Les courtisanes et la prostitution

courtisane

une maison close

La prostitution au XIXe siècle

Les prostituées, “ces êtres bizarres qui ne sont d’aucun monde” -Balzac-, font l’objet pour la première fois en 1836 d’une enquête sérieuse. C’est un chantre du réglementarisme, ce médecin hygiéniste (Parent-Duchatelet), qui se penche sur les effets de la prostitution dans ces villes ou affluent les prolétaires trop pauvres, trop instables pour se mettre en ménage et dont les bourgeois redoutent la violence non canalisée. Il préconise l’enfermement des “filles soumises” dans des “maisons closes”; il y voit le moyen de rendre les villes “saines et paisibles”.

Puis, sous le Second Empire, le prolétariat s’intégrant aux cités, les maisons pour “filles à numéro” se font moins nombreuses et la demande de prostitution est relayée par de nouveaux milieux.

Malgré la peur de la syphilis, les hommes mariés qui “respectent leurs femmes”, mais surtout ne veulent plus trop d’enfants, les jeunes gens de la bonne société qui font leurs premières armes avant le mariage, créent une nouvelle clientèle.

A côté des luxueuses “maisons de rendez-vous” à Paris et en dehors des courtisanes attitrées, naissent en province des lieux comme Le Panier fleuri des Beaux-Quartiers -Aragon- ou La Maison Tellier de Maupassant : “Ils s’y retrouvaient à six ou huit, non pas des noceurs, mais des hommes honorables, des commerçants, des jeunes gens de la ville… la maison était familiale…”

Pour beaucoup d’ouvrières enfin, et de plus en plus d’employées, la prostitution c’est à dire vendre son corps, c’est simplement faire le “cinquième quart de la journée”… pour survivre.

“Prenez quelqu’un…(sinon) vous ne vous en sortirez pas, c’est moi qui vous le dis.”  Zola –Au Bonheur des dames

La condition de la femme au XIXe

Aux hommes le public, la vie du citoyen, la production. Aux femmes qui n’ont pas le droit de vote, le privé, le ménage, la consommation et la famille, pivot de la reproduction de la force de travail.

Les mœurs organisent la séparation des hommes et des femmes au quotidien. L’éducation diffère suivant le sexe. Aux filles sont longtemps réservés les genoux de leur mère et ceux de l’Eglise.

Et pour le travail, à chaque sexe le sien. Parfois, les syndicats organisent eux-mêmes l’exclusion. De toute façon, le travail de la femme est toujours sous-payé, au nom du salaire d’appoint, et les naissances brisent sa continuité.

La condition de la femme bourgeoise est la pire. Tôt mariée, dans l’ignorance, souvent à un homme plus âgé, elle gère sa ou ses domestiques, mène parfois une vie mondaine, mais surtout s’ennuie et trouve un réconfort dans la religion ou l’adultère.

Le travail de la paysanne est lié à la production : cochons, basse-cour, jardin, marchés.

Reste la femme du peuple, en ville. Salariée ou non, ouvrière ou simple ménagère, elle assure les fonctions de ministre des Finances de la famille. Son pouvoir est réel, ici le fait s’oppose à la loi.

La condition de la femme change lentement. En 1861, Julie Dubié est la première à passer son bac. De nouveaux métiers s’ouvrent à la petite bourgeoisie et aux milieux populaires : journalistes (1830), demoiselles des postes, institutrices. Au féminisme des droits civils, s’ajoute celui des droits civiques et des droits sociaux. En 1900, la CGT adopte ce principe revendicatif fondamental : “A travail égal, salaire égal”.

En 1907, la femme est autorisée à exercer une profession séparée de celle de son mari et à disposer librement des produits de son travail.

La condition et les droits de la femme. Quelles limites ?

prostitution

Femme tirant son bas de Toulouse-Lautrec

Le congrès international de la condition et des droits de la femme qui se tient en septembre 1900 n’aura pas grand effet sur les habitudes de vie et la condition de la femme dans un avenir immédiat. En dehors des revendications d’égalité qui y sont réaffirmées et d’un texte sur la journée de 8 heures qui est adopté, une proposition comme celle demandant l’assimilation des domestiques aux autres travailleurs crée des courants contradictoires.

Le courant féministe bourgeois craint que, pendant le repos hebdomadaire, les jeunes filles soient livrées à elles-mêmes et s’inquiète que l’on pousse des masses de jeunes filles à la prostitution si l’on décourage l’emploi des mineures.

