La fève, bientôt l’épiphanie

fève © Secrets de plantes

fève © Secrets de plantes

Botanique

La fève ou fève des marais, Vicia faba de la famille des Fabaceae, est une plante robuste de 30 à 80 cm. Originaire vraisemblablement d’Asie, elle était déjà cultivée à l’époque préhistorique en Europe, en Asie Mineure, en Égypte.
Elle n’est connue nulle part à l’état sauvage et serait issue de la Vesce de Narbonne, fève sauvage spontanée dans toute la région méditerranéenne. En Égypte, on en a trouvé des semences dans des tombes datant de la XIIe dynastie et la Bible la cite deux fois. Les légumineuses devaient suppléer bien souvent à l’insuffisance des céréales.

La tige est creuse, de la grosseur d’un doigt. Elle porte 2 à 6 grandes folioles charnues, ovales, entières avec des stipules larges, dentées, tachées.

Les fleurs, par 2 ou 5, forment de courtes et grandes grappes, blanches ou rosées avec de grandes ailes noires.

La fève renferme dans une cosse verte mouchetée de noir qui peut atteindre 35 cm de long, de 2 à 4 graines aplaties et incurvées, recouvertes d’une épaisse pellicule.

Apprenez à la reconnaître avec la Flore.

Composition chimique et usages actuels

fève

fève

La semence renferme :
– des glucides (60 % de la matière sèche), particulièrement des oses (fructose, galactose, glucose, rhamnose, xylose) et des osides (50 % d’amidon et de cellulose, hémicellulose, saccharose, stachyose, raffinose, verbascose)
– des protides représentés par des :
. acides aminés : arginine, asparagine
. DOPA : 3-4-dihydrophénylalanine, elle se présente dans la plante sous forme L ou sous forme de glycoside. Les quantités de DOPA dans les graines (partie comestible) sont très faibles. En revanche, les cosses fraîches en contiennent 0,5 à 0,75 %.
. protéines : globulines (légumine et viciline)
. enzymes : phosphatase acide, arginase, glutamine synthétase
– 1 à 2 % de lipides, principalement des acides gras dont l’acide linoléique et des phospholipides
– des composés phénoliques, notamment des tanins

On reconnaît à la fève des propriétés anti-diarrhéiques, antispasmodiques et diurétiques. La richesse en protéines confère à la fève des vertus nutritives.

Usage alimentaire
La fève constitue au Moyen-Orient un des aliments de base, consommé essentiellement par les populations pauvres car elle représente une source de protéines peu onéreuse (moins chère et plus facile à cultiver que le soja).

Usages pharmaceutiques
Ses vertus antispasmodiques sont particulièrement efficaces dans les affections des voies urinaires (cystites, coliques néphrétiques) et dans le traitement des voies biliaires (lithiases).
Les fèves étaient autrefois utilisées pour la préparation de bains de bouche et de pansements.

Usages cosmétiques
On attribue à la fève des propriétés astringentes et restructurantes. Sa teneur en protéines en fait un conditionneur capillaire.
Les extraits de fève entrent dans la composition de :
– produits capillaires destinés aux cheveux fins, gras, mous et plats, produits filmogènes après-shampooing
– produits d’hygiène bucco-dentaire
– crèmes astringentes pour les peaux grasses et mixtes
– produits nourrissants pour les peaux matures

Usages traditionnels

fève

graines de fève © secrets de plantes

Les parties, utilisées en thérapeutique, sont les fleurs, les tiges, les sommités, la gousse et les graines. Dioscoride vante son efficacité pour calmer la toux, faire engraisser, combattre la dysenterie et les vomissements ; sa farine hâte la cicatrisation des plaies, fait passer le lait, résout les furoncles et pétrie avec du lait, guérit la cataracte.

