Le Sultan avait trop chaud – fin

auberive1Le sultan ne décolérait pas. Il imposa à ses chambellans et vizirs une visite de tout le chantier. Ce matin-là, lorsque apparurent les premières lueurs de l’aube matinale, le pauvre Assidi commença à douter.
Il sentait monter vers lui un orage de reproches qu’il ne se sentait pas le courage de vaincre. Il aurait préféré être la plus petite fleur du désert et pousser tranquillment derrière une dune de sable plutôt que d’avoir à subir les grandiloquences mégalomaniaques de son vénéré maître.
Il se fit humble, courba l’échine et attendit. Pendant toute la première partie de la visite, le sultan ne dit mot. De temps en temps il donnait un coup de pied dans une pierre qui avait eu l’audace de se trouver sur son passage; cela lui permettait apparemment de calmer ses fureurs rentrées.
Puis au  détour d’un des plus beaux endroits de l’architecture d’où l’on pouvait voir le plus merveilleux des panoramas sur la  vallée, la montagne et le désert, il s’arrêta et dit:
– O bienheureux Assidi, tu as fait là un palais digne de ton maître, tu en seras récompensé. Je réunirai demain le conseil à ce sujet. Ma ville déjà belle deviendra fameuse grâce à la merveille que tu viens de réaliser. Au milieu des fleurs et des jardins, des eaux murmurantes et des splendeurs de la décoration, ton sultan pourra se reposer des tensions de sa charge et des difficultés de gouverner. Sois-en remercié. Il  arrive en effet à ton sultan de se sentir la poitrine rétrécie par les responsabilités, il viendra ici se distraire et se dilater, oublier ses soucis dans ce jardin et ce palais.
Quand le sultan eut fini la visite, il convoqua sa fille et lui fit le compte-rendu de ce qu’il avait vu. Il se sentait une sympathie soudaine pour son architecte qu’il avait fait souffrir si souvent et qui lui était resté fidèle; il considérait comme un chef-d’oeuvre ce palais et continuait à ne pas comprendre comment on pouvait estimer qu’il se construisait quelque chose de plus réussi dans son propre royaume, sans qu’il en fût informé.
La fille du sultan écoutait ces interrogations avec le plus grand mutisme, ce qui agaçait profondément son père.
– O ma fille chérie,  tu écoutes ton père avec trop d’indifférence pour ne pas me cacher quelque chose. Tu m’aimes, je le sais, tu me l’as prouvé souvent. Es-tu consciente que tu seras bientôt la femme d’Assidi. Le jury du concours en a décidé ainsi. Le résultat sera publié officiellement demain à l’issue du conseil. Si tu as quelque chose à me dire, il est encore temps. Après, tu ne m’appartiendras plus, ton destin sera tracé par un autre.
Elle ne répondit rien; elle laissa son père s’escrimer pendant des heures sans rien obtenir. A la fin de la soirée; il abandonna, l’embrassa et la confia à ses gardes pour la ramener pour sa dernière nuit dans sa prison dorée.

Alors le sultan ordonna qu’on commence les préparatifs pour l’organisation des noces d’Assidi avec sa fille.
Assidi avait bien essayé de dire qu’il acceptait d’avoir gagné le concours mais qu’il préférait ne pas épouser Azaïra, d’autant qu’il était déjà marié avec Shira (la femme du chef des brigands). Cela avait provoqué chez le sultan une colère noire (encore!), plus terrible que les précédentes.
Sa fille lui avait donné du sirop d’orgeat et il s’était un peu expliqué :
– Mes chers enfants, il m’est parvenu qu’il y avait dans l’antiquité du temps et le passé des siècles et des âges, un marchand d’entre les marchands, très riche qui s’appelait Shamir, l’ascendant du célèbre architecte de Yezd, si bien en cour sous le règne de mon père le sultan. Le fils de ce Shamir, celui qui a vécu à notre époque, l’héritier de cette famille célèbre dans la contrée était aussi beau que la pleine lune pendant les nuits claires, et doué d’une merveilleuse intelligence et d’une délicieuse voix qui aurait charmé les foules les plus rebelles. A sa mort, Shamir fut si triste qu’il faillit en mourir, puis il reporta son grand amour et ses grandes richesses sur sa petite fille, Djamila. Ces richesses sont considérables et surtout, parmi toutes celles-ci, un immense trésor, de quoi entretenir la guerre dans toutes nos régions pendant des dizaines d’années.
C’est avec cette fortune et sous la conduite d’un architecte dont on n’a pas pu me faire encore le portrait que l’on construit ce fabuleux palais qu’on ne peut pas visiter même en employant la ruse. Un de mes agents s’était infiltré parmi les esclaves pour observer la construction, il a été immédiatement repéré puis exécuté, car il faut connaître le code qui régit la loi entre eux et qui  trahit irrémédiablement celui qui l’ignore.
Alors Assidi, nullement étonné des propos du sultan comprit qu’il pouvait encore sauver la fortune de Julien. Il dit :
– O mon très grand roi, je me plie à ta volonté et au règlement du concours que tu as édicté. J’épouserai ta fille solennellement, je l’aimerai et la respecterai comme le plus beau présent du monde, mais que ta grandeur et ta générosité m’accordent encore vingt jours pour parfaire la beauté du palais que tu  m’as fait construire pour ton rayonnement. Je veux le meubler somptueusement, y étendre partout de magnifiques tapis, des divans et des coussins multicolores et faire mettre des rideaux aux portes et aux fenêtres; ainsi je pourrai t’accueillir dignement pour célébrer les noces de ton Azaïra chérie. Donne-moi ce si court temps pour parfaire mon oeuvre et tu seras comblé.
Et sur ces paroles Assidi s’inclina et prit congé du sultan.