La proposition sera votée grâce à l’autre courant : le courant féministe socialiste, mais ne sera pas suivi d’effet. Les freins sociologiques sont encore très forts.

Mais le congrès a pris date et c’est la dernière réunion commune entre les deux courants du féminisme français.

Quelques courtisanes et prostituées célèbres dans l’art

La Dame aux camélias d’Alexandre Dumas fils et la Traviata de Giuseppe Verdi

Olympia, d’Édouard Manet

Les Diaboliques de Barbey d’Aurevilly, parus en 1874

“Le duc de Guise de notre littérature”, ainsi parlait Lamartine de Barbey d’Aurevilly

L’ingérence du diable dans les affaires humaines se révèle dans le récit des aventures particulières, il s’incarne dans une femme : il est le projet de Barbey d’Aurevilly, moraliste chrétien et artiste.

Il s’agit d’histoires vraies, dans lesquelles l’accès de fureur ou la machination criminelle sont poussées si loin que l’inhumain côtoie le surnaturel.

Vengeance de la duchesse de Sierra Leone qui se livre à la prostitution pour ternir l’honneur du duc. Assassinat de la femme légitime par une maîtresse diabolique – maîtresse cachetée à la cire par un amant jaloux – mort de l’amante muette près de ses parents endormis.

La démarche est plus horrible que le crime.

Toute peinture étant toujours assez morale quand elle est tragique et qu’elle donne l’horreur des choses qu’elle retrace.

L’oranger amer ou bigaradier

oranger amer

oranger amer ou bigaradier

Botanique

L’oranger amer ou bigaradier, Citrus aurantium L. var. amara de la famille des Rutaceae,  est un petit arbre originaire de l’Inde et de la Chine, apporté en France au retour des Croisades.
Introduit sur la Côte d’Azur, il y pousse en plein air tandis qu’au nord de la Loire, on a créé des orangeries pour l’abriter l’hiver. Le bigaradier est largement cultivé en région méditerranéenne et dans les régions chaudes des États-Unis.
L’oranger est le seul arbre à être couvert à la fois de feuilles, de fleurs et de fruits.

C’est un bel arbre aux feuilles alternes, persistantes, un peu coriaces, d’un vert brillant. Sa feuille possède un pétiole plus largement ailé que celui de l’oranger doux.

Une première floraison a lieu en avril-mai, une seconde en septembre-octobre. Les fleurs, d’un blanc très pur, ont 5 pétales charnus à nombreuses poches sécrétrices ; très odorantes, elles sont groupées à l’aisselle des feuilles.

Le fruit est gros, d’un orange intense et à peau très grenue, l’écorce – ou zeste – en est épaisse, le suc acide et très amer, impropre à la consommation.

Usages

On emploie la feuille, la fleur et le zeste du fruit. Parmi les orangers, seul le bigaradier est officinal.
Ses feuilles, une fois séchées, s’enroulent sur elles-mêmes.
Seule l’écorce du fruit vert est utilisée en herboristerie : elle est séchée, débarrassée de la partie blanche interne. Le zeste sec était utilisé pour tonifier l’appareil digestif et comme apéritif et l’on disait que sa décoction était le meilleur désaltérant pour les malades enfiévrés.
La fleur, lorsqu’elle pointe, est cueillie avant le jour, séchée ou distillée pour donner l’eau de fleurs d’oranger (aussi appelée “eau de Naphé”) ; celle du bigaradier est la plus fine. Son action est connue et exploitée depuis les temps les plus anciens. Procurant un sommeil paisible, l’eau de fleurs d’oranger peut même, ajoutée au biberon, être employée pour calmer un bébé.

L’eau de fleurs d’oranger, entre, pour apaiser les traits, dans la composition de nombreuses eaux de beauté.

Il est agréable d’employer l’écorce de bigarade pour des punchs sans alcool.
Une variété de bigaradier cultivée aux Barbades et à Curaçao possède un fruit qui reste toujours vert ; on s’en sert pour faire la liqueur de curaçao et confire le fruit à l’eau-de-vie sous le nom de “chinois”.
Au Liban, un “café blanc” est une dilution très chaude et sucrée d’eau de fleurs d’oranger : délicieuse, elle est, à dose voulue, digestive et stimulante.
En cuisine traditionnelle française, on se sert couramment d’eau de fleurs d’oranger pour parfumer des plats.