Les médecins arabes l’emploient pour empêcher la formation des calculs (Rhazès) ou pour arrêter les crachements de sang (Avicenne). Au moyen âge, Sainte Hildegarde la préconise en cataplasme sur les parties atteintes de gale ou d’ulcères. Guy de Chauliac préconise l’infusion de cendres de tiges de fève comme diurétique, contre la sanie et la gravelle. Les fèves passaient aussi pour un béchique très actif. Quant aux adeptes de la médecine des signatures, se basant sur la ressemblance de la graine avec les organes génitaux, ils préconisaient sa farine contre les affections des dits organes.

Elle a joué un rôle très important dans l’alimentation humaine. Chez les Hébreux, en Grèce, à Rome, dans la France d’autrefois, on mélangeait, en temps de famine, farine de froment et farine de fève ou de lentille pour en faire un pain grossier, indigeste mais très nourrissant. Soumise à la macération de façon prolongée dans l’eau froide, elle sert à confectionner des soupes et des potages. Ainsi préparée, elle est agréable et bien tolérée par les voies digestives : Brillat-Savarin ne l’appelait-il pas “manger des Dieux” ?

Folklore

blason avec fève

blason avec fève

D’après Pictet, le mot fève serait issu du latin “faba”, qui correspond à l’ancien mot prussien “babo”, à l’ancien slave “bobu”, au celte “fa”, “fav”, “fao”, selon les dialectes. Fava et bobu se rattachent probablement au sanscrit “bhag” et au grec “phago”, tous les deux signifiant manger.
Faba, fève et fabaria, févrière sont à l’origine de nombreux noms de villages : Favières, Faverolles, Favelles, Favols….
Vicia vient du grec “bicion”, vesce ou du latin “vincire”, lier, entrelacer, allusion aux tiges souvent entrelacées et grimpantes.

La fève a suscité une impressionnante quantité de légendes, d’histoires, de pratiques et elle est à l’origine de nombreuses expressions.

Elle était largement consommée par les Grecs, les Romains, les Égyptiens mais certaines superstitions semblent en avoir parfois limité l’usage aux classes pauvres. Les préjugés relatifs à la fève sont  peut-être nés en Égypte. Hérodote dit qu’en Égypte, où la fève passait pour être le lieu de transmigration des âmes, les prêtres les avaient en horreur, refusaient de les cultiver et de les manger.

On peut citer Pythagore et Plutarque qui la considéraient comme un aliment nuisible à ceux qui recherchaient la paix, Plutarque pensant par exemple qu’elle engendrait des songes et des visions désordonnés. Les Romains interprétaient les taches noires sur la fleur comme des mots de sinistre signification et les flamines ne devaient ni la toucher, ni même en prononcer le nom. Elle était souvent associée à des rites funéraires : on en mangeait dans les festins qui suivaient les funérailles ou bien encore, dans les lémurales au mois de mai, fêtes destinées à conjurer les Lémures, âmes errantes, le père de famille rejetait une bouchée de fèves noires en disant “par ces fèves, je me débarrasse de vous, moi et les miens”.

En fait les anciens méditerranéens étaient, sans le savoir, influencés par les manifestations mortelles de la favine contenue dans les fèves et à laquelles certains d’entre eux étaient héréditairement sensibles.
Clément d’Alexandrie l’accusait d’entraîner la stérilité et Saint Jérôme, lui attribuant des vertus aphrodisiaques, l’interdisait aux religieuses !
Le moyen âge n’a pas connu ces préjugés et à aucune époque les légumineuses – fèves, pois et lentilles – n’ont été autant consommées.
De nombreux récits l’évoquent. La fève,  associée au froment, à l’orge et au millet, entrait dans la composition du pain dont l’Éternel prescrivit à Ezechiel de se nourrir pendant 390 jours. Exposée au soleil, elle répand l’odeur de la semence humaine, germée, elle prend la forme de l’organe sexuel féminin puis celle de l’enfant. Au temps de Pythagore, les magistrats de la république étaient nommés au moyen de fèves et cet usage serait à l’origine de fête de l’Épiphanie.

C’est enfin parce qu’elle fait gonfler le ventre qu’on dit d’une femme enceinte qu’elle “a mangé des fèves” et “il a passé par un champ de fèves” signifiait “il a perdu l’esprit”.