Dès que Assidi eut fermé la porte, le sultan fit savoir qu’il voulait que les noces pour sa fille soit organisées dans un délai de vingt jours.
Alors Assidi reprit courage; il avait obtenu le délai qu’il souhaitait pour pouvoir faire prévenir Julien. Il s’entretint aussitôt avec sa femme pour décider qui ils enverraient.
– O ma femme chérie, venue du désert pour mon bonheur et mon plaisir, tu es incomparable; je t’aimerai autant de jours que le désert connaît de grains de sable et même la beauté d’Azaïra qui m’impressionne ne m’émeut pas comme ta grâce, ton cœur et tes yeux aux couleurs d’étoiles. Tu es celle que j’ai choisie et que j’aime et même si la coutume de nos contrées nous autorise à posséder plusieurs femmes, je ne peux accepter de devoir partager. Je souhaite ardemment que Azaïra retrouve Julien que j’aime et que j’adore, comme mon élève préféré de toujours.
– O mon mari adoré, lui répondit-elle, je ne me sentirai pas trompée par ton mariage avec Azaïra, c’est la volonté du sultan; nous devons nous y soumettre sans état d’âme; nous risquons notre vie et notre bonheur pour un palais. Quelle loi terrible! Concours maudit qui n’a fait que des veuves et des esclaves, des orphelins et des malheureux  pour la gloire d’un sultan à la voracité inextinguible.
– Les palais sont ma vie, Shira de mon cœur; sans ma réussite dans cette passion, je n’aurais su t’aimer de la même manière. Le sultan est mon maître. Je lui dois tout, même si parfois il me l’a fait payer très cher. Envoyons un messager à Julien; qu’il revienne, que le sultan admire son oeuvre et qu’il lui donne Azaïra, c’est notre seule chance de retourner la situation et de garder la paix dans nos familles et dans nos palais.
– Assidi, mon amour, tu sais comme je t’aime; je suis capable de braver tous les dangers pour ton bonheur. Laisse-moi partir prévenir Julien. Si c’est moi qui part, la gazelle effarouchée du désert, les doutes seront dissipés; personne ne sera intéressé à me suivre. Le sultan croira que je retourne à mes premières amours : le désert et mon brigand de mari.
A ces paroles, Assidi devint vert comme les feuilles de menthe et se mit à trembler comme un rameau fragile de printemps. Il sentait tout son amour s’évanouir dans les sables et se vit seul avec Azaïra, face au sultan et responsable de la mort de Julien. Il faillit tomber raide.
Shira lui fit boire un mélange de sa confection qui le remit d’aplomb.
Après beaucoup de discussions et d’atermoiements, elle parvint à convaincre Assidi malgré les dangers et sa frayeur de voir Shira retomber dans les mains des brigands. Elle partit aussitôt escorté de deux esclaves métisses d’une force redoutable, des guerriers de toujours, splendides et fort bien entraînés au combat à l’arme blanche.

Elle parcourut ainsi le désert à toute allure sans être incommodée et elle se dit que les brigands que craignaient tant Assidi ne devaient pas croiser son chemin cette fois-ci, qu’Allah la protégerait. Elle cavalcada ainsi plusieurs jours sans encombre, sûre de sa bonne étoile, protégée par ses statues montées à cheval, ses gardes que lui avaient donnés Assidi.
Elle avait tort. On n’échappe pas à son destin. Le lendemain, une nuée de cavaliers fondit sur elle et elle reconnut les hommes de son mari, le chef des brigands qu’elle avait quitté pour Ispahan. Elle tenta de leur échapper. En vain. Alors, comme une furie elle se jeta sur la bride d’un cheval, saisit la jambe du cavalier et l’entraîna à terre avec elle. Puis sans tenir compte qu’elle était femme et sans respect pour le sbire de son mari, elle se mit à le frapper et à l’injurier de toutes les façons. Mais elle dut finalement céder et elle serait morte si les hommes n’avaient su que c’était la femme de leur chef. Ils la ramenèrent au camp, docile et soumise.
Là, le chef des brigands entra dans une colère d’une violence inouïe. Il hurlait comme un fou, il lui fit arracher tous ses vêtements et la fit fouetter sans pitié sous ses yeux. Les malheureux chargés de la besogne en étaient malades de voir ainsi une si jolie femme maltraitée, surtout que c’était leur ancienne maîtresse qu’ils estimaient beaucoup pour son courage et sa générosité; ils détournaient la tête et la frappaient mollement de leurs verges souples pour ne pas trop lui cingler les chairs.
Quand Shira sentit que tout le monde était un peu calmé, que la rage des premiers coups avait diminué, elle implora son mari et maître :
– O mon doux mari, je mérite ton châtiment, puisque tu l’as décidé, que tu es mon maître et que je suis ton esclave, attachée à tes pas et à ta destinée. Je te cherche depuis des jours dans le désert sans succès et quand j’ai vu ta troupe foncer sur moi, je n’ai  pas reconnu tes hommes, paroles de femme fidèle. J’ai été emmenée de force par Julien qui avait besoin de moi  pour guide et ils m’ont gardée prisonnière à Ispahan. Je me suis échappée il y a quelques jours et j’erre dans le désert à ta recherche. Vous bougez sans arrêt et personne n’ose dire où vous êtes tellement la crainte leur mange le cerveau et leur délite les intestins.
Le chef des brigands savait qu’elle mentait, car un de ses hommes l’avait vue parler à Julien (sous l’effet de la torture, après plusieurs jours,  le garde avait avoué et était mort), mais il décida de n’en rien laisser paraître et de jouer son jeu, persuadé ainsi qu’il trouverait une piste pour assouvir sa vengeance. Il écouta et il aquiesca.

Aussi, il tâcha de montrer des yeux moins noirs, adoucit le dessin de sa bouche cruelle et le plus sereinement du  monde, comme si il ne se méfiait de rien, il dit :
– Parle, dis-moi, que viens tu m’annoncer? Montre-moi ta fidélité, raconte-moi tes malheurs et trouve un assouvissement à ma vengeance.
Alors Shira continua :
– Tu te souviens, ô mon seigneur, du petit architecte que tu as fait parler
pour obtenir ses plans; il a perdu le concours; il s’est échappé des prisons du sultan et construit secrètement un palais aux confins du désert. Je peux le retrouver et tu pourras ainsi, le faire rançonner, le faire torturer pour ton plaisir, puis le faire exécuter si cela te plaît.
C’est lui qui m’a enlevée de force, m’a traînée jusqu’à Ispahan, m’a fait partager sa prison, puis m’a abandonnée aux mains et aux yeux concupiscents des autres architectes incarcérés avec lui. Comment j’ai pu m’échapper tient du miracle et de la protection d’Allah. Si tu aimes ta petite gazelle du désert, tu dois comprendre tous ses tourments. Sans toi, le vie n’est qu’un supplice; séparée de mon fils adoré, je suis une mère accablée.
Et le chef des brigands, de plus en plus persuadé que sa petite gazelle aux yeux de velours ne pratiquait l’innocence que pour parvenir à ses fins dans toutes ces affaires, continua de jouer la compréhension enamourée :
– O mon épouse bien aimée, je veux bien te croire, car tu as l’air sincère, mais si tu m’as trompé, tu mourras dans les plus folles douleurs des mains de mes plus terribles tortionnaires. Crois-moi, je peux être compréhensif un moment, mais sache aussi que je peux être le mari le plus terrible, si tu oses   narguer mon autorité et dissimuler sous tes paroles perverses le masque de l’infidélité.
– O mon maître, j’étais sûre de ta générosité. Aime-moi, tu seras le plus heureux des hommes. Fasse aussi que je sois la plus comblée des mères et  demande qu’on amène mon fils chéri; il est trop petit pour comprendre toutes ces horreurs et ne doit pas souffrir du trouble de toutes ces aventures. Que je l’embrasse! Qu’il soit chéri comme le fruit des plus belles amours qu’Allah a vu sous son ciel.