Composition chimique et utilisations actuelles

La feuille contient :

– des composés phénoliques parmi lesquels des flavonoïdes de type flavanones : hespéridine et naringine

– des triterpènes : limonoïdes et amaroïdes

– des alcaloïdes : stachydrine

– de la bétaïne

– 0,3 % d’huile essentielle appelée huile essentielle de petit grain constituée de :

. terpénoïdes dont 10 % de monoterpènes (45 à 55 % d’acétate de linalyle, 2 à 3,5 % de géraniol, 20 à 27 % de linalol, 1,3 à 5,5 % de myrcène, environ 3 % de cis et trans-beta-ocimène, 4,5 à 7,5 % d’alpha-terpinéol, 1 à 2,7 % de p-cymène, acétate de néryle, acétate de terpényle, acétate de géranyle, 1 à 1,5 % de nérol

. 30 à 40 % d’alcools monoterpéniques

. composés azotés
Les feuilles d’oranger amer ont des propriétés sédatives, antispasmodiques, carminatives et expectorantes. Elles sont aussi antibactériennes, anti-inflammatoires, antipyrétiques et sudorifiques.

En pharmacie, les feuilles et les fleurs sont traditionnellement utilisées pour réduire la nervosité des adultes et des enfants, notamment en cas de troubles du sommeil.

Les feuilles sont employées dans le traitement des affections respiratoires, des hépatites chroniques, les rhumatismes d’origine nerveuse.

En cosmétique, les extraits de feuilles d’oranger amer sont appréciés pour leurs vertus adoucissantes et anti-couperose. L’huile essentielle est un antiseptique efficace. On recommande leur utilisation dans la composition de :

– shampooings pour cheveux abîmés

– laits corporels adoucissants

– crèmes pour les mains

– crèmes de massage pour les pieds et les jambes lourdes

– soins destinés aux peaux mixtes, sensibles et fragiles

– crèmes anti-couperose

Folklore

Le mot orange viendrait du “narandja” des arabes, emprunté au sanscrit “nagarunga” qui signifie fruit préféré des éléphants.
Théophraste connaissait, sous le nom de “pomme médique”, un oranger venu d’Asie, introduit avec les expéditions d’Alexandre le Grand : il le décrit comme un arbre à feuilles persistantes, portant des fruits non comestibles à peau très parfumée.
Les fameuses “pommes d’or” qu’Hippomène lança dans l’arène pour vaincre la belle Atalante à la course, étaient de merveilleuses oranges dérobées au Jardin des Hespérides.
En contradiction, semble-t-il, avec ce symbole de pureté qu’était la couronne de fleurs d’oranger des mariées de jadis, c’était, dans la Rome antique, le parfum exclusif des courtisanes.

Recettes

Morue à l’orange

Ingrédients pour 6 personnes
2 boîtes de filets de morue dessalée, prête à l’emploi
3 oeufs
sel, poivre blanc
1/4 de verre de curaçao
3/4 de verre de vinaigre de vin rouge
1 orange
8 morceaux de sucre
farine

Vous couperez les filets de morue en morceaux de la taille d’une demi escalope.
Vous battrez les oeufs entiers : salez, poivrez.
Mettez à tremper le zeste d’une orange, coupé en tronçons dans un grand verre empli  d’1/4 de curaçao et de 3/4 de vinaigre de vin rouge avec 8 morceaux de sucre.
Passez les morceaux de morue dans l’oeuf puis, vivement, dans la farine avant de les faire saisir dans une poêle contenant une tasse à café d’huile d’olive bien chaude mais non fumante. Retournez les morceaux et faites-les roussir.
Versez le contenu du verre et laissez concentrer à petit feu en retournant de temps en temps jusqu’à un début de caramélisation.

Servez avec des pommes vapeur.

Ratafia de fleurs d’oranger

Ingrédients
1 livre de fleurs d’oranger épluchées
2 pintes d’eau de vie
1 pinte d’eau
1 livre de sucre

“Prenez une livre de fleurs d’oranges épluchées, avec deux pintes d’eau de vie, une pinte d’eau, une livre de sucre.
Mettez les infuser vingt-quatre heures et ensuite passerez à la chausse pour qu’il soit bien clair.”

Recette ancienne. Une pinte vaut 0,473 litres.

Thé glacé à l’orange

Ingrédients pour 4 personnes
4 grands verres d’eau
4 petites cuillerées de thé
1 orange
du sucre
quelques cubes de glace

Préparez le thé à froid en mettant à infuser la veille au soir dans l’eau froide 25 g de thé par litre d’eau.
Ajoutez le sucre selon votre goût et le jus de la moitié de l’orange, puis l’autre moitié coupée en rondelles.
Versez directement sur les glaçons.

Si vous avez pris la précaution de mettre les verres à givrer avec du sucre, ce sera encore mieux.

Sangria andalouse

La sangria doit toujours comprendre de la cannelle, si possible en bâtons, des zestes de citron et d’orange, coupés en spirales, une pomme piquée de trois clous de girofle et un peu d’eau-de-vie.
Elle est bien préférable préparée avec un honnête vin rouge de pays et fort peu sucrée, car on la consommera tout au long du repas.

Ingrédients pour 10 personnes et une joyeuse soirée
1 jarre de 6 litres
4 litres de bon vin rouge de pays à 11°(genre Rioja)
1 litre de rosé sec (genre Provence ou Béarn)
1/2 litre de jus d’orange frais
1 verre de jus de citron
2 verres de cognac ou de marc
1/2 verre de liqueur de cassis ou de curaçao
2 dl de sirop de canne
1 pomme piquée de clous de girofle
3 bâtons de cannelle
1 orange
1 citron
1 bâton de vanille
1 cuillerée à soupe de noix de cola pulvérisée
puis
3 pommes
2 oranges
1 banane
et en été des figues, pêches et cerises

Disposer d’une jarre ou d’un autre récipient en terre ou en verre d’une contenance d’environ 6 litres.
Huit heures au moins avant le premier coup de sonnette des invités, verser dans ce récipient le vin rouge, le rosé, le jus d’orange, le jus de citron, le cognac ou le marc, la liqueur de cassis ou de curaçao. Ajoutez également  le sirop de canne, ou bien 150 grammes de sucre en poudre dilué dans un peu d’eau, la pomme piquée de clous de girofle, les bâtons de cannelle,des zestes d’orange et de citron savamment détachés en longues spirales, la gousse de vanille et enfin la noix de kola pulvérisée.
Agitez soigneusement et laissez reposer une heure. Ajoutez à nouveau : pommes, oranges, bananes épluchées et émincées en fines lamelles et en été préférez des figues, pêches et cerises énoyautées.
Placz le tout au frais.
Au moment de servir ajoutez quelques feuilles de menthe fraîche.

Admirable alliance de l’arôme doux et corsé de la sangria avec le riz au safran de la paella. C’est une boisson rafraîchissante et tonique, sans être par trop grisante.

Bois odorant

Le bois d’oranger était traditionnellement utilisé, pour cuire la paëlla.

eau de Portugal

Ingrédients
50 g d’essence d’écorce d’orange,
20 g d’essence d’écorce de citron,
20 g d’essence de bergamote,
2 g d’essence de néroli,
6 g d’essence de géranium rosat,
150 g d’eau de fleur d’oranger,
100 g d’eau de rose,
0,50 g de teinture de musc,
1 litre d’alcool à 65°.

Laissez macérer pendant quinze jours avant de s’en servir.

Cette eau au parfum exquis est excellente pour les frictions, elle raffermit la peau et rajeunit l’épiderme en le revivifiant.

Pour éviter un nez rouge et brillant

Voici une lotion facile à faire
40 gouttes d’eau de rose
80 g d’eau de fleur d’oranger
10 g de borax.

Mélangez le tout et mettez en petits flacons.
Gardez à l’abri de la lumière et servez-vous de cette lotion sur un petit coton avant de sortir.

Olympia, d’Édouard Manet

Edouard Manet

Olympia, d’Édouard Manet – Musée d’Orsay

Un nu scandaleux – Les vérités de la lumière et de l’ombre

L’Olympia de Manet au salon de 1865, c’est le choc. “Comme un homme qui tombe dans la neige, Manet a fait un trou dans l’opinion publique,” écrit Champfleury à Baudelaire. Quels que soient les avis, “la foule se presse comme à la morgue devant l’Olympia faisandée de Monsieur Manet.” “C’est si drôle que c’en est affligeant.”
Peu de gens, ces jours-là, ont ressenti qu’ils étaient devant un chef-d’œuvre, un des plus beaux nus de l’histoire des Beaux-Arts. Zola est de ceux-ci et sous forme d’interpellation à Manet, explique :
“Un tableau pour vous est un simple prétexte à analyse. Il vous fallait une femme nue, et vous avez choisie Olympia, la première venue ; il vous fallait des taches claires et lumineuses, et vous avez mis un bouquet ; il vous fallait des taches noires, et vous avez placé dans un coin une négresse et un chat. Qu’est-ce que tout ç a veut dire ? Vous ne le savez guère, ni moi non plus. Mais je sais, moi, que vous avez admirablement réussi à faire un œuvre de peintre, de grand peintre…à traduire énergiquement et dans un langage particulier les vérités de la lumière et de l’ombre, les réalités des objets et des créatures.”