Recettes

purée vendéenne

Ingrédients
1 kg de fèves fraîches
bouillon
beurre
sel et poivre

Cuire à grande eau salée les fèves fraîches. Egoutter et réduire en purée en mouillant de bouillon. Cuire un quart d’heure à feu doux. Ajouter beurre fin, poivre et sel, et servir bien chaud.

gado gado

Salade indonésienne à la portée de toutes les bourses et excellente comme plat principal ou en accompagnement. La sélection des légumes peut être modifiée, mais les fèves sont indispensables au caractère authentique du plat.
Ingrédients pour 4 personnes :
250 g de
fèves lavées
chou râpé
poireaux coupés en julienne
carottes coupées en julienne
céleri coupé en julienne
1 œuf
Sauce :
1 gousse d’ail
1 petit oignon
1 cuillerée à café de trassi
1 boulette de tamarin
1 cuillerée à café de sucre brun
2 cuillerées à soupe de crème de noix de coco
2 cuillerées à soupe de lait
4 cuillerées à soupe de beurre de cacahuètes
1/2 cuillère à café de cumin moulu
1/4 de cuillerée à café de poudre de piment (facultatif)
1/4 de cuillerée à café de    schénanthe moulu
1 cuillerée à café de sauce de soja foncée

Mettez les fèves dans un grand saladier. Cuisez les autres légumes dans de l’eau bouillante pour les attendrir. Egouttez-les et disposez-les sur les fèves.
Pour la sauce, pilez l’ail et l’oignon dans un mortier, jusqu’à obtention d’une pâte.
Enveloppez le trassi dans une feuille d’aluminium et faites-le chauffer quelques minutes sans matière grasse, dans une casserole ou au four à température moyenne, puis émiettez-le et mélangez-le au sucre. Faites dissoudre le tamarin dans 1 ou 2 cuillères à soupe d’eau. Mélangez le lait de coco et le lait en fouettant.
Mélangez tous les ingrédients de la sauce en fouettant, et versez-la sur les légumes. Décorez le dessus de la salade avec l’œuf dur haché et servez.

cretonnée de fèves nouvelles

Ingrédients
350g de fèves
1 litre de lait
3 jaunes d’œufs
1 cuillerée à café de gingembre en poudre
safran en filaments (facultatif)
restes de viande cuite (volaille ou veau)
ou foies de volaille
saindoux

fèves à la tourangelle

Ingrédients
1 kg de fèves sèches
100 g de beurre frais
24 oignons nouveaux
150g de jambon
2 oeufs
cerfeuil
sel, poivre

Faites cuire doucement à l’eau salée aromatisée, les fèves  sans leur grosse peau.
Égouttez-les et tenez-les au chaud.
En sauteuse, faites blanchir 24 oignons nouveaux  dans du beurre. Ajoutez le jambon en petits dés et 5 ou 6 cuillerées de la cuisson des fèves.
Hors du feu, liez de 2 jaunes d’oeufs battus, salez, poivrez, ajouter du cerfeuil ciselé en bonne quantité, et les fèves.
Laissez mijoter 5 minutes.

soupe aux fèves fraîches

Ingrédients
1 kg de fèves fraîches
2 l d’eau bouillante
sel, poivre
oignons blancs
1/2 pieds céleri
2 carottes
côtes de blettes
1 poignée de haricots verts
pois frais
sarriette
saindoux
farine

Écossez et ôtez la peau d’ 1 kg de fèves. Jetez-les dans l’eau en ébullition, saler, poivrer. Ajoutez les oignons blancs, le céleri, les carottes en quartiers, quelques côtes de blettes, les haricots verts et les pois frais, un brin de sarriette, et laissez cuire une heure à feu doux.
Dans une poêle, au saindoux, faites bien dorer 1 oignon blanc et 1 carotte en rouelles. Farinez. Mouillez d’un peu de la cuisson. Laissez bouillir 5 minutes et versez avec les fèves.
Laissez cuire encore une heure.

