Le balcon d’Édouard Manet

Le balcon d'Édouard Manet - Musée d'Orsay

Le balcon d’Édouard Manet – Musée d’Orsay

Portrait de Berthe Morisot

À la sortie du salon de 1869, où était exposée cette toile, Berthe Morisot s’empresse d’écrire à sa sœur Edma : « Je suis plus étrange que laide ; il paraît que l’épithète de femme fatale a circulé parmi les curieux ». Femme fatale lui sied à merveille.

Portrait de groupe ou portrait de femme ? Debout, ils s’apprêtent à partir. Assise, elle s’éternise dans sa lumineuse réserve. Aucun regard ne se croise. De légers coups de pinceau intensifient l’élégance de sa chair, accentuent la précision de ses traits. Les autres sont un peu flous ; elle, porte du rouge et des bijoux. Qui est le véritable sujet de ce tableau ?

1869-1869 – 170cm x 124,5 cm

Sujet

A la fois portrait de groupe et scène de genre, Le Balcon fut perçu comme un tableau très dérangeant lors de son exposition au salon de 1869. Mélange d’illusionnisme par le réalisme des portraits des trois personnages principaux (Berthe Morisot, Antoine Guillemet et Fanny Claus) et de théâtralité par son sujet et le traitement de l’espace, il fait fi de tous les portraits de l’époque et son étrangeté ne manque pas de séduire, au XIXe siècle, des artistes aussi divers que Matisse, Van Dongen et Magritte. Comme Le déjeuner sur l’herbe et L’Olympia, Le balcon, exposé au salon de 1869 fit aussi beaucoup de bruit.  Un critique de l’époque y va même de l’insulte:  « Mr Manet ne fait pas de différence entre un visage et une paire de pantoufles ».  On peut juger par cette simple phrase de l’incompréhension dont fut victime le peintre, incompréhension d’autant plus injuste que bien des critiques de l’époque signalent la virtuosité du travail.

Avec Manet « l’éternel est menacé » et avec lui toutes les valeurs traditionnelles de l’ancienne peinture humaniste. La chose devient évidente dans « le balcon », tout ce qui fait la peinture est utilisé d’un autre manière et donc pour d’autres buts. On magnifie ici par la taille monumentale du tableau une scène de genre où en apparence il ne se passe rien; la perspective est inexistante, la profondeur n’est même pas produite par un modelé bien étudié mais par les plans successifs crées par la lumière. L’espace est ici comparable à celui de la peinture de l’antiquité, avec la différence que le lointain est noir. Cet « encadrement « vert viridian est pour l’époque choquant, il enferme le tableau et détruit l’illusionnisme en rappelant la scène à la surface de la toile et c’est bien ce que veut  Manet, une peinture de la perception directe, « naïve » disait-il, où le ressentir s’investisse totalement tel qu’il est vécu dans l’instant, sans phrase, dans l’absolu sincérité.

Sur la scène donc, au balcon qui n’est pas d’un théâtre, quatre personnages deux femmes un homme et dans l’ombre un adolescent. On sait la passion de Manet pour Goya, ce tableau se réfère au célèbre « Mayas au balcon » du maître espagnol. Mais le sujet est d’une toute autre nature; le repas s’est achevé on est sur le départ, une des jeunes femmes boutonne son gant, l’homme debout achève une cigarette, la troisième personne, la plus importante du tableau est assise immobile l’avant- bras appuyé à la  balustrade et n’a pas l’air d’être sur le départ. Les trois personnages regardent dans trois directions différentes, et leur regards sont eux aussi très différents. Le sujet apparaît comme totalement insignifiant, il ne porte aucun sens hors celui d’un temps mort entre deux autres moments plus significatifs: le repas qui vient de s’achever et la sortie de ce lieu, restaurant ou une maison particulière. Le Balcon est traité comme une scène de théâtre qui serait aussi un balcon de salle de spectacle; on pourrait imaginer par exemple que le spectacle est terminé et qu’on s’apprête à sortir.

Cette allusion au théâtre que la mise en scène du tableau désigne crée l’illusion d’une rumeur issue de l’extérieur du tableau, mais on ne peut l’identifier car on ne saura jamais ce que ces gens regardent; un jardin peut-être où crient des enfants, ou bien la rue et son fracas de calèches et de voix

Le jeune homme est un certain Antoine Guillemet, peintre de paysage ami de Manet, la jeune femme aux gants, Fanny Claus ,violoniste, amie de la femme de Manet, elle même aussi musicienne. La troisième nous la connaissons c’est Berthe Morisot, « plus étrange que belle »( c’est ainsi qu’elle se perçut dans ce tableau), elle est le personnage central de cette oeuvre, à tel point qu’on peut se demander si Manet n’a pas voulu développer une scène de genre autour d’un portrait, idée médiane entre

la mise en scène du  Déjeuner sur l’herbe et celle de L’Olympia. Au fond dans l’ombre un adolescent, peut-être le beau-fils de l’artiste, Léon Leenhoff, portant une cafetière en argent semble-t-il, Il regarde aussi vers l’ouverture de la porte fenêtre.

