semaines, ne serait-ce que pour que vous n’oubliiez jamais qu’elle représente ce que j’ai de plus cher au monde. Allez, je vous en conjure, par la sainte vérité d’Allah vaquer à vos affaires, l’emportement est mauvais conseiller. Le sage doit mûrir longuement son projet et ne jamais se hâter dans ses résolutions. Qu’il en soit ainsi pour vous et qu’Allah vous protège en l’état de votre chemin.
Et l’audience fut interrompue sur ces dernières paroles.
Le diwan s’arrêta quelques instants puis reprit, alors entra un individu que visiblement on avait interrogé assez violemment; ses habits étaient déchirés, sa figure tuméfiée et malgré tout ces souffrances dans son regard il était impossible de déceler le moindre abattement; l’homme y gardait une fierté qui semblait à toute épreuve. Et pourtant il venait d’en subir une terrible : la bastonnade. Son dos cassé l’empêchait presque de marcher et il était soutenu par deux esclaves noirs qui avaient dû être ses bourreaux.
– O vipère de malheur, n’essaie pas de faire le rusé avec mes hommes, encore moins devant le diwan. Tu vas parler ou tu perdras tout ce que tu es et tout ce que tu sais. Je connais toute l’histoire, tu as été surpris dans les parages du palais isolé où ma fille attend d’être attribuée au gagnant du concours, tu as essayé de la voir alors que tu sais que c’est interdit par ordre du gouvernement; tu as voulu t’en emparer, voilà la vérité, et nous faire chanter pour obtenir une rançon. Heureusement que ma fille est bien gardée. Parle, parle, ou je te promets que tu ne passeras pas la nuit. je veux bien subir le supplice d’avoir les oreilles écorchées par tes radotages et endurer pendant un moment tes importunités et tes lourdeurs qui manquent d’agrément, et puis tu périras dans d’atroces souffrances, et pour finir, tu auras la tête coupée.
A ce discours, l’homme ne répondit rien. Il était comme assommé et refusait de parler.
Alors le sultan ordonna d’une voix sèche :
– Qu’on le fasse fouetter jusqu’au dernier hurlement.
Et ainsi fut fait après une petite pause.
Le sultan jugea, nomma aux emplois divers, destitua certains, en un mot gouverna pour le bien de tous et du royaume; il termina les affaires pendantes qui avaient trop duré à son goût et tout cela jusqu’à la fin de la journée. Le diwan, rempli de monde depuis le matin fut levé et le sultan rentra dans la partie de son palais que l’on jugeait la plus fraîche.

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