fèves fraîches

” Les fèves vertes en gousses se servent cuites avec du garum, de l’huile, de la coriandre verte, du cumin et du poireau émincé. ”
Ingrédients
jeunes fèves
1 à 2 cuillerées de garum (ou nuoc-man)
4 cuillerées d’huile d’olive
coriandre feuilles
1/2 cuillerée de cumin
1 petit poireau

Achetez de jeunes fèves aux gousses bien saines, effilez-les, comme vous le feriez pour des haricots verts. Cuisez-les à grande eau jusqu’à ce que gousse et graine soient bien tendres. Assaisonnez-les, encore tièdes, d’une sauce faite de garum battues dans l’huile d’olive parfumée, de 5-6 brins de coriandre hachée, de cumin et du blanc de poireau cru.
L’originalité de ce plat consiste dans l’utilisation de la gousse entière, délaissée à tort aujourd’hui.

fèves nouvelles

En Arménie on prend un grand plaisir en début de repas ou à l’apéritif à déguster de petites fèves nouvelles, sorties de leur peau et trempées dans du sel fin comme des radis.

lotion

Faire réduire de moitié un demi-litre d’eau où l’on aura mis 250 g de fleurs de fèves et 50 g de pétales de roses ; ajouter le jus d’un petit citron, une cuillerée à café d’eau de Cologne.

eau rafraîchissante

Ingrédients
500 g de fleurs de fève,
100 g de feuilles de rose,
1 000 g d’eau de source
2 citrons
essence de bergamote

Distillez au bain-marie jusqu’à réduction du liquide à 1 litre ; ajouter alors le jus de deux citrons et quelques gouttes de bergamote ; mettez dans un flacon et bouchez hermétiquement. Quelques gouttes dans un verre d’eau et on pourra se lotionner l’épiderme avec un petit tampon d’ouate humecté du mélange.

La famille Bellelli d’Édgar Degas

Edgar Degas

La Famille Bellelli d’Édgar Degas – Musée d’Orsay

Giulia, un personnage proche de Degas

« Je les fais avec leurs robes noires et des petits tabliers blancs qui leur vont à ravir », s’exclame Édgar Degas en train de peindre ces deux petites cousines.

Qui souhaite sortir de ce drame domestique ? Tous les regards divergent. Sous la protection maternelle, Giovanna, debout, fixe droit devant elle. Mal assise, Giulia, sa sœur, esquisse un pas de danse. Mouvement d’impatience, elle a envie de suivre le petit chien. Hors champ dynamique. Elle se rapproche du peintre. Comment la composition met-elle en scène toutes ces émotions et ces non-dits ?

Probablement salon de 1867 – 2 x 2,5 m

Sujet

La famille Bellelli est un portrait de groupe. Laure de Gas, la tante du peintre, a épousé Gennaro Bellelli, homme politique napolitain engagé dans la lutte pour l’indépendance de l’Italie et partisan de Cavour.

A cette époque Gennaro Bellelli est écarté de sa ville natale, il est en exil politique à Florence, il en souffre terriblement et ses difficultés personnelles affectent sa vie de famille et particulièrement son épouse Laure, elle-même personnage compliqué, et comme on peut le ressentir dans le tableau réalisé à cette époque très tourmentée.

Les deux petites filles Giovanna et Giulia par contre semblent moins atteintes par les événements familiaux, manifestement l’atmosphère générale ne les empêchent pas d’être dans leurs vies d’enfants. Le Génie de leur cousin (ou sa tendresse) a réussi cette prouesse de faire apparaître dans chaque personnage le contenu de sa solitude, les raisons de son attitude telle qu’elle est décrite dans l’œuvre ; et son lien aux autres membres de la famille.