Dès qu’elle fut avec son fils, il y eut un moment de vive effusion à faire fondre la planète, un moment de grande émotion à faire pleurer un crocodile africain. Elle supplia son brigand de mari de les laisser seuls un moment pour jouir pleinement de ces retrouvailles, jouer un moment avec son fils et danser pour lui des danses et chanter des chansons.
Le chef des brigands avait à peine tourné les talons que Shira, malgré sa grande envie de poursuivre les effusions, reprit vite ses esprits devant l’urgence.
– O mon enfant, ce soir tu es mon ami, écoute moi bien, tu sais comme je t’aime et combien j’ai souffert que nous soyons séparés; aujourd’hui, il faut sauver celui auquel je t’envoie. Tu seras protégé par Allah et les esprits du désert suivront ta route,  cours toute la nuit sur ta mule et arrive à Yezd au matin.
– 0 maman chérie, je peux te rendre ce service; depuis ton départ, je me suis expérimenté dans l’art de mentir et de dissimuler mes sentiments. Personne ne sait plus ce que je pense et ce que je suis capable de faire, à en tomber à la renverse. Parfois, exaspérés, ils ont voulu se débarrasser de moi au plus vite; mais le père s’y opposait. Certains essayèrent de me vendre au souk comme esclave, mais au dernier moment, ils hésitaient de peur des représailles.
J’ai appris ainsi à bien connaître Yezd; j’y vais souvent avec les hommes d’armes pour rançonner ici ou là ceux qui n’ont pas payé à temps ce qu’ils devaient au chef et pour toucher les revenus des boutiques qu’ils possèdent au souk. J’ai souvent songé à m’enfuir; la vie sans toi, ici, est devenue infernale. Depuis ton départ, ils boivent plus que d’habitude et souvent, tard dans la nuit, il m’arrive d’entendre le cri des femmes qu’ils battent pour se venger de ta fuite. Je n’arrive plus à dormir; les nuits sont longues et le matin, je m’endors épuisé, au moment où ils viennent me réveiller, parce qu’ils vont changer de camp.
– Je t’adore, mon enfant. Excuse-moi des souffrances que je t’ai fait endurer. Allah s’en souviendra. Aujourd’hui, il faut que tu m’aides. Une fois à Yezd, tu demandes la famille Shamir et tu préviens Julien du danger qu’il court; ton père veut le faire assassiner. Voici quarante dinars qui peuvent t’être utiles à tout moment. Je te prie de me pardonner et de me rendre ce service; tu es bien jeune pour  courir tous ces risques, mais une vie humaine que j’aime est en danger. Nous perdons du temps,  ils préparent le départ. Lève-toi et cours. Va, j’entends ton père qui revient; embrasse-le comme si tu allais te coucher.

Aidé des deux esclaves qui s’occupaient de lui, le fils de Shira mit sa tenue de campagne et disparut dans le désert, en cavalant au plus fort des capacités de sa mule.
Pendant ce temps, Shira faisait tout pour retarder le départ des brigands, afin de mettre le plus d’espace possible entre eux et son messager d’amour.
Elle y parvint en feignant une grande fatigue; puis elle demanda deux heures de repos; qu’elle obtint. Enfin, elle mit un temps interminable à se préparer.
En tout, la mule du fils chéri avait bien pris quatre heures d’avance et quand les brigands partirent, ils ne s’étaient pas encore rendu compte de la disparition du fils du chef.
A bride abattue, il courait par le désert et fut bientôt aux portes de la ville.
Il n’eut aucun mal à retrouver le palais des Shamir à travers les ruelles du vieux Yezd. Il sonna à la grille du jardin et fut accueilli par deux esclaves noirs qui le reconnurent et lui confièrent que le fils du forgeron n’était pas encore réveillé. Ils lui tendirent la nappe et lui apportèrent des jus de fruit frais et des gâteaux tièdes qui sortaient du four. Le bambin avait faim et se jeta sur ces délices sans retenue. Jamais il n’avait été choyé de la sorte et il appréciait doublement. Malgré tout, dès les premières bouchées il insista pour qu’on prévienne la garde de la ville de l’arrivée des brigands.
– Il faut cacher Julien; c’est à lui qu’ils en veulent et protéger les abords du palais en construction. Ils vont détruire, détruire.
Ils firent ainsi que le fils des brigands avait dit et ils s’en trouvèrent bien, car, les préparatifs étaient à peine achevés, qu’ils virent arriver débouchant de l’étroit défilé qui s’ouvrait devant les remparts de la ville une troupe d’une centaine de cavaliers qui avaient l’air aussi intrépides que des lions et aussi rapides que le vent les jours où il souffle des plateaux.
Les brigands étaient là. Ils ralentirent à l’approche de la ville et simulèrent une certain désordre dans leur déplacement et leur organisation pour faire croire à une troupe d’honnêtes marchands pacifiques. Mais leurs mines effrayantes et l’agressivité du nuage de poussière qui les avait annoncés  trahissaient leur cruelles intentions.
– Les brigands, les brigands! criaient les enfants par les rues et les mères les garaient dans les caves et les greniers.
Seuls les hommes d’arme chargés de la garde gardaient un calme olympien.