« Je rends aussi simplement que possible les choses que je vois. Avec l’Olympia, quoi de plus naïf ? Il y a des duretés, me dit-on. Elles y étaient. Je les ai vues. J’ai fait ce que j’ai vu », voilà ce qu’a répondu Edouard Manet aux sarcasmes et aux critiques de ses contemporains.

Qui attend-elle… nue, dans ce calme olympien, la tête relevée, le cou paré d’un bijou de tous les jours ? Qui dévisage-t-elle… le regard plein d’assurance, fière de son corps d’ivoire provoquant la blancheur nacrée du drapé, dans un éclat acide, adouci par le rose pétale de la robe de sa domestique ? Point de rencontre de ces deux personnages, à la hauteur du chat, ce que cache la main, fidèle réminiscence de Titien, bouquet final de cet intermède. Comment la composition met-elle en scène cette Vénus du Second empire ?

1863 – 130,5 cm x 190 cm

Sujet

Victorine Meurent, modèle de Manet et prostituée aisément reconnaissable, étendue nue avec pour tout vêtement quelques bijoux, une fleur dans les cheveux et une paire de mules, que l’artiste représente en compagnie de sa servante noire lui présentant le bouquet d’un admirateur et de son petit chat noir, clin d’œil au spectateur.

Tel est le sujet de ce tableau contemporain de la Naissance de Vénus de Cabanel. Mais Zola, grand ami de l’artiste, y voit, dès son exposition à scandale au Salon de 1865 et comme nous sommes encore tentés de le faire aujourd’hui, un plaidoyer sans complexe pour la peinture au-delà des interprétations multiples qu’a suscitées l’œuvre.

Ce tableau fort célèbre doit sa renommée première au scandale qu’il provoqua lors de son accrochage au Salon de 1865. Manet est le disciple principal de Courbet quant aux idées sur la peinture; il n’ en est pourtant pas l’imitateur, son style moins rond son colorisme plus  acide le différencie profondément du peintre d’Ornans. La main est autre bien sur, la génération aussi.

Manet n’est pas un peintre de la nature comme Courbet, c’est un artiste de la ville, la ville c’est bien entendu Paris, son sujet principal c’est l’homme et bien entendu la femme.

Fabuleux portraitiste, merveilleux peintre de fleurs et de natures mortes, il ne cessera toute sa vie de peintre de chercher de nouvelles solutions plastiques qui permettent à sa sensibilité de s’exprimer par la peinture le plus profondément qu’il est possible.

Manet est jeune et ne craint pas le scandale, mais sans doute ne s’attendait-il pas à un tel tollé. Même Baudelaire pourtant radicalement  moderniste émet un jugement ambigu, craignant sans doute les conséquences de cette oeuvre sur la peinture; l’artiste tourne  en effet définitivement le dos à “l’idéal” qui fut pendant quatre siècles la panacée de l’art. Bien sûr il le fait à la suite de Courbet mais on ne peut le renvoyer comme on l’a fait pour ce dernier à des origines  frustes; c’est un parisien raffiné et qui plus est d’un talent extraordinaire. Olympia, ce portrait nu de Victorine Meurent est intentionnellement travaillé pour rivaliser avec ses grands prédécesseurs amoureux de l’idéal de beauté: Titien, Velázquez, et plus près de lui, Goya et Ingres. C’est à cet endroit que le bât blesse, l’idéal ce ne peut être cette Mademoiselle Meurent devenue pour le salon Olympia, on sait ce que ce prénom signifiait à l’époque; “Olympia” c’est le triomphe de la catin devenue effigie de Venus.

Le sujet de ce tableau c’est bien sur le corps féminin. Mais avant d’être ” traité “,il est mis en scène, et c’est là qu’est la différence et le scandale, on se réfère à l’idéal mais on place sur la couche de la ” beauté ” une petite femme du peuple, que le “peuple de  Paris “, ( s’entend celui qui vient au Salon ) n’a aucune peine à identifier.