Ce tableau est effectivement l’œuvre majeure du jeune Degas ; il a 24 ou 25 ans lorsqu’il commence à le peindre, à Florence puis à Paris, quelques mois après son retour d’Italie, dans un atelier où il vient de s’installer, à partir de dessins et d’esquisses réalisées sur place. On ne sait quand il l’acheva mais on pense qu’il y retravailla avant sa présentation au salon presque 10 ans plus tard. Il est fort possible que l’ambition du jeune homme entamant la réalisation d’un tableau de cette taille, était de le présenter au salon.

Ce tableau n’est pourtant pas un travail de circonstance, car il contient un regard exceptionnel et une conception du sujet complètement nouvelle, c’est le portrait de ce qui est là, maintenant, sous les yeux du peintre, dans une sorte de condensation émotive, traduite par une des factures les plus intenses et les plus belles qu’on puisse voir dans la peinture de ce siècle. Dans ce portrait de famille exceptionnel par ses dimensions et son réalisme novateur,

Degas a introduit sous forme d’un petit portrait qui se détache sur le mur du fond la figure de son grand père Hilaire Degas qui venait de mourir, d’où les vêtements de deuil des personnages féminins.

Ce tableau, probablement présenté au Salon de 1867, resta plus tard dans l’atelier de l’artiste et fut déposé chez Durand-Ruel en 1913. Peu de gens le virent avant la mort de Degas en 1917.

Composition

Le tableau est divisé en deux parties nettement distinctes qui correspondent aux deux personnages adultes, le père et la mère, Gennaro et Laure Bellelli.

Dans l’univers du père : le fauteuil noir sur lequel il est assis, le petit chien déjà à moitié sorti du tableau, le bord de la table sur lequel est posée une liasse de papier, la cheminée de marbre gris surmontée d’un miroir à encadrement doré, l’horloge à colonnes, les livres brochés, le chandelier.

Une ligne qui suit l’encadrement du miroir et la ligne de la cheminée qui lui fait suite, le sépare de l’univers de la mère auquel correspondent : l’ouverture derrière elle, le portrait de son père encadré d’or au mur, ses deux filles Giulia et Giovanna, la partie gauche de la table sur laquelle elle appuie sa main à côté (probablement) d’un sac à ouvrage multicolore. Les deux personnages sont inscrits chacun dans un triangle qui ne se recoupent qu’à proximité du pieds visible de la petite fille (Giulia) qui est au centre du tableau pour la ligne qui correspond au regard du père, et au pieds absent pour la ligne qui suit la diagonale du bras gauche de la mère.  Degas a donné dans cette composition subtile, une sorte d’autonomie relative à l’espace des deux petites filles qui sont aussi inscrites dans deux triangles plus petits, celui de Giovanna inscrit dans celui de sa mère et l’autre faisant une sorte de lien entre le père et la mère.

La composition qui met en relation les différents éléments du tableau donne une foule d’indications coordonnées permettant de pénétrer dans cette œuvre comme on pénétrerait dans l’univers d’un film.
Le metteur en scène italien Visconti disait que l’histoire d’une famille suffisait pour décrire l’univers d’un pays à un moment donné, cette phrase du grand cinéaste pourrait fort bien s’appliquer à ce tableau de Degas qui d’ailleurs décrit une famille italienne.

 

Couleur, lumière

Aucune couleurs vives dans ce grand tableau de deuil, le noir le blanc et ce bleu très doux de la tapisserie dominent l’ensemble. Tout le reste sont des notes : Effet d’or de l’encadrement du portrait du Grand père, Hilaire Degas, encadrement du miroir, les rouge carminé des colonnes de l’horloge, et le tapis au sol dans des couleurs sourdes. Une seule chose attire vraiment l’œil : ce petit amas de couleur de ce que l’on peut supposer être un nécessaire de couture et qui est mis en relation avec la main de Laure Bellelli.

