La croisière Apollon – chap 48

Jeudi, 26 avril 2012
croisière 1907

croisière 1907

Suzanne demande à Antinoüs s’il peut demander aux marchands de poser pour elle. Elle leur donnera de quoi faire quelques menus achats. Est-ce la puissance d’imagination qu’il faut pour ressentir, dans ce paysage désolé, ce que pouvait être la vie animée de Delphes, ou est-ce l’effet de sa première conversation avec Roland, mais jamais elle n’a ressenti de façon aussi intense que l’amour est subversion de la mort.- Antoine  !
- Oui madame…Mais pourquoi m’appelez-vous Antoine
- Pour m’habituer avant d’être rentrée à Paris, Antinoüs risque de faire désordre dans un salon parisien.
- Parce que vous comptez m’inviter dans votre salon parisien  ?
- Mais bien sûr, à moins que Mathilde ne me l’interdise…Quand bien même, j’y suis chez moi, je fais ce que je veux. Antoine, je voulais vous remercier pour votre brutalité d’hier. Je ne suis pas masochiste, et parfois, le fait même d’énoncer certaines vérités est brutal. Ne pas parler est une lâcheté qui laisse les événement décider à votre place. C’est aussi pour cela que je vous inviterai dans mon salon parisien, pour vous laisser libre de votre choix, au-delà des convenances et conventions. Les disparités d’origine sociale provoquent des désastres liés bien plus au choc des familles qu’à l’incompréhension des individus et du milieu qui les imprègne, comme dirait Mathilde. Comme vous n’avez pas de famille  , le problème est réglé…ou si vous en avez une…
La parole lui a échappée, comme pour Antoine hier. Antoine le remarque immédiatement.
- Si j’ai une famille  ? Continuez…
- Si vous avez une famille capable de vous payer secrètement les études qu’elle vous a payées, même si ça n’est pas une famille…Un protecteur peut-être?
- Je ne vous permettrai pas de me traiter de gigolo.
- Ce n’est pas ce que j’ai dit.
- C’est tout comme  ! Vous avez peur que ma déviance ne revienne au galop. On ne corrige jamais ses mauvais instincts, n’est-ce pas, et je ferai souffrir Mathilde.
- Je devrais souffrir aussi si je pensais ainsi, vous voyez à quoi je fais allusion.
- Arrêtons de nous faire du mal, s’il vous plaît et revenez à ma famille…Je vous ai vue avec Agorapoulos et cette femme si triste Madame Prasiles, un nom grec…C’est même le nom d’un bon copain d’Agorapoulos, je l’ai vu assez souvent à Athènes. Je sais que vous préparez quelque chose me concernant  ; elle ne peut pas être ma mère. Je le sais. Mais elle ne fait pas cette croisière pour son plaisir.
- Vous avez bien été déposé à la porte de l’église Saint-Julien d’Athènes, Le 3 avril 1879  ?
- Oui, comment le savez-vous  ?
- Par Madame Prasiles. Êtes-vous capable de tenir votre langue et de ne pas changer d’attitude, avec personne, pendant trois jours encore.
- Bien sûr, je crois que je l’ai prouvé. Arrêtez de me torturer.
- Alors j’ai deux nouvelles pour vous, une que je crois bonne et une mauvaise, par laquelle voulez-vous commencer  ?
- Par la mauvaise.
- Votre père est mort
- M’en fiche puisqu’il m’a abandonné…et ma mère
- Votre mère est morte aussi et c’est elle qui vous a abandonné à 3 jours sur le parvis de l’église. C’était une très jeune prostituée et votre père n’a jamais connu votre existence jusqu’à ce que votre mère soit hospitalisée. Elle a tenu, sur son lit de mort, à savoir ce que vous étiez devenu pour prévenir votre père de votre existence. C’est lui le généreux donateur qui a payé vos études.
Antoine se prend la tête dans ses mains, il est accablé, abasourdi et en colère.
- Mais pourquoi ne s’est-il jamais manifesté  ! Quel est ce père, qui ne veut pas même voir son enfant  !
- Il était marié, aimait sa femme et ne voulait pas la faire souffrir.
