Le sultan avait trop chaud – chap 96

poissonJulien se remit vite au travail. Il voulait faire avancer les choses pour aboutir plus vite et rejoindre celle qu’il aimait à Ispahan. Une seconde, il envia Razi qui retournait et qui verrait Azaïra dans une huitaine de jours, puis il se reprit et d’un pas ferme se dirigea vers le chantier.
Ce jour-là fut long et triste, comme un jour sans espoir, comme un tunnel sans fin, comme un deuil sans rémission.
Puis les rythmes des travaux, la fatigue physique et la gentillesse de son entourage émoussèrent sa mélancolie sans qu’il oubliât Azaïra et un jour même, Julien se proposa de faire frire les poissons pour toute la maisonnée; c’était chez lui un signe de bonheur. Lui, toujours choyé, dorloté et tout, se proposait d’aider. C’était sa façon à lui de faire l’offrande de ses services et d’honorer ceux qu’il aimait.– Nul autre que moi ne fera frire le poisson; et de ma propre main. Dans ma jeunesse, j’aimais bien aller dans la cuisine pour apprendre à faire des plats avec les femmes. C’est le moment de vous montrer l’art de la cuisine française transmis de génération en génération dans nos familles.
Il s’approcha du fourneau, prit la poêle, la mit sur le feu, ajouta du beurre et attendit. Quand le beurre fut bien bouillant, il prit le poisson qu’il avait bien écaillé, nettoyé, lavé, salé et enduit légèrement de farine, et le mit dans la poële. Le poisson, bien cuit d’un côté, il le tourna de l’autre côté avec un art infini et, quand le poisson fut bien à point, il le retira de la poêle et l’étendit sur de grandes feuilles vertes de bananier. Puis il alla au jardin cueillir quelques citrons, qu’il coupa en fine lamelles et qu’il rangea sur les feuilles de bananier; il porta le tout dans la salle pour les convives qu’il chérissait tellement et leur mit entre leurs mains.
Tous se régalèrent, conscients de la preuve de grande affection que représentait cette préparation faite dans l’élan de l’ affection. Ils n’en aimèrent Julien que plus.
Il subsistait pourtant un léger malaise entre Djamila et Julien.
Elle ne supportait mal l’alanguissement de Julien vers Azaïra; elle l’aurait voulu plus près d’elle. Elle tenta un coup un peu plus fort pour obliger Julien à se déterminer à son égard. Elle fut très surprise de sa réaction qui ne fut pas du tout passionnelle. Il la raisonna tranquillement comme il résolvait un problème d’architecture : froidement.
– O Djamila, lui dit-il, je t’aime depuis le début, mais comme deux enfants s’apprécient ou deux adultes s’aiment d’amitié. Depuis le début de mon séjour, tu as été pour moi comme une mère ne serait pas avec son fils,comme une soeur adorée ne serait pas avec son frère et je t’en sais gré, mais l’amour, c’est tout autre chose; pour moi, c’est inexplicable et surtout incontrôlable. J’aime Azaïra et je ne sais pas pourquoi. Et pourtant je la connais moins bien que toi. Elle est mon aimant. Je ne saurais vivre longtemps sans elle. Crois-moi, et ce que je réalise ici, c’est pour mieux la conquérir, c’est pour mieux l’aimer et je te remercie de m’apporter ton concours.
Enfin, comme tous les yeux qui aiment tu es aveugle; tu ne vois pas qu’à deux pas quelqu’un se meurt d’amour pour toi.  Tu ne le connais pas, tu ne le regardes même pas.
Il laissa un temps passer et alors un sourire éclaira la figure de Djamila.
Elle avait compris quelque chose. Elle se promit de mieux regarder et de mieux sentir. Elle embrassa Julien chaleureusement, le remerciant vivement de l’avoir mise sur la voie.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Anti-Spam Quiz: