La Tarentule – Chapitre9
15 mars 2003
C’est ainsi que Jean Laurie aime Paris, dans la lumière douce du début de matinée. Le printemps a envoyé un messager pour rassurer les humains après l’hiver : « oui, j’arrive bientôt, voyez comme je suis séduisant. Vous allez encore souffrir pendant un mois, mais patience, goûtez ce jour en amuse bouche ». Cette invite décide Jean à rejoindre le Quartier Latin à pied depuis son appartement dans le sentier. Il doit remettre d’urgence ses idées en place. Depuis le réveillon chez Faucourt, il n’a pas avancé d’un pas. Emma ne lui a pas laissé ses coordonnées, elle ne travaille pas pour la DGSE, alors pour qui ? Elle occupe à elle seule tout l’espace du cerveau de Jean, en boucle : « que faisait-elle chez Faucourt, pourquoi ai-je quitté une si belle femme ? ». Aucun élément nouveau ne lui permet de sortir du cadre pour répondre à ces deux questions. Emma sait où le trouver et la réciproque n’est pas vraie. Cette idée le rend fou. En arrivant près de son café favori au Quartier Latin, furieux, Jean se rend compte que pendant tout le chemin, il n’a pensé à rien d’autre. Il lui reste une demi-heure pour prendre sa décision. Un rendez-vous à quatre, comme le souhaite Julie Ronceval, lui semble trop risqué. Trop de monde au courant. Il n’aurait pas dû céder à la pression de cette jeune femme culottée, dynamique et sans tabous. Mais puisqu’il sèche, il faut bien trouver une solution pour décrypter l’avalanche de nouveaux mails qu’il intercepte, avec des photos du site photos-voyage.com. Cette activité signifie, comme l’a dit Faucourt à Debourgis le jour du réveillon, que la mort de Schranz n’a rien arrêté. Voilà qu’une solution lui tombe du ciel, devrait-il la refuser. Julie a dû céder aux pressions de Luigi qui veut venger la mort de Gina et confie la mission à un hacker qu’il ne connaît pas. Heureusement qu’il n’a pas transféré les autres mails sur le serveur de Gina. Il ne fait confiance à Julie parce que Gina lui faisait confiance… Gina, son amour impossible, ne pouvait pas se tromper…Cet amour n’avait laissé de place pour aucun autre ; il avait quitté Emma. Et s’il était tout simplement aveuglé ? Lorsque Julie lui a laissé un message sur le serveur disant que Yves Cauvert, un hacker qu’il ne connaît pas a réussi à pénétrer sur le site de Valeurs et Probité, et y  a trouvé l’alphabet et la clef pour décrypter les photo codées, l’amour propre de Jean en a pris un coup. C’est vrai, il n’a pas réussi à hacker le site de valeurs et probité. Pour couronner le tout, elle lui propose de rencontrer Yves Cauvert en présence de Luigi. Ces deux-là ne sont pas censés connaître Jean et encore moins ses fonctions.  Il n’a pas averti sa hiérarchie, mais il sent la situation lui échapper … « Comme ça, tout le monde sera au courant et on pourra faire une vraie réunion de concertation » a rajouté Julie à la fin du message. Elle ne manque pas d’air ! Jean en renverse son café, en recommande un autre. Jean s’est renseigné auprès de la DGSE, auprès de Salmon, Cauvert n’est fiché nulle part. Plus que cinq minutes pour décider ce qu’il va faire. Finalement, la curiosité l’emporte sur la prudence et lorsque Julie arrive au café et l’embrasse amicalement, grand sourire en prime, il n’arrive pas à lui en vouloir. Il sait qu’il a tort mais aucun service n’a pu…ou n’a voulu coincer Schranz… Jean est prêt à prendre le risque pour y arriver.
-      Je t’offre quelque chose ?
-      Un café, je veux bien, je n’ai pas beaucoup dormi. Ensuite, j’irai bien me dégourdir les jambes; un petit tour au Luxembourg par ce temps engageant, ça te dit ?
-      Bonne idée !
-      Sais-tu avec qui j’ai passé la soirée ?
-      Aucune idée.
-      Tu ne m’espionnes pas ?
-      Même si je t’espionnais, tu es incontrôlable. Alors, qui a eu le plaisir de passer la soirée avec toi ?
Julie lui glisse le nom à l’oreille : Salmon
-      Tu es vraiment prête à tout pour avoir des infos. J’hésite entre l’admiration et le dégoût.
-      Pourquoi. Il a beaucoup de charme cet homme. J’ai eu pitié de lui. Son copain aux archives m’a dit que depuis le premier contact assez violent que nous avions eu – les suivants étaient du même tonneau – il n’arrête pas de lui demander de mes nouvelles. Il arrive le matin au boulot, encore bourré après des nuits agitées. Laurent…
-      Tu l’appelles déjà par son prénom, je vois…
-      Tu ne vois rien du tout. Ça n’est pas parce qu’il est amoureux de moi que je l’aime, j’ai juste eu pitié de lui, je te dis.