Les hommes accompagnés de leur chef et de sa femme Shira atteignirent les portes de la ville à cet instant, quelque temps en fait après que le petit garçon ait pu prévenir Julien et la famille Shamir. Les gardes de la ville les laissèrent entrer, contrôlant leur passage, mais avec une certaine indifférence. Ils attendirent que le dernier se fut éloigné des portes pour entourer celui qui avait été posté en sentinelle, celui qui devait faire le guet;  ils l’arrêtèrent, puis ils fermèrent tranquillement toutes les issues de la ville.
Les brigands étaient pris au piège : il ne leur restait plus qu’à vaincre la ville ou à mourir. Ils cernèrent la maison de Shamir, brisèrent les grilles et entrèrent à l’intérieur. Ne trouvant personne, ils enfoncèrent les portes et commencèrent à bouleverser la maison, à détruire et à casser les étagères et les meubles, à les lancer par les fenêtres, à briser tout ce qui pouvait être brisé, et à enlever les portes et les fenêtres. Une forte résistance alors s’opposa à ce début de démolition et ils durent faire retraite pour se défendre, cassant les armoires et mettant en morceaux les plus belles porcelaines.
Prenant des femmes en otage, ils tentèrent alors une sortie vers la porte opposée à celle par laquelle ils étaient entrés, mais ils trouvèrent tout fermé et furent surpris par des jets de pierre et des lancers d’armes blanches.
Le chef comprit alors qu’ils étaient perdus. Dans sa rage de vengeance, il s’était laissé prendre dans la souricière, trahi sûrement par un des siens puisque l’effet de surprise avait totalement échoué, malgré la rapidité de l’action. Avant l’assaut final, il insulta alors la population :
– Misérables esclaves! Hommes de peu de bien, oiseaux de mauvais augure, fils de mille chiens et des pires horreurs de la terre. Ah! maudits de race maudite, vous paierez jusqu’à tous vos descendants le prix de votre félonie et de votre traîtrise. Nous égorgerons vos femmes et enfants, leur séparerons la peau de leur chair et leur chair de leurs os.
Et il s’enfonça aves ses otages, en reculant, dans une ruelle étroite.
Il devait maintenant essayer de sauver ses hommes et sa propre peau. Ils se séparèrent en petits groupes. Ce fut leur fin. Les aciers se heurtèrent plus violemment, les coups si mirent à pleuvoir, les corps s’enlacèrent aux corps, mais les gardes avaient le dessus; ils les anéantirent les uns après les autres.
Le chef mourut dans la grand-rue après avoir tué six otages et blessé gravement sa femme qui avait tenté de s’échapper et qui s’était ainsi trahie.
Quand les gardes de la ville annoncèrent à ceux qui combattaient encore avec violence l’inutilité de leurs efforts, en leur disant :  » Votre chef n’est plus, il a perdu la bataille, descendez de vos chevaux, rendez vos armes et livrez-vous sans traitrise, sinon vos âmes ne tarderont pas à quitter votre corps et à s’envoler vers l’au-delà », les derniers brigands se rendirent. Ils furent emprisonnés sans ménagement. Ils seraient exécutés sans pitié le lendemain sur la place publique.

Julien était désespéré par l’état de la jolie Shira. Ses jours n’étaient pas en danger, mais elle était très meurtrie et surtout choquée. Entendre hurler ses pleurs était intenable pour Julien; il ne parvenait pas à l’apaiser, même avec les paroles les plus douces. Les larmes ruisselaient sur cette figure désespérée, laissant les traces d’une folle tristesse. Elle restait enfermée dans sa douleur physique et morale, prise par moments par des accès de pleurs plus violents. Elle demandait sans arrêt des nouvelles de son fils comme si il avait disparu, alors qu’il était à son chevet. La pauvre avait le droit de pleurer et de s’affliger, mais elle risquait aussi de perdre l’entendement. Les ténèbres avaient envahi ses yeux et fermé ses autres sens. Le sentiment et la volonté l’avaient quittée. Ses jambes flageolantes l’avaient conduite difficilement jusque sur un sofa. Ses muscles se paralysèrent et tout à coup, sa connaissance l’abandonna.
Elle respira alors plus tranquillement, mais son teint déjà jaune devint affreusement pâle. Alors Julien la prit dans ses bras, la serra contre sa poitrine, essuya ses larmes et lui embrassa la tête en la tenant entre ses deux mains. Il avait le cœur rempli de pitié et la poitrine serrée par l’angoisse. Il fit chercher le médecin, puis il demanda :
– De grâce,  ô grandeur divine, rendez le sommeil à ces paupières qui ne peuvent plus supporter les larmes, et faîtes que la raison lui revienne, que son esprit ne s’égare plus sur les pentes raides de la folie. Mon ami Assidi ne s’en remettrait pas. N’oubliez pas que l’amour est logé dans leur cœur et que chacun d’eux a besoin de l’image de l’autre pour vivre le bonheur. La douleur peut la mettre à deux doigts de la mort. Aidez-nous à la préserver.
A ces mots, Shira ouvrit les yeux et reconnut Julien. Elle murmura quelques paroles incompréhensibles, puis sourit. Enfin, son regard se rembrunit et, avec effort, elle transmit ce message :
– O mon Julien chéri, je n’ai donc pas traversé le désert pour rien puisque te voilà et tu es vivant. Sache que ton ami Assidi a gagné le concours et qu’Azaïra va lui être mariée dans quinze jours. Invite le sultan pour qu’il voit ton oeuvre; tu as encore une chance de tout sauver. Mais fais vite, moi je n’ai plus de force.
Et elle ferma les yeux, épuisée. Julien, lui, était devenu tout pâle. Il eut l’impression que son cœur était brûlé, à vif. Une  grande douleur lui lacérait le ventre et lui tordait les entrailles.
Il venait de comprendre qu’il était en train de perdre Azaïra à tout jamais. Tous ces efforts inutiles! Il se prit à désespérer devant l’immensité de la tâche à accomplir pour retourner la situation à son avantage.
Le fils du forgeron se proposa alors comme messager puisque Azaïra ne pouvait pas bouger.
On accéléra les préparatifs, on fit seller les chevaux, on réveilla les deux esclaves noirs qui avaient escorté Shira à l’aller puis on confia à Sidi un rouleau pour le sultan et sa fille et un pour Assidi, qu’il les accompagne dans leur voyage.

