La croisière Apollon – chap 41

Jeudi, 8 mars 2012

Laurent Salmon a pris la remarque pour lui et son humeur ne s’en arrange pas.

Antinoüs quitte Mathilde car il doit s’occuper des bagages pour le changement rapide de train. Il dit à Mathilde qu’il monte dans le dernier compartiment, c’est celui qui est le plus près des bagages, mais c’est aussi le plus éloigné des escarbilles de la locomotive, et qu’il sera ravi de continuer à bavarder avec elle si cela ne l’importune pas. Pas du tout du tout, Mathilde est totalement sous le charme romanesque et pimenté de soufre de cet homme.

Changement de train à Pyrgos, direction Olympie, une petite demi-heure de train et d’escarbilles de charbon. Roland est bien décidé à rester sur le quai avec Eric afin de choisir en dernier son compartiment, il n’a envie de se retrouver ni avec Mathilde, encore moins avec Suzanne et il a fait passer son message à Salmon, ça suffit.

Suzanne suit Agorapoulos; la compagnie de cet homme la repose et Irène Prasiles se joint à eux.

Laurent Salmon se retrouve avec Monsieur et Madame Quentin.

Les jeunes mariés montent avec Armance et avec le baron.

Roland et Éric vont rejoindre un compartiment d’Anglais qui sont arrivés en même temps que l’Apollon à bord d’une superbe goélette. Roland va pouvoir se détendre en parlant sculpture ou antiquités grecques tout simplement.

Mathilde et Antinoüs sont seuls dans leur compartiment.

-       Vous n’avez pas peur, seule dans ce compartiment avec un rustre orphelin comme moi ?

-       Pas le moins du monde, que pourrait-il m’arriver ?

-       Essayez de deviner ce dont j’ai envie.

-       Et réciproquement.

En disant ces mots, Mathilde s’approche d’Antinoüs et ils échangent un long baiser, timide d’abord, sur le bord et le bout des lèvres, puis de plus en plus gourmand. Mathilde n’a jamais rien connu de tel, une chaleur lui chamboule le corps, elle en reste abasourdie et veut poser sa tête sur les genoux d’Antinoüs qui la repousse tendrement.

-       Je ne crois pas que ça soit une bonne idée, je ne suis pas sûr d’être en état de supporter plus….Mathilde vous m’avez chaviré comme aucune femme ne l’a jamais fait.

La piqûre de jalousie refait surface.

-       Et plus que Roland Fougères ?

-       Ne jouez-pas à ce jeu ! Roland m’a aidé lorsque je suis arrivé à Paris et nos relations, comme je vous l’ai dit ont plus à voir avec la sculpture et avec le désespoir qu’avec l’amour. Vous, c’est autre chose. Vous me trouveriez ridicule si je vous dis que je vous aime, que puis-je en savoir au bout d’une demi-heure de voyage en train ? Mais je suis prêt à attendre tout le temps que vous voudrez pour que nous apprenions à nous connaître et que nous soyons sûrs que toute cette émotion n’est pas le fruit ne nos jalousies respectives.

-       Vous admettez donc être jaloux de ma mère.

-       Non, ce que j’ai ressenti lorsque votre mère et Roland se sont revus relève plutôt d’un syndrome d’abandon. Comme vous pouvez l’imaginer ce syndrome est très fort chez moi. Je vous ai déjà dit de ne pas jouer avec ça. Si nous n’arrivons pas à oublier Roland et votre mère, il vaut mieux arrêter tout de suite. Ils vont déjà avoir assez de mal à résoudre leur problème, vous êtes une grande fille Mathilde, la vie de votre mère ne vous regarde plus, elle n’a plus à vous élever.

-       Mais ça me rend folle. Et aussi, pourquoi Roland s’est-il laissé séduire à la première de mes avances ?

-       Parce que Roland fait ça à chaque croisière pour oublier, il séduit une femme pour le temps de la croisière. Je présume que vos yeux lui en ont donné envie.  Mais jamais il ne m’a dit une seule fois qu’il était tombé amoureux, jamais.

-       Et mon père, dans tout ça ?

-       Vous ne savez pas ce qui va se passer, votre mère et Roland peuvent décider de laisser passer cette seconde chance comme ils ont laissé passer la première il y a 25 ans. Votre mère est une femme de devoir et Roland n’osera peut-être pas avoir mon culot, il n’est pas de ma génération, pas de relations inter classes sociales. C’est la raison pour laquelle il n’a jamais dit à votre mère qu’il l’aimait. Aujourd’hui, il est reconnu et sa fortune est peut-être supérieurs à celle de vos parents, mais il n’a toujours pas, comment dites-vous déjà « l’imprégnation du monde bourgeois ». Encore une fois, ne vous mêlez pas de ça.