Manet  montre autrement ce que l’on a toujours montré, il supprime ce qui est entre le sujet ( le nu ) et la peinture et fait entrer à cette place le réel. La connotation sociale et sexuelle d’Olympia est pour l’époque une véritable provocation, un défi à la société.

C’est donc une femme réelle que Manet ” met en scène”, c’est au réel qu’il rend hommage bien sur, mais l’ambiguïté reste forte; cette jeune femme au petit visage carré, un peu massif mais dont les traits réguliers peuvent passer pour agréables, le peintre la rend par sa mise en scène, désirable, plus encore il l’a dit l’image même du désir.

Manet allonge sa “petite Vénus” non pas comme Ingres sur un somptueux divan mais sur un lit dans des draps d’une blancheur de nacre certes mais fort loin des brocards d’autrefois. Le châle que vient de quitter Victorine pour poser désigne le “modèle”, aucune transfiguration, c’est bien Victorine Meurent qu’on peint et non pas quelque chose d’autre à travers elle. Les bijoux sont modestes, ce ne sont pas des ” bijoux sonores” ; un bracelet d’or c’est vrai, mais simple, un ruban noir retenant une perle, des boucles d’oreille de tous les jours; le vrai bijou pour Manet c’est la nudité de cette femme là, réelle et vivante. Tout le travail du peintre est au service de cette mise en scène, il y mettra même un peu de rideau presque des coulisses.

Victorine est une actrice, elle incarne avec ses deux acolytes, la jolie négresse et le chat noir le personnage central de cette époque du Second Empire.

 

Composition

C’est une des compositions les plus réussies de ce grand siècle de peinture, elle parait simple à première vue, mais la part du réalisme y apporte une chose nouvelle; le jeu des correspondances obéit aussi à la disparition de l’idéal et à son remplacement par le réel. Le tableau est construit sur deux pyramides et deux rectangles. Les pyramides sont la dynamique du tableau, ce sont les deux personnages; les rectangles par contre font les éléments du décor et calent la composition en l’enfermant dans des lignes orthogonales.

La rencontre de ces deux pyramides fait le centre du tableau, c’est bien sur la main d’Olympia posée sur sa cuisse. C’est le premier détail qui frappe celui qui regarde cette peinture et en a perçu l’ensemble. Cette main posée de cette manière cache la place du sexe, Manet n’a pas oublié la leçon de Goya, le tableau doit comprendre le regard qu’on porte sur lui.

Le modèle vient de se débarrasser du châle dont elle s’était couverte, le premier geste est de pudeur. Olympia par ce geste est entrée en scène; entre alors le second personnage et donc la seconde pyramide, celle de la domestique et de son bouquet de fleurs.

La ligne de gauche de cette pyramide passe par la jolie main noire qui tient le papier enveloppant le bouquet et rejoint celle d’Olympia posée sur la cuisse; la composition sert le langage du tableau, ce bouquet a, semble-t-il, quelque chose à voir avec le sexe d’Olympia.

Mais ce qui est caché est aussi montré ailleurs, juste un peu plus loin, au bout de l’autre pyramide où se trouve le chat, aux pieds d’Olympia. Le pied droit est chaussé de cette jolie mule de satin blanc bordé de bleu pervenche, l’autre pied caché en grande partie est déchaussé, derrière la mule le bout des doigts et plus encore érotique sans doute, la mule quittée si près du chat. La domestique noire et l’animal encore plus noir posent aux pieds d’Olympia l’expression de l’admiration générale. La composition, elle, ne ment pas, c’est au sexe qu’elle va.

L’esthétique de la composition chez Édouard Manet se veut signifiante, la réalité doit faire irruption dans la peinture, construire c’est montrer bien sûr, mais montrer c’est aussi dire. Manet veut peindre son temps et rendre par là sujet et matière à la peinture. Cette proposition sera entendue par toute l’école impressionniste

Couleur, lumière

Il a été reproché à ce tableau son manque de profondeur, le traitement de la peinture fut regardé par la critique de l’époque comme négligé et plat. On peut s’étonner maintenant d’un tel jugement car la virtuosité et la volonté du jeune Manet à rivaliser avec les anciens est ici éclatante.