Quand Sidi partit, Julien entourait le cou de son compagnon de sa main gauche et de l’autre tentait de sécher ses larmes. Il dit :
– Va, pars vite et cours vers celle qui me manque depuis si longtemps. Demande-lui des nouvelles de notre amour, ce pauvre oiseau que nous avons mis en cage et qui souffre d’une aussi longue absence. Va et rapporte-moi de bonnes nouvelles.
Sidi parti, Julien  n’eut pas trop de deux femmes pour se faire consoler. Djamila fut aux petits soins pour tous les petits soucis et les grands désirs freinés de la vie quotidienne qu’elle tenta de rendre le plus source possible et Shira, tout en se rétablissant assez vite grâce aux soins de toute la maison, assura le côté maternel de la protection. Elles obligèrent d’un commun accord leur bel architecte à retourner sur le chantier vérifier les derniers détails de l’achèvement de la construction.

Et le palais construit par Julien se dressait fièrement sur un roc assis sur un petit plateau, habité de sources et de tunnels naturels. A la fin du mois, les derniers échafaudages auraient disparu; l’enduit donnerait la teinte beige commun à la plupart des demeures de la région. Les portes posées s’ouvriraient et se refermeraient sur les personnages les plus beaux et les plus laids de l’espèce humaine, mais aussi sur les plus généreux et les plus ladres. Dominé par les premiers chaînons des montagnes, qui plus loin étaient très abruptes et envoyaient de l’air frais quand le vent soufflait, et dominant la grande palmeraie où tous les enfants de la ville jouaient à la balle aux heures libres, le palais reflétait le soleil comme un miroir adoucissant, nimbant la vallée de sa couleur ocre.
Réalisé suivant les idées et les conseils de dernier instant de l’éminent Shamir, le palais était l’image même du palais climatique qu’avait voulu construire le grand architecte défunt. Toutes les traditions de la contrée avaient été en outre respectées, toutes les pierres des soubassements et des murs avaient été jointoyées au saroj (mortier composé de pierre écrasée, de chaux et de terre cuite ); ce même mortier avait servi d’enduit imperméable pour couvrir les murs faits en adobe (briques de terre et de paille hachée séchées au soleil) . Ces murs en adobe, très épais, jusqu’à un mètre cinquante étaient des isolants thermiques idéaux; ils entretenaient cette fraîcheur, tant recherchée par les personnes irritables, dans les pièces éclairées grâce à des fenêtres se faisant face.
De superbes portes sculptées et des fenêtres ouvragées en bois de teck importé de l’Inde par bateau, agrémentaient les lourdeurs de l’architecture dues à l’épaisseur des murs. Pour les plafonds, avaient été utilisés des troncs fendus en deux de palmiers-dattiers comme poutres et les lattis ressemblaient à un « tissage » de palmes de la région et de bambous indiens. Tout ornés de panneaux de plâtre moulé, ces plafonds faisaient rêver ceux qui affectionnent la position couchée.
Tout était conçu pour la résidence, mais aussi pour la défense et la répression : prisons, cachots, et même les oubliettes n’avaient pas été oubliées
Les escaliers et nombreux passages formaient un vrai labyrinthe; les cheminées et trous d’aération étaient autant de sorties de secours. Les petits canaux souterrains venant de la montagne proche alimentaient en eau le chauffage ou le refroidissement suivant la saison. D’immenses puits servaient de réserves en cas d’assaut. Partout, de longues fentes  permettaient comme les mâchicoulis de faire arroser les ennemis d’eau bouillante et de jus de date brûlant. Des meurtrières inclinées vers l’assaillant laissaient passer les traits vengeurs de l’assailli.
Plus pittoresques et plus originales étaient les salles spéciales pour le séchage des dattes : elles étaient empilées jusqu’au plafond sur des sortes de sillons et de billons parallèles modelés dans le sol de façon que sous le poids de ceux du dessus, les fruits du dessous expriment leur jus. Celui-ci était recueilli dans des rigoles et sucraient les aliments ou simplement les accompagnaient comme  aurait fait le miel.
Alors devant toutes ses prouesses réalisées depuis plus de deux ans par tous ceux qui travaillaient autour de lui, Julien, après avoir réuni tout le monde, dit :
– Vous avez fait le travail pour le quel vous avez été envoyés ici; les résultats de cet effort commun sont particulièrement réussis; soyez honorés  pour ce travail et remerciés par ceux qui vous ont dirigés. C’est une grande oeuvre à laquelle vous avez participé là, sous des cieux cléments et sous la protection d’Allah.
Et il leur annonça la visite prochaine du sultan qui viendrait admirer cette beauté sans pareille, l’oeuvre tant désirée de toute une vie (celle de Shamir), enfin achevée selon les plans de son génial initiateur.
Et Julien poursuivit :
– De grands travaux nous attendent si le sultan agrée nos conceptions; vous serez la richesse de la région et porterez votre savoir-faire dans toutes les parties du royaume pour le rayonnement du roi, notre sultan  et maître et pour le bienfait de tous. En outre pour votre récompense et en mémoire de notre effort commun, une pièce d’or vous sera remise à chacun d’entre vous à titre de souvenir.
Une ovation l’interrompit et tous tombèrent dans les bras des uns et des autres. Certains pleuraient de joie, d’autres de crainte, et certains de tristesse d’avoir si tôt terminé.
On distribua à tout le monde des boissons rafraîchissantes et l’on dansa, et l’on chanta tout au long de la nuit.

Alors commença une période d’attente insupportable, sans nouvelles d’Ispahan, sans l’enthousiasme de la foi, sans les compensations qu’apporte le travail quotidien.
Julien, pour essayer de se tromper lui-même et surtout pour tromper le temps qui refusait de s’écouler, rédigeait un mémoire à l’intention de ses pairs, résumant l’essence de ses travaux, relatant ses difficultés et surtout décrivant l’originalité de l’architecture climatique du palais.
Mais son cœur était ailleurs et se languissait.
Jamais le cœur de l’amoureux ne peut goûter la joie du repos, c’est bien connu des gens raisonnables, l’amour le tient dans sa main et sa raison ne peut se garder intacte tant que cette beauté qu’il recherche reste cachée sous un aspect de femme.
Et il se rappela cette parole acide d’un ami de Yezd qui le taquinait toujours en regardant son oeil fiévreux d’amour :  » N’oublie jamais, Julien, l’amour est une douceur dont le jus est savoureux et la pâte amère. »
Et comme tous les amoureux, il ne le croyait pas et se consumait en l’absence de l’être aimé.
Alors dans son for intérieur et pour calmer ses élans trop souvent brisés, il pensa que les cathédrales l’appelaient et que la foi chrétienne avait besoin de ses services pour fair résonner l’amour du Christ dans les tours qu’il aurait fait construire. C’était le seul soulagement qu’il trouvait, mais il ne durait pas longtemps et Julien retournait à son mémoire, plus angoissé que l’heure précédente.