-       Vous avez raison.

Mathilde appuie sa tête sur l’épaule d’Antinoüs et il lui prend la main. Ils restent ainsi sans parler jusqu’à l’arrivée à Olympie.

-       Mathilde, savez-vous que je dois vous enfermer dans ce compartiment ?

-       Et pourquoi donc, cher Monsieur, avez-vous déjà peur que je m’envole ?

-       Mais non, mais les femmes ne sont pas admises aux Olympiades, à cause de la nudité des athlètes.

-       Je croyais que c’était Roland Fougères le guide.

-       Oui, mais il m’a éduqué. Ne me jetez pas ce regard noir, Mathilde, vous me faites peur et rajustez votre coiffure avant de descendre de ce compartiment. Gardons notre secret.

Irène Prasiles est heureuse d’être dans le compartiment de Suzanne Ferney avec Agorapoulos qui connaît maintenant le but de sa croisière.

-       Madame, je suis heureuse de pouvoir parler avec vous, je me sens si seule. Si je ne vous importune pas, j’aimerais vous redire ce que j’ai expliqué à Monsieur Agorapoulos.

Suzanne lui dit qu’Agorapoulos a raison, il faut qu’elle calme son impatience et qu’elle attende de voir l’orphelinat qui pourra lui dire le nom du fils de son mari.

-       Je vous plains de tout cœur de n’avoir pas d’enfants. Les enfants sont une charge et un souci constant, mais surtout un bonheur constant. Je pense que c’est une grande preuve d’amour et de confiance que vous laisse votre mari en vous demandant de retrouver son fils.

-       Mais pourquoi ne pas m’en avoir parlé plus tôt, nous aurions pu partager ce bonheur.

-       Je pense que ça doit être très difficile pour un homme de dire à la femme qu’il aime plus que tout qu’il a eu un enfant avec une autre femme, et de lui avouer que cette femme a été obligée d’abandonner l’enfant. Cela pourrait le faire passer pour lâche et inconséquent. Il est toujours difficile d’admettre le pur accident. Il a peut-être eu peur de l’enfant qu’il allait retrouver au bout de 15 ans d’orphelinat et je pense que vous en avez peur aussi. Qui sait s’il a utilisé l’argent à faire des études ?

-       Je vous arrête, Madame Ferney, Monsieur Prasiles était mon meilleur ami et je ne l’ai pas dit à madame Prasiles tout à l’heure, parce que je ne veux pas qu’elle ait ensuite une déception cruelle, mais je crois savoir qui est le fils de mon ami et vous n’aurez pas à en rougir, au contraire. C’est l’homme le plus loyal et le plus intelligent que je connaisse.

-       Je vous en prie, dites-moi.

-       Non, madame, je serais intraitable jusqu’à ce que vous ayez été à l’orphelinat. Je m’arrangerai pour que vous puissiez y aller dans quatre jours. Je suppose qu’un jour de visite de ruines vous importe moins que de retrouver le fils de votre mari.

-       Je vous remercie. Tenez, Madame Ferney, voulez-vous voir une photo de mon mari à l’âge que doit avoir son fils. Je l’ai apportée au cas où la ressemblance pourrait aider.

Suzanne regarde la photo, et en bonne peintre qui sait regarder et surtout qui a croqué Antinoüs pendant des heures, la ressemblance lui saute aux yeux. Mais, comme Agorapoulos, elle préfère être prudente, une fausse bonne nouvelle briserait cette femme fragile et sensible. Mais sa réaction n’a pas échappé à Irène.

-       Il vous rappelle quelqu’un, n’est-ce pas ?

-       Oui, mais je vais vous faire la même réponse que monsieur Agorapoulos.

-       Mais s’il vous rappelle quelqu’un, le hasard serait bien grand si c’était quelqu’un que vous aviez vu à Paris, dans votre entourage ou par hasard dans la rue, c’est donc qu’il est à bord de ce bateau .

-       Vous oubliez que je voyage beaucoup et que je peins, le jeune homme auquel me fait penser votre mari, je l’ai dessiné, longuement, car c’est un superbe modèle.

-       J’arrête de vous harceler, merci de votre aide, elle m’a été infiniment précieuse.

Suzanne se dit que pour amortir le choc, lorsqu’elle reviendra de l’orphelinat, elle lui donnera les dessins qu’elle a faits d’Antinoüs. Ce qui l’étonne, c’est qu’Irène n’ait pas vu la ressemblance, mais on ne voit que ce que l’on sait, et l’appel du sang, comme on dit, n’existe pas, enfin elle n’y croit pas, et dans le cas présent, il n’y a aucune raison pour qu’il y en ait un. Irène n’est pas encore prête à accepter cette difficile mission.

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