 

Composition

La composition frappe par sa verticalité : lignes verticales des volets, de l’embrasure de la porte, des montants du balcon et des personnages. Des horizontales très fortes (la rambarde du balcon, les persiennes, les lignes des sourcils,…) s’opposent à cette verticalité et donnent une structure orthogonale. L’axe médian est nettement marqué par ce personnage de Guillemet que contiennent les montants verticaux du balcon.

La diagonale qui va du coude droit de Berthe Morisot au « bibi » fleuri de Fanny Claus, ponctuée par les diagonales divergentes de l’éventail et de l’ombrelle se situent dans le plan du tableau et ne lui donnent aucune profondeur. Mis à part la trouée d’ombre de l’intérieur de la pièce et le traitement en perspective  de la potiche et du tabouret, dans cette toile, tout est surface et théâtralité.

Couleur, lumière

On retrouve dans le balcon la palette apparemment restreinte d’Olympia basée sur les blancs, les verts et les noirs; et de la même manière, les couleurs vives ou plus chatoyantes en parcimonie, sur des zones aux surfaces très restreintes. Manet accorde en réalité le vert émeraude à Fanny Claus, le bleu à Antoine Guillemet et le rouge à Berthe Morisot (L’ombrelle, la cravate et l’éventail).

A ces trois couleurs principales, le vert véronèse des volets et du balcon, le blanc des robes et de la potiche et le noir du costume de Guillemet s’ajoutent trois couleurs savamment disposées : le bleu des hortensias et de la cravate de Guillemet, le rouge de l’éventail et l’ocre des gants de Fanny Claus.

La palette est ainsi faussement réduite. D’ailleurs les trois couleurs principales sont subtilement modulées par la lumière et la touche. La source lumineuse est placée devant les personnages qui la reçoivent de face. Il n’y a presque pas d’ombres portées. Le contraste est très fort entre les valeurs claires et sombres.

 

Matière, forme

La facture , la composition, les formes du balcon sont nouvelles, Manet pratique une frontalité d’un autre type que ses prédécesseurs. Il affirme la surface plane du tableau, et la creuse par l’ombre. Tout le premier plan est dans la lumière, et c’est en s’éloignant de la première surface « immobile » qu’incarne Berthe Morisot, que les formes commencent à bouger ; le regard alors perçoit le mouvement interne du tableau en s’enfonçant dans l’ombre à l’intérieur de l’endroit montré. Par cette identité créée par la composition (l’encadrement vert  parallèle aux limites du tableau) entre la peinture et l ‘image, on peut dire que le regard pénètre dans l’intérieur même du tableau ce qui rend cette œuvre particulièrement fascinante. Il y a opposition entre le rendu très précis du visage de Berthe Morisot et le flou des deux autres personnages, de même que s’opposent la facture lisse des volets et du balcon et les touches affirmées des robes blanches, des fleurs et du chien.

Manet se saisit de ce qu’il voit sans prétexte ni texte, aucune mythologie ni culture classique; ce n’est pas qu’il soit un inculte, bien au contraire c’est un homme de haute culture; Mais ce dandy railleur et sceptique n’est pas dupe, il voit très bien ce que le monde où il vit, devient. L’apparition de cette nouvelle invention qui trouble tant les peintres, la photographie, il en perçoit immédiatement les conséquences pour la peinture d’une part, mais aussi la signification profonde: l’instant du réel montré dans sa totale nudité, et puis immédiatement mort et sauvé à la fois. Pour Manet, ce qu’il voit là immédiatement, devient le sujet de la peinture; Le balcon en est  l’illustration parfaite.

L’instant (bien sur pas n’importe lequel) est mis en scène pour y recréer par la peinture cette durée perdue. Ce tableau complexe perpétue un instant sans importance et par son mécanisme propose une autre peinture. C’est pour Manet une sorte de mouvement perpétuel, un glissement vers l’insignifiance, où la peinture devient le fait central de l’art au détriment du contenu, c’est  à ce moment et par Manet que l’art moderne commence.

C’est dans Le balcon que s’affirme sans ambiguïté la vision de ce peintre, il y fait d’ailleurs  figurer au centre son élève et amie déjà célèbre à cette époque Berthe Morisot.

Le regard intense et fixe, étrange comme dira Berthe Morisot, qu’il lui a fait, laisse à penser qu’il lui fait jouer son propre rôle, et que son regard physique lui semblait correspondre à son propre regard intérieur, mieux que le sien propre pourtant si beau dans son autoportrait de 1879.

Le mouvement est souligné par un détail très original, le peintre ménage un léger flou sur les visages des deux personnages sur le départ, Guillemet et Fanny Claus, cet effet de « bougé » entre (comme pour les mains) en opposition avec la visage de Berthe qui est de loin le plus travaillé et qui parait à côté d’une immobilité spectrale. C’est un travail admirable de portraitiste. On sent parfaitement que le peintre accorde une importance centrale à cette figure, les petits coups de pinceau utilisés, la couleur de la carnation font vivre ce visage de l’intérieur; l’intensité de la présence est troublante malgré l’immobilité de la pose et on pourrait même dire l’apparente pétrification du personnage.

Au fond dans l’ombre de l’intérieur, un autre mouvement celui-là horizontal, passage sans importance du jeune adolescent, allusion à l’autre temps celui qui continue de tourner celui du travail, dans l’ombre et le noir.

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