Après quinze jours d’angoisse, Julien se prit à désespérer. Toujours sans nouvelles, il fut empreint de doutes. Pressentant l’orage, la famille Shamir avait demandé un renforcement des gardes, d’autant que depuis une dizaine de jours on ne voyait plus les sbires du sultan faire leurs rondes dans la ville.
Puis un jour, sombre comme les précédents, on vit débouler, ventre à terre, un Saïd tendu et nerveux. Il sauta de son cheval, ne prenant pas la précaution de l’attacher (la pauvre bête, d’ailleurs complètement harassée, n’avait aucune envie de faire un pas plus loin; elle s’était approchée de la fontaine et buvait avidement) et se précipita dans les appartements de Julien. Trouvant le jeune architecte à son travail, il se jeta à ses pieds et pleura longuement. La fatigue avait éreinté ses nerfs et le choc des retrouvailles l’avait achevé.
Julien le laissa retrouver ses esprits sans le brusquer malgré son impatience d’avoir quelques informations.
– Par Allah! Comme tu as tardé, loin de nous tous, ô Saïd. Tu sais pourtant comme tu étais désiré. Raconte. Ce n’est pas quinze jours que tu es parti mais une année entière. Ma passion pour Azaïra se fait extrême et je crains de ne pouvoir plus la retenir. Parle, je t’en supplie.
Pour le calmer, Julien parla ainsi à Saïd doucement, répétant tout le temps les mêmes litanies. Alors Saïd se releva, alla s’accroupir dans un coin de la pièce, calé dans des coussins recouverts de soie et bien moelleux et d’un air triste et soucieux il commença son récit :

– O mon Julien d’amour, je dois te dire tout de suite, que comme toi, ta tendre Azaïra est broyée dans son cœur d’amoureuse et son âme émiettée comme les grains que le semeur jette à la volée; insatisfaite et malheureuse, elle se demande comment elle pourra ainsi longtemps demeurer. Désespérée, elle se retourne parfois pour regarder et reste pétrifiée comme la gazelle du désert chassée par un couple de lions.
Absence, éloignement,  amour extrême, tout s’est uni contre elle. Elle ne croit plus à la bonne fortune pour son cœur.
Quand j’ai transmis l’invitation au sultan, il a pressenti un traquenard et ne l’a acceptée qu’à condition de l’honorer après l’organisation des noces d’Azaïra.
A ces paroles, Julien devint blanc comme sable au soleil et une grimace furtive déforma son joli visage. C’était bien la première fois qu’il étai un peu moins beau, car la souffrance intense était parvenue à ternir son expression si rayonnante d’habitude.
– Non, non ne me raconte pas les noces, ne me dis pas qu’ELLE était superbe dans le cortège. J’imagine sa coiffure toute brodée d’or et d’argent, son manteau tissé avec la soie entremêlée de fils d’or, son air imposant et gracile, sa beauté. Ne me raconte rien, je souffre suffisamment comme cela.
Je sais que toutes les femmes et toute la foule devaient être dans la plus grande admiration devant elle, ravis de l’éclat de sa splendeur et de ses charmes, d’autant que tout le monde sait que la tristesse donne un peu de raideur à la grâce, améliorant ainsi l’effet de dignité et de grandeur.
Et Saïd sourit. Julien voyait juste à distance ou savait lire dans ses yeux.
Ils s’embrassèrent longuement; puis, on tira la nappe pour eux. Saïd avait très faim.

Il fallut alors faire les préparatifs de la fête qui accueillerait le sultan. Il était hors de question sous peine de graves désordres dans la province de ne pas recevoir le maître du royaume avec les fastes dus à son rang.
La tâche était difficile pour Julien; il ne parvint pas à prendre part à l’agitation qui s’empara de toute la ville.
Pour noyer son chagrin, il rendit quotidiennement visite à Shira qui se  rétablissait peu à peu. Il la rassurait, lui répétant chaque jour que Assidi ne pouvait pas l’avoir trahie; il avait fait le serment devant témoins de ni pas toucher à Azaïra (c’était dans le rapport de Saïd).
Assidi était un homme de parole qui avait beaucoup souffert et qui connaissait le poids des choses. On pouvait lui faire confiance sans réserve.
Mais la morale est rarement un recours pour les personnes en détresse; quand le doute envahit l’âme, il y a peu de place pour la raison.
Et pourtant, de son côté, elle savait encourager Julien à la patience, lui rappelant toutes sortes de paroles délicieuses propices à le calmer. Et ce qu’elle savait faire pour lui, elle était incapable de se le faire réchauffer pour elle-même. Ils s’entretenaient ainsi mutuellement leur courage, roucoulant par image interposée, pour le bonheur des deux et aussi de leur entourage qui sentait la tension monter.
D’autant que Saïd avait eu la maladresse de dire devant Shira que le sultan était intervenu en ricanant quand il avait appris que Shira avait été gravement choquée :
– Tu es libre ô mon architecte préféré, aurait-il dit, génial inventeur de la ville et de ses commodités, créateur unique pour les plus grands rois de la planète, tu peux prendre une autre femme sans remords, puisque ta première femme est indisponible (mot atroce pour un amoureux).
Et puis, un jour, la troupe fut annoncée par les sentinelles à longs coups d’olifant. La ville en liesse accueillit son roi et sultan. Au milieu du cortège trônait Azaïra, à côté de son père dont les sourcils en broussaille étaient froncés et durs, symbole de sa contrariété des mauvais jours.
Il faut dire qu’il faisait une chaleur torride.