Manet a 31 ans lorsqu’il réalise ce tableau et contrairement à ce qu’on a dit, il ne se moque pas le moins du monde de la Vénus d’Urbino du Titien ou de l’Odalisque de Ingres, la recherche de coloris le prouve.

Le blanc domine la composition de la masse imposante du lit, la literie drapée comme une riche soierie et les oreillers installés comme les coussins du Sardanapale de Delacroix. Il semble que peu de gens aient été sensibles à la splendeur de ce travail de variation sur le blanc. En effet  Manet  joue des coloris en vue de créer l’évocation de trois matières: la première, la nacre (les draps du lit) la seconde l’ivoire (le corps de la jeune femme) et la troisième le pétale de rose clair (la robe de la domestique). Cette symphonie en blanc est d’une part soulignée par les deux semis de fleurs celui du châle et celui du bouquet et d’autre part par les teintes très sombres de l’arrière plan, brunes et vertes.

Mais ce qui est frappant dans ce tableau c’est cette volonté de mise en scène presque théâtrale de l’éclairage, Le peintre place son modèle dans une lumière très forte, lumière du jour bien sûr mais qu’il traite comme une lumière de scène insistant sur l’éclat  touchant de la couleur de peau de cette jeune femme; c’est sans doute cette légère saturation de lumière qui a fait voir le travail sur le corps comme plat. En effet cette blancheur soutenue diminue le modelé au profit de l’éclat de la peau. Mais le côté ivoirin du corps, Manet  le “rend” aussi par le contraste entre le blanc nacré des draps, des oreillers et du papier du bouquet ; il le met d’autre part en valeur grâce au beige du châle plus terne que la peau et l’équilibre avec le rose de la robe de la domestique.

Le contraste se poursuit dans le décor par contre très sombre, organisé à partir de trois coloris; la laque de garance foncée pour le dessous du lit, le vert émeraude des rideaux et le brun du paravent soutenu d’une ligne d’or. L’espace par ce contraste s’approfondit, il s’achève par une bande divisée en deux gris- bleus à la gauche du visage de la domestique, arrière fond de coulisses d’où viennent sans doute les fleurs entourées de leur papier comme le modèle sur les draps.

Le contraste est aussi donné par la différence de couleur de peau des deux femmes, l’ébène répondant à l’ensemble des verts et des bruns jusqu’au point extrême du noir, le chat; L’ivoire au centre du colorisme entre la soie beige et la blancheur des draps.

L’effet le plus marquant est celui du franc contraste de valeurs entre les différents plans du tableau où s’opposent les blancs et roses de Victorine, du sofa et de la robe de sa servante, et les couleurs foncées du fond (le noir du visage, de la main de la servante, et celui du chat).

La cabale montée contre Courbet et par la suite Manet avait aussi un sens politique. L’empereur avait cravaché un nu de Courbet, l’impératrice trouvait cette peinture vulgaire, on voulait encore de l’illusionnisme et de l’idéal du côté des autorités. Et c’est aussi cette esthétique que Manet remet en cause, il refuse de cacher la peinture sous un illusionnisme de convention. Pour lui l’art est bien au delà; que la peinture, le travail du peintre s’entend, soit apparent est pour lui une garantie d’authenticité; c’est ce qui est qui compte, la peinture doit ôter son masque d’illusion pour que le grand art puisse continuer d’exister. on voit que Manet dépasse là son aîné Courbet.

Sans lui, sans sa pensée, les audaces impressionnistes auraient peut-être été plus limitées.

Si Olympia se réfère à des modèles antérieurs (La Vénus d’Urbin du Titien, La Maya desnuda de Goya ou L’Odalisque d’Ingres), sa facture révolutionnaire est tout autant responsable du tollé général qu’elle suscita en 1865 que le choix de son sujet scandaleux. Contemporain du Déjeuner sur l’herbe qui avait fait scandale en 1863, elle consomme la rupture avec une tradition séculaire et fait de Manet le chef de file de la “nouvelle peinture”.

La liberté de la touche, la franchise des contrastes, la virtuosité du pinceau mises au service de l’irruption du réel sur la toile légitiment, de Zola jusqu’à nous, une appréhension purement esthétique de ce tableau.

Son vrai sujet serait l’acte de peindre lui-même, interprétation nullement réductrice et qui n’en exclut pas beaucoup d’autres toujours possibles pour tenter d’expliquer l’impact de ce chef-d’œuvre.

Extrait du travail préparatoire au CD-Rom Secrets d’Orsay