L’ambiance générale est imprégnée par ce bleu en deux tonalités de la tapisserie, auquel répond les teintes ocre d’or, brunes et grises du tapis. Les teintes d’or sont bien sur mises en valeur par ce bleu, mais aussi les noir des robes et du fauteuil de Gennaro Bellelli et bien sûr le blanc des tabliers des enfants si subtilement imprégnés de ce bleu ambiant qui peut être interprété comme un rappel du ciel de Toscane ; il donne au tableau une note fraîche et allègre qui correspond bien à la jeunesse de ces deux enfants qui sont pour le peintre la partie la plus importante car à l’époque il est encore jeune et donc près de ses petites cousines. On sait par ailleurs qu’il les aimait profondément et était très attaché à la famille de sa tante. Laure Bellelli l’avait d’ailleurs invité en Toscane où il est resté plus longtemps qu’il n’était prévu originellement.

Le deuil du grand père Hilaire Degas, Gennaro Bellelli ne semble pas le porter, en tout cas dans le tableau, mais curieusement son fauteuil est noir, il y a sans doute une ironie de Degas dans ce détail, le fauteuil de l’exil politique est assimilé à un deuil.

De toute manière Gennaro Bellelli est décrit comme un personnage uniquement préoccupé par sa propre histoire, immobilisé au coin du feu face au miroir, la tête surmontée d’une horloge, il attend ; et si il détourne les yeux des papiers qui sont sur la table c’est juste un instant ou son regard est mis en relation avec l’attention que sa fille Giulia porte au petit chien qui est déjà à moitié sorti du cadre du tableau.

Cette idée de sortir habite donc ces deux personnages, le père et la fille différemment bien sûr et Degas met en relation ces deux personnes non seulement par des éléments psychologiques mais aussi plus picturaux :  deux diagonales faites par le haut du tablier et le bras gauche du père appuyé sur l’accoudoir du fauteuil noir. Ainsi le peintre crée une relation visuelle complexe, car contrairement à Giovanna, Giulia qui fait partie de l’univers de la mère en est séparée partiellement et quelque chose la rattache à son père dont elle est aussi séparée.

Matière, forme

La facture de ce tableau reste encore classique, elle trahit l’admiration de Degas pour les maîtres anciens comme Van Dyck ou Bronzino mais aussi modernes comme Ingres, mais le traitement du sujet ne l’est pas, car Degas développe un moment de l’histoire d’une famille avec une richesse étonnante.

Ce qui importe le plus pour le peintre c’est manifestement les deux enfants à travers desquelles il décrit l’histoire de cette famille, Giovanna est dans l’orbite de sa mère, elle est peinte comme si elle ne faisait qu’un seul personnage avec sa mère. Mais dans le tableau, et pour Degas, si Laure domine le couple mère-fille par sa taille, la présence de Giovanna est bien plus forte que celle de cette femme perdue dans son chagrin et complètement tournée vers l’intériorité ; la petite Giovanna regarde vers nous (ou vers le peintre) avec intensité, elle se sait en train d’être peinte, et son joli petit visage laisse passer une certaine jubilation. Giulia, elle, est le centre du tableau, elle en est l’agent moteur pourrait-on dire ; à moitié assise sur une chaise du même bleu que la tapisserie, elle est en déséquilibre, un pieds sur le sol l’autre cachée sous elle, les mains sur la taille, elle est dans une position de départ de danseuse ; le regard vient d’être attiré par le petit chien qui sort de l’espace du tableau, mais il est ambigu, elle semble regarder ce que désigne le chien pour elle : Sortir.

Le mouvement de liberté de cette enfant est ce qui entraîne la dynamique du tableau, il est figuré par un mouvement de danse ; toute sa vie Degas dessinera des danseuses pour l’expression du mouvement dans sa plus grande beauté.

Pour aller plus loin dans l’analyse de ce tableau.

Extrait du travail préparatoire pour le CD-Rom Secrets d’Orsay

Odorat et communication

odorat

système de codage des odeurs

Parler des odeurs

Les poètes ont toujours souhaité communiquer par les odeurs (Baudelaire, Huysmans ou Burroughs, Proust), les plasticiens aussi (Goya, Titus Carmel, Joseph Beuys) et le cinéaste John Waters, inventeur de l’odorama. Nous sommes souvent tentés, en regardant un film, de le mettre en odeur, tant les images “sentent” quelque chose.