Le début de la réception fut une véritable fête. Les édiles de la ville furent présentés au sultan comme pour une tournée d’inspection et l’on rendit les honneurs à toutes les personnalités. On avait dressé la nappe pour assouvir la faim et la soif des voyageurs exténués par une étape durant laquelle ils avaient souffert, dégustant du sable et éprouvés par la chaleur. Tout le monde se sentait mieux à l’idée d’une petite halte dans les jardins ombragés du  palais de l’émir principal.
Mais le sultan en avait décidé autrement. Il ne s’assit point, se désaltéra à peine et demanda de visiter les nouvelles constructions sur le champ. La cour le suivit, dépitée, mais elle suivit, en bon ordre. Tout le monde craignait les foudres du maître.
La visite commença par les contreforts extérieurs. Et là, au fur et à mesure que l’on avançait, on sentit le sultan se détendre. La broussaille de ses sourcils parut tout à coup moins embrouillée et surtout moins dure. Pourtant il ne disait mot, au grand désespoir des courtisans qui cherchaient en vain quoi dire pour avoir l’air et qui, désespérés, se voyaient obligés d’entretenir un silence dont ils redoutaient le modèle ne sachant comment se comporter.
On finit ainsi la visite dans le silence et la foule des courtisans s’attendait au pire. Ils l’attendirent encore un temps. Les nappes étaient toujours tendues et chacun commença à se restaurer.  La parole revint avec les premières bouchées, mais personne n’abordait le sujet brûlant.
On se félicitait de la blancheur du pain et de sa cuisson parfaite, on louangea fort une pâte losangée de kébéba au beurre, la viande rouge bien battue. Et les affamés se rassasiaient et les soiffards se désaltéraient. Tous s’exclamaient :
– Ah! Ceci est délicieux à mon palais. Ah! Cette odeur me dilate la poitrine! Quel plaisir! Ah! J’en redemande. Quelle ravissement!
Mais personne ne disait mot sur ce à quoi tout le monde pensait.
Julien, quant à lui, refusait toujours de paraître. Il avait profité de ce moment de répit pour aller au hamam, situé dans le palais même que visitait le sultan, mais c’était une partie  dans laquelle on n’avait pas accès sans faveur spéciale et elle n’avait pas été accordée au sultan!.
Ce jour-là, les petites esclaves mirent toute leur science à donner à Julien un bain qui fût le meilleur de leur vie. Elles lui lavèrent les membres puis la chevelure qu’elles massèrent et frottèrent avec douceur. Ensuite, elles l’épilèrent et lui mouillèrent les cheveux d’un liquide aromatisé au musc, lui teignirent au henné les ongles de la main et ceux des pieds, lui allongèrent les cils et les sourcils au kohl, firent brûler de l’encens à ses pieds et lui parfumèrent toute la peau. Enfin, elles lui jetèrent sur les épaules une grande serviette humide qui sentait la fleur d’oranger et la rose et lui serrèrent la chevelure dans une étoffe ample et chaude.
Jamais Julien  ne s’était senti aussi beau et aussi reposé, ravi de ne pas avoir à assister aux grimaces des courtisans qui répéteraient sûrement tout comme leur sultan et maître, les mêmes mots, les mêmes phrases, le mêmes onomatopées, prenant plaisir à cette litanie obséquieuse. ( Sur ce point-là, il se trompait).

Puis, le sultan demanda le silence et devant ses courtisans et membres du gouvernement il réclama ce que tout le monde attendait : une visité guidée par le mystérieux architecte. Sans colère et sans rancune il s’étonnait qu’on ne lui ait pas présenté le « jeune homme » et considérait que cela pouvait être considéré comme un affront. Il ne lui en tiendrait pas rigueur mais exigeait doucement mais fermement que la visite ait lieu.
A ce moment Julien parut, au bras de Shira qu’il soutenait. Royal, plus resplendissant que jamais mais sans morgue aucune. Le sens de l’entrée, la science de l’attente et la volonté déterminée de plaire pour apaiser les conflits.
Présenté au sultan par les édiles de la ville, Julien s’inclina respectueusement. Le sultan fit semblant de ne pas être étonné et commanda un sourire indulgent sur ses lèvres habituellement si dures.
Il rayonnait lui aussi.
En revanche Azaïra faillit avoir un léger malaise et dut à la poigne solide de Razi de ne pas s’effondrer au milieu des parterres fleuris. Assidi pâlit en voyant apparaître sa femme préférée. Un léger murmure accompagnait ses changements de couleur et le sultan mit l’assemblée à l’aise en proposant simplement de commencer la visite.

Julien donna les explications architecturales qu’on attendait de lui. Le sultan semblait passionné et surtout, pour la première fois de sa vie, rasséréné. Il n’aurait plus trop chaud. Il se sentait déjà mieux à la seule idée de pouvoir se retirer dans un de ses châteaux à l’annonce d’un coup de chaud.
Tout le monde avait eu chaud dans cette histoire. Un vent frais, bien mis en scène par le hasard, souffla alors sur les visages de toute la compagnie dont les traits se détendirent.

