La croisière Apollon – chap 49

Jeudi, 3 mai 2012
Delphes en 1907

Delphes en 1907

Laurent Salmon cache mal sa difficulté à marcher. Tout le monde fait comme s’il ne voyait rien. Mathilde se rapproche d’Antoine.
- Je n’ai pas le droit de consulter l’oracle pour connaître ce qui vous bouleverse et ce que je dois faire pour vous en guérir.
- Non, c’est interdit aux femmes. Mais le verbe délivré par l’oracle n’était rien à côté de la mise en scène de la Pythie. Notre survie dépend de la capacité du réel à échapper à l’assaut du langage. La réalité de votre présence ici, à côté de moi est bien plus forte que toutes le joutes verbales dans lesquelles nous excellons aussi bien l’un que l’autre. Vous n’avez pas besoin de consulter l’oracle pour savoir que je vous aime.Monsieur et Madame Quentin se demandent comment Madame Ferney peut tolérer cette familiarité entre sa fille et un marin, grec de surcroît  !
Laurent Salmon mange debout. Roland lui propose une place à côté de lui, il décline l’offre alléguant qu’il n’aime pas s’asseoir dans les pique-niques. Suzanne prend dans son matériel le petit coussin qu’elle emporte toujours avec elle pour pouvoir s’asseoir n’importe où sans salir sa robe et le porte à Laurent.
- Tenez, Monsieur Salmon, il n’y a pas honte à dire qu’on a mal au postérieur lorsqu’on est resté trop longtemps sur un équidé et qu’on n’est pas aguerri à ce genre de sport, Ainsi, vous pourrez répondre à l’invitation de Monsieur Fougères.
Salmon rougit, accepte le coussin, tout le monde se pince pour ne pas rire, puis l’atmosphère se détend. Salmon se sent humilié et il est bien décidé à passer sa douleur sur quelqu’un.
- Monsieur Fougères, j’ai vu chez un collectionneur à Paris, un Apollon que j’attribue exactement à la même époque que le torse que nous venons de voir. Il m’a été impossible de remonter jusqu’à l’origine de cette sculpture. Nous savons tous que beaucoup d’Italiens ont copié les statues grecques, mais cette œuvre-là, je suis persuadé qu’elle est authentique. Avez-vous une idée de la façon dont des antiquaires peuvent encore se procurer de tels trésors  ? J’ai dans ma cabine une photo de cette pièce, pourrai-je vous la montrer pour que vous me disiez de quel site elle peut provenir, vous qui connaissez si bien la Grèce.
Roland a du mal à retenir un sourire, il voit venir Laurent avec ses gros sabots. Bien sûr que Roland sait de quelle pièce il parle, il en est très fier. Il a beau avoir bon goût, Salmon ne comprendra jamais que cette sculpture n’a été inspirée ni par une des sculptures de Delphes ni d’ailleurs, elle est une synthèse des Apollons de toute la Grèce, un concept d’Apollon dans le plus pur style grec antique.
- Apollon a été beaucoup représenté donc ça n’est pas très étonnant qu’on en trouve encore. Si je vois la photo, je vous dirai ce que j’en pense. Quant à aux pièces antiques que l’on peut encore acheter aujourd’hui, vous savez bien qu’elles proviennent de pillages faits par des aventuriers avant que l’archéologie ne soit reconnue comme une science et que les sites ne soient protégés. Le fruit de ces pillages est passé de mains en mains jusqu’à aboutir chez des antiquaires. Le plus célèbre était, au siècle dernier, le père de l’actuel antiquaire d’Athènes. On raconte que son grand père était un de ces aventuriers sans grand scrupule et surtout qu’il payait une misère tout pauvre paysan qui lui trouvait quelque chose. Comme le grand père était très riche, il pouvait se payer cette collection. On dit aussi que sa maison ressemblait à un temple antique reconstitué où il avait amassé tous ses trésors. Le père a commencé à démanteler tout cela pour le vendre et le fils continue.
Je n’arrive pas à le coincer, se dit Salmon, c’est un véritable érudit. Si je faisais fausse piste. J’aurais parié ma carrière que cet homme n’est pas un faussaire….Enfin, Michel-Ange l’avait bien été. Quelle différence y a-t-il entre un escroc sans talent et un escroc avec talent. Oh  ! Le mal au cul assouplit la morale.
Le déjeuner est succulent, préparé sur place par des fermiers. Et le retsina ne saoulera pas les chevaux.
Agorapoulos montre les pins entaillés et la pierre creuse à leur pied où l’on recueille la résine utilisée pour fabriquer le retsina, qui se conserve mieux que le vin normal mais n’est pas forcément du goût de tout le monde.
A l’ombre des oliviers, après ce repas, personne n’a envie de se presser. Agorapoulos annonce que cette croisière n’est pas un marathon et que chacun est libre de continuer à visiter les ruines ou de rejoindre le groupe directement au musée pour ceux qui souhaitent savourer encore cet instant délicieux de tranquillité.
Le baron ne peut s’empêcher d’étaler son érudition et fait un commentaire au sujet des esclaves  :
- Ces offrandes d’esclaves à Apollon sont une idée de génie. Si nous pouvions en faire autant avec nos ouvriers lorsque nous n’en avons plus besoin. Les Grecs exploitaient industriellement des esclaves de père en fils. Ils faisaient même faire des études à ceux qu’ils achetaient jeunes et qui avaient du talent. Ils les bourraient de science  ; ceux qui pouvaient être ingénieurs se vendaient fort bien. On achetait l’ingénieur, puis l’équipe d’ouvriers qui allait avec et les cours variaient selon l’activité. Comme certains entrepreneurs craignaient que leurs esclaves ne leur faussent compagnie, Antigène, un noble Macédonien avait créé une agence d’assurance qui, moyennant une prime par esclave, prenait à son compte les frais de poursuite et remboursait le prix de l’esclave si on ne le rattrapait pas. Les patrons d’esclaves s’intéressaient beaucoup à la santé de leur bien, en particulier à celle des ingénieurs qui représentaient un capital de 250 000 f . Les esclaves devaient être particulièrement heureux car ils ne se sont jamais soulevés gravement en Grèce, pourtant à dix contre un, c’eut été facile. Leurs patrons les armaient même contre les envahisseurs et dans les guerres civiles, ils prenaient parti pour leurs maîtres.
Roland n’en peut plus de cette vision baronnesque du monde.

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