Mais la communication sur le mode olfactif est peu valorisée chez l’humain et la tendance actuelle est plutôt à la désodorisation et au déodorant. Pourtant la perception olfactive, surtout associée à des stimuli visuels et auditifs, est source de sensations de plaisir et de déplaisir.

Notre odorat forme des “images olfactives” dans le cerveau.

Le langage lié à l’odorat est d’autant plus survalorisé dans le discours que le sens lui-même est dévalorisé et peu utilisé dans la communication sociale.

Ne dit-on pas: comment te sens-tu? Être au parfum, ça sent la magouille, être en odeur de sainteté, je ne peux pas le sentir, avoir du flair, avoir le nez creux.

L’odeur est liée au secret, au mystère, au caché.

Les sons ont une intensité, une hauteur, une durée, les choses vues ont des couleurs et des formes, les aliments sont amers, acides, sucré, salé, mais une odeur, peut-on seulement dire qu’elle est agréable ou désagréable, c’est un peu court?

Les parfumeurs utilisent le langage des volumes, le parfum est décrit comme une sculpture, il a une note de tête, un corps, puis ils se réfèrent à des odeurs déjà connues: boisé, ambré, etc. Dans la vie courante, nous comparons aussi à ce qui est connu: ça sent le café de grand-mère, les frites, l’ail…Il est plus facile de reconnaître une odeur que de la décrire, et encore parfois nous laissons-nous abuser: de nombreuses personnes à qui l’on fait sentir une odeur d’huître disent que ça sent le citron!

L’olfaction dans la vie quotidienne

Chaque individu possède une odeur personnelle, reconnaissable entre toutes. Des T shirts portés pendant 24 heures par une personne sont reconnus dans la plupart des cas par ses proches. Les enfants reconnaissent l’odeur de leurs parents et réciproquement. Les femmes reconnaissent mieux l’odeur de leur partenaire que l’inverse.

L’importance des odeurs a beaucoup diminué depuis les progrès de l’hygiène. Les odeurs nauséabondes servaient d’indicateurs et les parfums avaient pour rôle essentiel de les dissimuler. Au cours du XXe siècle, pendant un temps,  les foyers ont été alimentés avec du gaz inodore. Devant la recrudescence des accidents, on a très vite rétabli le gaz originel avec son odeur, indicatif précieux d’une fuite. La détection des odeurs a une fonction de mise en alerte, mais au bout de quelques minutes on ne sent plus l’odeur (les testeurs de parfum connaissent bien ça, on est très vite saturé). C’est le premier “flairage” qui est significatif. Aujourd’hui le seul endroit de la ville où il existe encore un mélange complexe d’odeurs est le métro.

Certaines odeurs sont associées à certains lieux ou à certains objets : l’encens à l’église, l’éther à l’hôpital, la javel à la piscine, le savon à la salle de bain, le pain à la boulangerie, la naphtaline à l’armoire de vêtements de grand mère, le champignon au sous-bois, le bacon grillé à la poêle à frire. le foin à la moisson, etc.

Les odeurs peuvent être un élément déterminant de rupture avec les chaînes ordinaires, provoquer l’apaisement ou aider à la surexcitation. L’encens, la fumée des holocaustes, la poudre de l’arme à feu ne sont pas de simples condiments, par les déclenchements profonds qu’elles provoquent, ces odeurs sont l’élément déterminant de la mise en situation. Il suffit d’imaginer un sanctuaire où flotterait une odeur insinuante de cuisine (ça m’est arrivé au musée de l’homme dont les salles sont très mal isolées des cuisines, l’odeur m’a empêché de savourer l’exposition) ou un champ de bataille traversé par des effluves printanières pour percevoir les ruptures de conditionnement qui en résulteraient. (d’après Leroi Gourhan, la mémoire et le rythme).