-      Allumeuse !
-      Tu m’en veux ?
-      De draguer un paumé ? non !
-      Mais non, du rendez-vous d’aujourd’hui.
-      Pour ça, oui, je t’en veux et non seulement je t’en veux…Tu viens, on va la faire, cette promenade.
Jean vérifie qu’ils ne sont pas suivis et reprend sa conversation.
-      Je devrais te mettre hors circuit immédiatement. Ce que tu as fait est contraire à toute déontologie. Si je n’avais pas tant aimé Gina, si je ne lui avais pas fait une confiance aveugle, j’aurais dû te faire éliminer pour ce que tu as fait. Tu comprends ça, que tu t’es mise en danger.
-      Oui, mais je n’avais pas le choix, si je t’avais parlé de Yves Cauvert avant de le mettre sur le coup du serveur, ça aurait pris combien de temps pour que tu te décides ? On n’a pas le temps Jean.
-      S’il est si fort, pourquoi n’est-il fiché nulle part ?
-      Justement parce qu’il est très fort, il va sur les sites secret défense sans problème, sur le serveur de la DGSE aussi, alors, vos petits secrets, il les connaît.
-      Comment as-tu connu ce type ?
-      C’est pas un type, c’est un copain de lycée avec qui j’ai gardé des relations amicales.
-      A part hacker, c’est quoi son job ?
-      Il travaille dans une grosse société d’informatique, fait ses 35 heures et passe le reste de sa vie à explorer des serveurs, pour le plaisir. Il est plongé dans les entrailles des ordinateurs depuis qu’il a 7 ans. Son père est contrôleur fiscal et sa mère commissaire aux comptes. Il déteste ses parents pour leur profession de flics rampants comme il dit. Au lycée, il se maintenait sans peine dans une bonne moyenne pour ne pas avoir d’histoires à la maison. Il décourageait les avances de tout le monde, mais j’insistais, j’adorais son côté buté. Il a fini par me parler, à la fin de la terminale. Son objectif est de foutre la merde dans le système : supprimer des contravention, ôter des points de permis supplémentaires à ceux qui ont conduit en état d’ivresse, en rajouter à ceux n’ont pas mis la ceinture, truquer les bilans des grands comptes. Ce qu’il aime le plus c’est entrer sur le serveur des impôts, aller sur les dossiers de son père et y introduire des virus qui modifient des chiffres toutes les minutes, c’est à dire que lorsqu’il s’aperçoit d’une erreur et qu’il recommence, l’erreur n’est plus au même endroit. Lorsqu’il a appris que son père avait un cancer, il a arrêté, mais un peu tard.
-Â Â Â Â Â Â Charmant ton copain.
-      Il culpabilise un peu sur ce coup-là .
-      Pourquoi l’as-tu contacté ?
-      Luigi est en tel désarroi de ne pas arriver à entrer sur le site de VEP. Il se sent coupable de la mort de Gina à cause de ça. Toi non plus, le grand champion, tu n’y arrives pas !
-Â Â Â Â Â Â Coup bas.
-Â Â Â Â Â Â Non, juste une constatation et il faut bien avancer.
-      Julie, on ne peut pas avancer en perdant le contrôle, sinon on va dans le mur. Trop de personnes, dans cette affaire, toi la première, veulent se venger ou venger quelqu’un, ça finit toujours mal parce que très vite on enfreint toutes les règles.
-      Et ton boulot, il est tout propre ?
-      Non et je vais te le prouver : au moindre dérapage, je fais coincer ton ami pour intrusion dans les serveurs de l’état.
-      Tu mets un contrat sur moi, et Luigi, tu le fais coincer lors d’une de ses visites à Paris pour activisme d’extrême gauche. J’ai compris. C’est l’heure, on y va en ordre dispersé : Vas-y le premier, ça sera plus drôle. Luigi doit déjà être arrivé.
-      Comme tu veux, au point où on en est !
Yves Cauvert habite un studio, place de Fürstenberg ; deux chambres de bonnes réunies sous les toits. Grand échalas maigre, une mèche lui tombe sur le front et derrière ses lunettes deux yeux gris totalement insondables. Seule sa bouche sourit pour accueillir Jean.
-      Vous êtes l’ami de Julie, je vais vous mettre à l’aise : hacker je suis et resterai, mais je sais aussi ignorer des informations. Je me suis attaqué au serveur de VEP pour rendre service à Julie. Je n’ai pas à savoir pourquoi. Je dois avouer que j’y ai pris du plaisir ; vous avez bien raison de vouloir leur faire la peau.
-      N’en faites pas trop ! Vous savez parfaitement qui je suis et vous n’ignorez pas ce que vous risquez. Bravo pour votre performance. Je dois dire que je m’y suis cassé les dents.