- Ça ne l’empêchait pas de me voir, sans faire part de mon existence à sa femme.
- Vous êtes bien placé pour savoir que les comportements ne sont pas aussi simples devant des situations inhabituelles.
Pour faire diversion au chagrin d’Antoine, Suzanne continue à haute voix et presque pour elle-même.
- Nous nous retrouvons, Roland et moi, après plus de 20 ans, nous nous aimons toujours, nous nous le disons. Croyez-vous que je puisse simplement aller vivre avec Roland alors que je suis mariée à un homme qui m’aime et que j’ai deux enfants.
- Si vous le faites, vous ferez un malheureux, si vous ne le faites pas, vous ferez trois malheureux, car votre mari s’apercevra que non seulement vous êtes légèrement absente de votre propre vie, mais que vous êtes malheureuse à en mourir.
- Vous croyez que c’est mathématique. Qui dit que nous pourrons arriver à vivre ensemble avec Roland  ? Où, hors de la société  ? Excusez-moi, je ne sais pas pourquoi je vous parle de tout ça. Je répondais à la place de feu Monsieur Prasiles.
- Alors cette femme, pourquoi vient-elle, est-ce une coïncidence  ?
- Non, Monsieur Prasiles lui a demandé de venir jeter ses cendres au large de l’île d’Andros et de retrouver son fils. Il lui a donné l’adresse de l’orphelinat. Elle doit s’y rendre lorsque nous serons à Athènes.
- Quelle cruauté de faire ça à cette femme aujourd’hui.
- Je crois que c’est un présent et non une cruauté. Elle n’a pas pu avoir d’enfant et son mari, en mourant, a voulu lui procurer un enfant et un soutien. Il a fait les papiers pour vous reconnaître à titre posthume.
- Fichtre, vous devriez être psychanalyste. L’orphelin qui défend la veuve, comique comme situation. Elle n’est pas ma mère.
Il trépigne comme un petit garçon en colère.
- Bon, j’ai fini ici, rejoignons le groupe pour que je choisisse un autre point de vue à peindre…Et ne tuez pas cette pauvre femme tout de suite, laissez-là vous découvrir petit à petit. Elle ne vous connaît ici que sous le nom d’Antinoüs. Lorsqu’elle aura appris votre nom, elle va se demander où vous chercher, à moins qu’elle n’ait déjà entendu parler de votre brillante prestation d’avocat dans a fameuse escroquerie à l’héritage. Elle m’a montré une photo de votre père jeune, et c’est là que j’ai compris, grâce à tous les croquis que j’ai faits de vous. La ressemblance est frappante. Lorsque nous reviendrons de l’orphelinat, je m’arrangerai pour montrer ces croquis à Irène Prasiles et je verrai bien si elle trouve toute seule, sinon, je la mettrai sur la voie.
- Mais il était gros et gras, Prasilès. Il engloutissait des tonneaux de retsina.
- Vous n’êtes pas obligé de boire et de manger comme lui. Et dans le salon de Madame Prasiles née Fontenay de Sarsac, il devait se sentir bien à l’étroit, donc il desserrait les contraintes lorsqu’il retrouvait ses amis grecs…et il allait aux putes. Ça ne vous est jamais arrivé à Roland et à vous  ?
- Ça n’a rien à voir.
- Bien sûr que si, ça a à voir, lorsqu’on ne peut pas être avec la femme qu’on aime, une prostituée est la seule façon de ne pas tromper sa femme sans en être réduit à se masturber.
- Vous êtes d’une cruauté crue, vous me laissez sans voix.
- Nous rejoignons le groupe, alors s’il vous plaît ne regardez pas Madame Prasilès comme si elle était une bête curieuse.
- Ne vous en faites pas. Cette histoire est totalement rocambolesque. Vous l’avez peut-être montée de toutes pièces pour pouvoir m’inviter dans votre salon si je fréquente Mathilde.
- Vous me prêtez un machiavélisme que je n’ai pas et des sentiments de classe que je ne crois pas avoir poussés à ce point.
- Croyez-vous vraiment  ?
Le groupe les rejoint pour le déjeuner organisé dans le stade.

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