La croisière Apollon – chap 44

Jeudi, 29 mars 2012
le musée d'Olympie en 1907

le musée d'Olympie en 1907

Mathilde rentre dans la salle à manger, furieuse, regarde sa mère qui est lyophilisée et fait un grand sourire à Laurent Salmon. Elle se rassied  à sa place pour prendre le café.

À la sortie de la salle à manger, Antinoüs attend Suzanne, il porte son matériel de peinture et lui demande si elle veut peindre encore en plein air ou dans le musée.

-       Je crois qu’il y a visite libre des ruines jusqu’à 14 heures 30 et visite du Musée ensuite. Je souhaite aller d’abord au musée, puis nous retournerons dans les ruines ensuite, le Soleil sera plus bas donc la lumière plus belle sur les pierres. Je déteste les commentaires « en passant » sur ce que je fais: « comme c’est joli, mais comment faites-vous pour être aussi rapide, etc. »

Antinoüs se sent un peu visé par le « rapide » et lui sourit. Allons-y.

La richesse en sculptures du Musée d’Olympie est impressionnante. Suzanne repère les oeuvres qu’elle veut peindre puis s’installe. Au bout  d’un quart d’heure, des pas résonnent dans le musée, Suzanne frissone, elle sait…mais ne se sent toujours pas la force de regarder Roland en face. Il s’arrête derrière elle puis de sa voix si chaude raconte sa première visite ici et tous les croquis qu’il a faits, et comment Olympie lui a redonné goût à la vie. Toute cette beauté qu’il avait commencé par copier, avait fini par lui redonner son inspiration propre. Soudain il éclate de rire brisant l’envoûtement.

- Seul un vieil homme sait que toutes les sculptures grecques anciennes dont j’ai inondé Paris sont mon Å“uvre, pas des copies non, il n’y a pas une seule copie, je me suis transformé en Phidias ou en Praxitèle. Maintenant, vous êtes trois à savoir. C’est un suicide étant donné les enquêteurs qui me guettent, mais j’avais envie que vous, qui m’êtes si chère, le sachiez, et si Antoine doit me défendre, il vaut mieux qu’il soit au courant. Son rire a désamorcé la tension. Il pose la main sur l’épaule de Suzanne qui sursaute. Elle se lève, se retourne et trouve le courage de le regarder dans les yeux et de sourire.

-       Je savais que les sculptures étaient de vous, un petit quelque chose dans la manière qui ne trompe pas, mais je vous rassure, je crois que je suis la seule à pouvoir voir ça et comme vous l’avez deviné sans doute, c’est moi qui ai demandé à Antinoüs de vous prévenir.

-       Vous aviez une longueur d’avance sur moi : vous saviez que j’allais monter à bord et moi je ne savais pas que vous participiez à cette croisière.

-       Ce qui vous a autorisé à essayer de séduire ma fille…Ne répondez pas, Antinoüs m’a expliqué et Mathilde sait habilement provoquer ce genre de situation… Roland, je suis déjà arrivée à vous parler, là…Vous êtes toujours aussi séduisant.

-       Et vous, Suzanne, toujours aussi belle.

-       Montrez-moi les sculptures qui vous ont le plus inspiré ici, que je sache si ce sont les même que celles que j’ai choisies.

Roland lui indique trois oeuvres. Suzanne et lui ont presque oublié la présence d’Antinoüs.

- C’est aussi celles que j’aurais peintes pour mon plaisir, mais comme j’ai à honorer une commande, j’ai évité les hommes nus. Vous a-t-on transmis la lettre que je vous ai écrite lorsque j’ai acheté votre sculpture à la galerie du Rond point ?

-       Oui.

-       Pourquoi ne m’avez-vous jamais répondu ?

-       Quelle question ! Vous étiez…enfin vous êtes toujours, mariée et la réponse que j’aurais eu à vous faire ne pouvait en aucun cas s’accorder avec mon idée de la morale.

Suzanne offre son plus beau sourire à Roland et le transporte, vingt ans auparavant ; il ferme les yeux, le chat qui dormait vient de se réveiller et lui laboure le coeur.

- Bon, il faut que j’aille réunir mon troupeau. À ce soir Suzanne.

Suzanne se remet au travail et décide de peindre une des sculptures que lui a montrées Roland, elle lui offrira l’aquarelle. Antinoüs n’a pas bougé pendant toute la scène, il songe à tous les instants qu’il a passés avec Roland et un reflux de jalousie le submerge. Pourquoi Roland lui parlait-il, à lui, avec une voix plus rauque et moins chaude. Antoine imagine qu’il pourrait avoir à le défendre dans un procès pour faux mais il est vexé de n’avoir rien su, rien vu… Enfin, maintenant qu’il y repense, l’idée l’a souvent traversé, mais il l’abandonnait, il était tellement sûr que Roland lui en aurait parlé.