-      C’est le serveur le plus protégé que j’ai jamais vu. Je me demande bien qui peut être plus fort que moi. J’ai réussi à pénétrer au premier niveau, celui qui est accessible à une dizaine de personnes qui reçoivent les ordres. C’est à ce niveau que j’ai trouvé l’alphabet et la clef qui m’ont permis de décrypter les deux mails que vous avez communiqués à Julie. Je vais vous montrer, ça vaut le détour.
Dans le bureau, Luigi est assis devant un ordinateur et se lève pour saluer Jean.
-      Je ne fais pas les présentations.
-      Nous nous connaissons par serveur interposé.
Luigi serre la main de Jean, et le détaille attentivement, il veut lire sur son visage si Gina a couché avec lui, la jalousie ne l’a pas quitté depuis le lendemain de l’attentat.
-      Je sais que vous savez très bien qui je suis heureux de pouvoir mettre un visage sur le contact dont me parlait sans cesse Gina, avec admiration. Je ferai tout pour vous aider.
-      Merci. Je ne voudrais pas paraître lourd. Julie nous a mis dans une position vulnérable et dangereuse en nous réunissant tous les quatre. J’espère que vous en êtes conscients.
Jean détaille la pièce aux murs couverts d’affiches de concert et d’expositions, un bric à brac d’adolescent…sauf sur l’immense bureau réservé aux ordinateurs et aux écrans, flanqué de deux racks de serveurs, disques durs et autre matériel, où règne un ordre et une propreté méticuleuse. Un stylo et un bloc couvert de signes cabalistiques sont soigneusement rangés à gauche du clavier. Yves propose du café puis installe trois chaises autour de l’écran principal
-      regardez le décryptage du code inséré dans la photo FHUQSUIWJGOQRHVNOHQVODZGDNJRHKJGIMWWCJPDKEU : voici la clef : ADOLFHITLERMEINKAMPF. Ils annoncent la couleur ! Voici l’alphabet, ils utilisent effectivement le code Della Porta. Le premier mail annonçait l’attentat de la basilique et le second avec la photo d’Alexanderplatz à  Berlin http://www.photos-voyage.com/berlin-103.htm est encore plus intéressant
Jean lit : « Schranz s’est fait tuer bêtement, j’étais son supérieur et c’est moi qui assurerai dorénavant la direction des informations. Pour l’instant, rien de changé. Signé Hal Diterlof »
Lorsque Julie arrive quelques instants plus tard et lit le message, elle sursaute.
-      Vous avez vu, ça n’est pas un nom, c’est un pseudo : vous ne voyez pas l’anagramme : Adolf Hitler.
-      J’ai intercepté de nouveaux mails. Comment puis-je vous les transmettre.
-Â Â Â Â Â Â Sur le serveur de Gina.
-      Pas assez sûr !
-      Si, maintenant, il est encore plus sécure que le serveur du VEP. Luigi et Julie m’ont demandé de mieux le sécuriser. J’ai pris soin d’effacer mes traces lors de mon excursion mais s’ils retrouvent leurs données sur notre serveur, tout le boulot est fichu en l’air.
-      J’avais remarqué votre intervention, je l’avais attribuée à Luigi.
-      Maintenant, personne ne peut plus entrer sauf nous quatre, les techniques utilisées par VEP m’ont donné une idée et ça m’étonnerait qu’ils puissent faire mieux. Le second niveau de leur serveur me résiste encore : il a une activité intense comme si on trackait des infos : infos du net ou info en provenance d’un autre réseau. C’est à se demander si le site ne localise pas les portables. On a tous intérêt à utiliser des portables à carte prépayée pour communiquer par téléphone. Pour les mails, maintenant que vous avez la clef et l’alphabet, vous pouvez les décrypter vous-même, vous n’aurez pas à les mettre sur le serveur. Ils ne me regardent pas.
-      Merci d’en être conscient.
-      …Mais ils seront plus en sécurité sur le serveur que sur votre ordinateur personnel ! Sur mes ordinateurs, vous pouvez toujours chercher, il n’y a pas une seule information confidentielle.
-      Me laissez-vous le droit de faire comme je l’entends ?
-      Je vous ferai remarquer que moi, je risque la prison en ayant accepté de rendre service à Julie, pas vous !
Jean a hâte d’aller décoder les nouveaux mails interceptés. Il a l’impression d’avoir rajeuni de dix ans et de se retrouver dans une BD ou dans les trois mousquetaires. Qui est d’Artagnan ? Julie bien sûr. L’enthousiasme de l’aventure avec ces trois comparses le grise quelques courts instants. Comment pourra-t-il cacher leur existence à sa hiérarchie ?
S’il dit la vérité, il sera accusé de faute grave et il n’ose penser aux conséquences.
( À suivre) La suite de la Tarentule jeudi prochain sur ce blog.
Quelle piste aimeriez-vous suivre ? Les faits de ce roman sont bien définis, mais en fonction de vos commentaires, différentes pistes pourront être explorées, dont des impasses..(comme dans le DVD-Rom, Le Commissaire c’est vous). Selon votre perspicacité, ce polar arrivera plus ou moins rapidement au dénouement.