Le Sultan avait trop chaud – chap 87

29_028Un matin, la tension monta brusquement dans la résidence surveillée des architectes; des nouvelles les plus diverses circulaient, souvent contradictoirement. Il semblait, qu’après une longue attente qui avait permis au jury de se réunir et d’étudier les dossiers, le moment de vérité était arrivé.  Enfin pour mettre le feu aux poudres, l’absence remarquée de Assidi, l’architecte officiel du palais. Beaucoup crurent qu’il s’était échappé  sachant qu’il avait perdu et qu’il craignait pour sa tête.
Chacun s’était habitué, depuis un certain temps, à vivre dans les douceurs de toutes sortes et avait presque oublié la raison de sa présence dans ce lieu de paradis qui offrait le luxe pour lequel chacun travaillait en espérant l’obtenir au bout du chemin. On s’endormait dans les fêtes et les festins. Les mets étaient exquis, servis par des esclaves ravissantes qui ne dédaignaient pas de sourire aux vieillards les plus repoussants, ni même parfois de redonner la vie aux plus racornis et aux impotents.Au milieu des poulets rôtis, de pâtisseries de toutes sortes, de farces délicieuses et de sucreries parfumées à l’eau de rose et au musc, des plats extraordinaires étaient présentés à rendre fou l’homme le plus raisonnable et l’esprit le plus posé. Les nuits étaient habitées de rêves et de fantasmes à satisfaire les plus exigeants. Tous avaient oublié qu’ils risquaient de payer ces quelques semaines d’extase du prix de leur tête. Mais chacun pensait que la tête du voisin tomberait plus facilement que la sienne.
Aussi, quand il fut annoncé officiellement que le sultan allait rendre le verdict suprême, un moment de folie s’empara de la multitude des architectes. Ils comprirent que leur vie était en danger et réalisèrent qu’ils avaient tenté là une extravagance, car seul l’un d’entre eux devait en réchapper. Et ils prirent peur. Leur belle assurance s’évanouit comme glace fond au soleil en plein désert. Et surtout, ils perdirent le contrôle de leur belle raison qui s’était ammollie dans les raffinements offerts quotidiennement par le sultan.
Le sultan Mohammed Ibn-Mousseïlaïdi El-Zéphiri était assis sur le trône de son royaume dans la salle de sa justice et il était entouré de tous les émirs et principaux notables et des grands de sa cour. Chambellans et gardes étaient là aussi, vigilants au moindre signe de leur vénéré maître.
Quand tout le monde fut assemblé, le grand vizir ouvrit la séance par ces paroles  :
– O toi le sultan, notre grand roi, toi qui as toujours su faire se rehausser la gloire de ton règne par tes décisions et tes encouragements, toi qui a su redresser l’édifice de tes ancêtres, toi le toujours victorieux sultan, le plus puissant de la terre, par ta générosité et tes bienfaits, tu redonnes la vie aux miséreux et aux mourants. Tu inventes des réalisations qui obligent les hommes à se surpasser, toi notre grand maître dont les actions sont toujours bien agréées d’Allah, notre seigneur, désigne aujourd’hui le vainqueur de ce concours mémorable qui va donner un lustre nouveau à ton immense royaume.
Alors le sultan lut la sentence. Elle consterna tout le monde excepté l’intéressé et le grand vizir qui s’y attendait; cela faisait plusieurs mois qu’avec un mélange de menaces, de cajoleries et de chantage, il était arrivé à ce qu’il voulait : garder la maîtrise sur la construction des nouveaux palais en imposant son candidat. C’était comme personne n’avait osé l’imaginer : le favori du vizir.
Son incompétence notoire était connue de tout le monde, aussi des murmures qui devinrent vite des cris et des voix hostiles s’élevèrent-ils de la salle, en signe de protestation.
Le sultan n’était pas homme à supporter longtemps la contradiction, mais il n’était pas injuste et contrairement à ce que disaient ceux qui ne profitaient pas de ses faveurs, il était régulier dans l’écoute de son peuple, aux aguets pour comprendre ses mouvements de passion et l’objet de ses récriminations.
Aussi prit-il aussitôt la parole :
– Comme vous tous, le sultan est épris de justice. Il n’a pas regardé les dossiers; un conseil a été nommé pour ce faire qui délibère en dehors de mon autorité. Il est présidé par Assidi, l’architecte officiel du palais, mais celui-ci n’a pas voix au chapitre; il veille seulement à ce que les dossiers soient correctement présentés et que les discussions se déroulent normalement. Il ratifie les décisions prises par le conseil.
Je ferai en sorte pour qu’une enquête soit effectuée sous mon autorité directe. Si des malversations ont été commises ou des pressions ont été exercées, je promets que les coupables paieront de leur vie le manquement aux contraintes morales édictées par la loi et le règlement. Je ferai en sorte que la justice ne soit pas bafouée et que chacun rentre dans ses droits. C’est mon devoir. Allez et qu’Allah vous protège.

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