Alors le sultan déclara que le gagnant du concours était un jeune roumi des pays lointains de l’Occident, que tout le royaume était très flatté qu’un étranger si jeune et si beau ait réussi dans une tâche aussi ardue et que c’était un honneur tous les habitants du royaume en étaient très honorés.
Alors le sultan dit à tous ses amis qui étaient présent et à ses esclaves :
– Allez tous auprès de ce maître de l’architecture et poète de l’environnement celui qui a gagné ma confiance et mon admiration, et donnez-lui cette robe d’honneur pour qu’il s’en revête, et faîtes-le monter sur la plus belle de mes mules, et portez-le en triomphe au son des instruments, et amenez-le entre mes mains, que je lui remette la récompense suprême! »
A ces paroles, tous se mirent à sourire. Le roi qui s’en aperçut fut rempli de joie et il ordonna à toutes les personnes de sa cour d’aller recevoir le lauréat.
Lorsqu’on eut amené Julien devant le roi, il baisa la terre entre ses mains à trois reprises puis ne bougea plus. Le sultan l’invita à s’asseoir à côté de lui. Avant de s’exécuter, le jeune architecte se prosterna à genoux devant le monarque. Tous les assistants étaient émerveillés par sa beauté, sa pâleur et son extrême politesse, digne d’un vrai oriental.
Alors le sultan demanda  à tout le monde de s’en aller et il ne resta dans la salle du trône que le sultan, l’eunuque Razi, et un jeune esclave favori, et sa fille promise Azaïra  et Julien l’architecte.
– O frémissement de mon cœur, pensait Julien, à la vue de la si jolie Azaïra pour la quelle il s’était battu avec autant de hargne, mais surtout d’amour. O kenafa amincie en une chevelure appétissante, réjouissante! Mon désir, le cri de mon désir vers toi Azaïra est extrême. Et je ne pourrais, au risque de mourir, passer un jour de ma vie sans toi. Tu es mon espoir, toute ma passion! Mon cœur nage au milieu du beurre et du miel; je suis le beurre, je suis le miel et tu es ma kenafa et tes paroles, le sirop, ton adorable, délicieux sirop, j’en boirais jour et nuit, ton suc que j’aime et que j’en reprendrais encore dans la vie future.
Alors le sultan tout à la dignité de sa fonction dit ces paroles :
– O jeune homme riche en beauté et en intelligence, par la vérité du nom d’Allah sur toi, sois heureux avec ma fille; je ne regrette qu’une chose, c’est que tu sois architecte, sinon je ferais de toi  mon vizir. Comment tu possèdes un talent aussi considérable? Je l’ignore. Qu’Allah te protège et ma fille avec toi.
Et l’on apprit alors que les cérémonies de mariage entre Assidi et Azaïra avaient été un simulacre pour donner le change aux vizirs envieux et pour donner au sultan le temps de prendre une décision importante sans avoir à perdre la face. On s’en réjouit jusqu’au delà des collines et Assidi retrouva sa chère Shira.

Julien resta ainsi quelque temps chez le sultan; et le sultan le voyait tous les jours et le comblait de faveurs et de prévenances. Il en oubliait même d’être cruel.
Il disait à qui voulait bien l’entendre :
– Je jure, par ma tête et par la tombe de mes pères et de mes aïeux et les aïeux de mes aïeux, que si un malheur arrive un jour à Julien, je ferai périr dans d’atroces souffrances celui qui en est la cause, même si c’est l’homme que j’aime le plus au monde!
Il finit par aimer profondément Julien, tellement qu’un jour il lui dit :
– Mon enfant, je ne me fais pas vieux, mais je suis conscient que je n’aurai plus aujourd’hui d’enfant mâle. Allah m’a accordé une fille qui t’égale en beauté et en perfection; le peuple n’accepterait pas que tu prennes ma place, car tu es un occidental et Allah ne te reconnaît pas comme un musulman de souche, mais le petit-fils que vous m’avez donné sera élevé selon les lois du Al Koran et je voudrais que tu assures ma succession, si je venais à mourir avant qu’il fut en âge de me succéder. J’imposerai ce choix en dépit de certaines rumeurs de jalousie qui ne viennent que de ceux qui n’aiment pas mon pays comme toi et qui ne pensent qu’à ramer pour eux et non pour tous.
Je t’aime d’un si grand amour de cœur, que je viens te demander si tu veux consentir à accepter de me rendre ce grand service pour le bien de mon peuple. Peu à peu tu me seconderas dans mes tâches quotidiennes comme un Super-Grand Vizir, car le repos m’est devenu nécessaire.
Et Julien, qui avait bien assimilé les coutumes du pays dit :
– J’écoute et j’obéis.
Alors le sultan fut au comble de la joie, et immédiatement il demanda aux esclaves de préparer un festin somptueux, d’orner et d’illuminer les salles de réception, les plus grandes, celles réservées aux émirs.
Puis il réunit tous ses amis, invita tous les grands du royaume, et tous les marchands qui avaient de l’importance dans le bon déroulement du commerce.
Tous vinrent se présenter entre ses mains. Alors le sultan leur expliqua les raisons de son choix et pourquoi il avait préféré Julien à tous les autres.
– Il est comme mon fils, il a été envoyé par Allah, seul responsable de ces grandes rencontres que notre pauvre esprit humain ne peut imaginer sans frissonner d’horreur. Quand  je serai vieux, ce qui ne saurait tarder, je serai aussi un peu sourd, moins attentif aux affaires du royaume, alors, il me remplacera peu à peu, car il est digne d’être Grand Vizir, homme de bon conseil, fertile en idées excellentes et très versé dans la manière de conduire les affaires et de tracer pour mon petit fils l’unique voie de la raison.
En guidant mon choix, Allah a fait bien voir ainsi, une nouvelle fois, qu’il est le maître de la destinée de toutes les créatures.
Et Julien lui répondit :
– Pour toi les félicités sont tous les jour nouvelles, et les prospérités aussi! Tant et si bien qeu l’envieux en a séché d’envie.
Oh! pour toi, puissent tous les jours être resplendissants; et sinistres tous les jours des envieux!
Alors, le sultan regarda Julien d’un autre oeil et il fut chaque jour plus charmé par cet examen ; il le fit participer de plus en plus aux conseils du royaume. Et Julien commença à remplir ses devoirs, à conduire les affaires courantes, à rendre la justice, tout comme si il avait été vizir toute sa vie, et il s’en acquitta si bien, qu’il fit taire les envieux, souffrir les jaloux, et régner l’apaisement parmi le peuple.
Le sultan était émerveillé de son intelligence, de sa compréhension des affaires, et de la manière admirable dont il se comportait.
Il l’en aima encore davantage et fit de lui son intime et son compagnon.
Quant à Julien, il continuait à s’occuper de l’éducation de son fils, malgré les affaires du royaume. Très en faveur auprès du sultan,  qui lui fit  augmenter le nombre de ses chambellans, de ses serviteurs, de ses gardes et de ses coureurs, Julien ne devint pas plus riche car tout était pour son fils et sa fille ( il était né aussi une petite fille aussi jolie et aussi gracile que Azaïra, mais avec les yeux verts de son père)

Il est insignifiant de dire qu’ils coulèrent des jours heureux, bien que cela se soit confirmé. Ils vécurent ainsi dans la joie et la prospérité, malgré les drames inhérents à la condition humaine que les êtres forts parviennent à dominer.
Ainsi finit l’histoire délicieuse, étonnante et merveilleuse que fut la rencontre de Julien avec le peuple du sultan qui souffrait d’avoir trop chaud.

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