Petit à petit, tout le monde, après avoir arpenté les ruines, arrive au musée pour la visite, ce musée que Roland connaît si bien. Certaines statues renversées ont été retrouvée dans les alluvions. En particulier Hermès et le petit Dionysos de Praxitèle et une Victoire, plus belle que celle de Samothrace. Puis l’impressionnant témoin des Olympiades : un gros bloc de marbre de forme lenticulaire portant sur l’une des faces une inscription où il est dit qu’un athlète a jeté ce disque à une distance équivalente à 30 mètres. Cet athlète, après avoir obtenu le grand prix des jeteurs de disques a voulu déposer son bloc en ex-voto dans le temple d’Hercule. Jean de Mandé du Perron demande à l’éphore la permission de le soulever et constate qu’il ne l’aurait pas lancé bien loin, en tout cas pas à 30 mètres. Puis il souffle la parole à Roland qui le laisse faire. Si ça peut lui faire plaisir d’étaler sa culture !

-       Les jeux Olympiques antiques ont été abolis en 393 après JC et ce n’est qu’en 1896 qu’auront lieu les premiers jeux olympiques de l’ère moderne grâce à monsieur de Coubertin. Verrons-nous le stade ici ?

-       Oui, les ruines de l’ancien, mais le nouveau est à Athènes, les jeux de 1896 ont eu lieu à Athènes.

Le baron se tait, furieux d’avoir oublié ce détail et de s’être ridiculisé.

-       En dehors de la période des jeux, Olympie n’abritait que les prêtres, les gardiens des temples, le personnel chargé de l’entretien des pistes et de l’organisation des jeux, les entraîneurs des chevaux et des athlètes. Chevaux et athlètes n’étaient admis à concourir qu’à condition d’avoir été entraînés à Olympie sous la surveillance d’un jury de 10 membres.

Retour par les mêmes trains que le matin.

Mathilde monte dans le compartiment de Laurent Salmon avec Armance, elle est un peu vexée qu’Antoine ait parlé de leur idylle à sa mère.

Suzanne monte dans un compartiment avec Irène Prasiles, Antinoüs lui a déposé ses affaires puis est allé rejoindre Agorapoulos. Roland monte en dernier, dans le compartiment de Suzanne.

Ils parlent des années aux Beaux-Arts.

-       Aujourd’hui j’aurais pu entrer aux Beaux-Arts, c’est ouvert aux femmes depuis 1900. Je n’aurais pas eu à me travestir en homme pour pouvoir accéder à vos ateliers.

-       Vous avez fait vos études aux Beaux-arts en même temps ? C’est merveilleux de pouvoir évoquer ces belles années. Moi, j’étais au conservatoire de musique, malgré l’avis de ma famille qui soutenait qu’une fille se devait de jouer du piano, mais sûrement pas en faire carrière. Ma famille m’ayant cassé tous mes rêves de musique, je me suis mariée avec Hector Prasiles qui était armateur et que j’ai rencontré à bord d’une croisière de ce genre. Il y a 20 ans, c’était encore réservé aux gens très riches et très cultivés. Ma famille n’a pas supporté ce mariage et nous avons totalement coupé les ponts. Mais j’étais bien décidée à ne pas céder deux fois. J’ai donc joué de la musique pour Hector et ne l’ai jamais regretté. Mais excusez-moi, je vous ennuie avec mes histoires…Madame Ferney, vous savez pourquoi je suis là, vous comprenez à quel point je me sens seule car je suis totalement seule.

Le nom de Madame Ferney rappelle soudain à Roland la terrible vérité qu’il essaye d’oublier, tout à sa joie de regarder Suzanne, de parler à Suzanne, de respirer le parfum de Suzanne.

-       Vous ne nous ennuyez pas du tout, nous allons appeler cette croisière la croisière des cœurs brisés et nous allons tous essayer de recoller les morceaux.

-       Cette visite à l’orphelinat me fait peur.

-       Je vais vous accompagner, Madame Prasiles, je pense que c’est mieux que ce soit moi plutôt que Monsieur Agorapoulos. Nous trouverons bien un interprète.

-       Mais vous avez votre travail.

-       Ça ne sera pas long et nous sommes à Athènes ce jour-là, j’aurai tout mon temps.

-       Oh ! Merci, vous me redonnez vie.

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