Le Sultan avait trop chaud – chap 58

Philippe Brosse

Philippe Brosse

Un soir que Djamila lui avait donné rendez-vous comme elle faisait souvent avec ses esclaves pour procéder au rite des ablutions, elle vint seule.
Au début, elle ne parla pas; elle faisait seulement des signes de toutes sortes avec ses sourcils, sa bouche, ses oreilles et ses mains, puis elle se tut.
Julien ne savait quoi dire et restait muet, dans l’expectative. Djamila reprit par ces paroles :
– O mon jeune étranger adoré, mes yeux savent assez  dire pour que mes mots deviennent inutiles. Mes yeux parlent et te révèlent les secrets enfouis dans mon cœur.
Quand tu m’es apparu, mes sens ont frémi, les larmes me sont venues et je fus muette d’étonnement, car mes yeux te confessaient ma flamme.
Les paupières trahissent dans leur mouvement les sentiments de celui qui aime. Les sourcils disent le reste. Silence et laissons la parole à l’amour.
Et à ces mots, elle continua de parler  sans s’arrêter. Elle parlerait encore si Julien n’avait pas dû éternuer, incommodé par un poil rebelle qui poussait en remontant la narine.À la regarder ainsi depuis le début de son discours, sa vue jetait tout de même Julien dans le trouble des sens le plus violent, dans les regrets les plus ardents de ne pas l’avoir connue plus tôt; malgré l’immense amour de Julien pour Azaïra, il se trouva encore de la place dans son cœur pour que des braises rouges s’y allument.
Il est vrai, le jeune homme fut tenté : si charmante, fine….Ah! boire à même sa bouche, boire  cette bouche et oublier toutes ces coupes pleines d’horreurs et de complications, ses vases débordants d’amertume et de fiel, ah! boire à ces lèvres divines, se désaltérer à la fraîcheur de ses joues, se mirer dans le lac noir de ses yeux, toute l’ivresse! Et oublier. Il fut tenté mais il résista.
Elle continua cependant à le charmer par ces paroles :
– Si la Beauté venait à te croiser, elle baisserait la tête de confusion et changerait son chemin, ô bel étranger, tu sais que tu es capable de gagner tous les cœurs d’élection, c’est pourquoi tudédaignes le mien; tu es le magicien de toutes ces oeuvres merveilleuses qui rendent les gens heureux, ces doigtsd que j’aimerais tant baiser sont les clefs de tous les bienfaits, fasse qu’ils entrent dans ma maison et je serai une femme heureuse.
Comme elle se faisait plus pressante, Julien qui avait sa confiance lui expliqua son coup de foudre pour Azaïra et le voeu de fidélité qu’il s’était promis.
Elle lui rétorqua très simplement qu’elle était au courant de ce que tout le monde savait même si on n’en parlait pas. Elle rajouta très adorablement que dans son pays ce genre d’obstacle n’existait pas, car on pouvait aimer et avoir plusieurs femmes.
Alors, pour en finir Julien dit :
– Tes voiles sont plus doux et plus légers que l’aile du ramier, sache combien j’apprécie ton amitié, mais sache aussi que la mort me serait secourable plus que de trahir mon amour si je songe à mes souffrances. Mon cœur se refuse à d’autres amours et ne serait pas capable de partager des sentiments aussi violents entre deux femmes.
A ces paroles, il était facile de voir que son âme était en proie au plus grand trouble. Djamila le sentit et ne s’avoua pas vaincue; elle dit :
– Mon cœur, je l’use à t’aimer. Et ce cœur se refuse à s’ouvrir à d’autres, et mes yeux habitués à voir ta beauté, ne saurait se réjouir d’un autre visage. Et pourtant mon cœur est triste de ton refus et altéré de ton manque d’amour. Mais il est patient et peut attendre; quand on a bu à la coupe de l’amour, qu’on a mouillé ses lèvres à cette coupe et trouvé l’amour, on doit savoir attendre.
Alors Julien cligna des yeux et attendit.

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