La fonction du parfum

a été d’abord religieuse (dans l’Antiquité, les dieux se nourrissaient du fumet des viandes grillées), puis de dissimulation des odeurs (au XVIIe et XVIIIe siècle l’odeur transportait les vecteurs des maladies, on pensait qu’en se protégeant des mauvaises odeurs par le parfum, on se protégeait de la maladie), puis de ré-odorisation après l’hygiène.

Odeurs plaisantes et déplaisantes:

Les odeurs plaisantes sont nommées plus souvent que les déplaisantes, les femmes mentionnent plus souvent les odeurs que les hommes. Enfin, si on dresse une carte des odeurs les plus courantes (liées à : civilisation, nourriture, boisson, nature, homme, arts) en demandant aux sujets de les classer en agréable et désagréable, c’est dans la catégorie homme que l’on trouve le plus d’odeurs déplaisantes.

L’odeur et le sexe

Les essais sur les animaux montrent que le comportement sexuel dépend du bon fonctionnement de l’odorat et de la perception des odeurs par le cerveau. Les animaux, en particulier les insectes,  grâce aux phéromones, repèrent leur partenaire sexuel  à grande distance. Les réactions sexuelles chez l’homme dépendent également de stimulations olfactives mais chez l’humain, l’apprentissage modifie fortement l’orientation génétique et fait oublier les performances olfactives de la prime enfance. Les expérimentations sont donc très complexes. Pourtant, on sait que la sensibilité de l’odorat de la femme varie avec son cycle menstruel, que les personnes atteintes d’anosmie ont une activité sexuelle réduite et que les parfums ont un effet érogène : une femme enceinte repère plus de femmes enceintes que d’habitude, un homme affamé ne repère que la nourriture et un homme à qui l’on fait sentir un parfum est plus réceptif aux images érotiques .

Il ne faut pas confondre les phéromones humaines, spécifiques de l’espèce, avec les odeurs corporelles qui varient selon les individus. Leurs rôles respectifs dans l’espèce humaine sont encore très mal connus.

Comment sent-on?

Chaque individu possède non seulement une odeur personnelle mais aussi un comportement personnel de flairage (dans le film rencontre avec Joe Black, la mort, en vacances sur terre découvre le flairage avec délice), une stratégie individuelle. La méthode d’échantillonnage de l’odeur est commandée en partie par l’anatomie de chaque nez. Le système limbique du cerveau, qui exerce une grande influence sur le comportement social et sexuel, est en étroite liaison avec le rhinencéphale

Un seul flairage donne presque autant d’informations perceptives que plusieurs et il est très difficile d’améliorer les performances d’un flairage spontané. Pour l’individu moyen, dans la vie courante, le flairage spontané a un débit de 30 litres par minute, un volume de 200 cm3 et une durée de 0,4 secondes.

Nous ne sentons pas tous la même chose (c’est à dire, nous analysons différemment les odeurs et nous dégageons des odeurs différentes), du fait  de l’alimentation, du tabagisme, du climat, de la pilosité, du métabolisme, du mode de vie (une putain est étymologiquement quelqu’un qui pue), de l’ethnie, de la famille et de la culture.

L’enfer, c’est l’odeur des autres, c’est bien connu!

Pour en savoir plus

Ruth Winter , le livre des odeurs

Alain Corbin, le miasme et la jonquille

Rimel, le livre des parfums

F. Mascherpa, réflexions concernant l’olfactivité sexuelle

Porter : Human kin recognition by olfactory cues

Kirk Smith: Human social attitudes affected by androsterol

Freeman: Pheromones (olfactory communication)

Zwang : L’odorat dans la sexualité humaine

Louis Peyron: Enquête sur la mémoire olfactive

Eliade Miroca: Le chamanisme et les techniques archaïques de l’extase

Edouard T . Hall: la dimension cachée

André Holley: la perception des odeurs

J. Levron: La vie quotidienne à la cours de Versailles au XVIIIe siècle

E. Roudnitska: L’esthétique en question

J.L. Peytavin: les neurones ont du nez

Daniel Bret: Gestes et mimiques associées à la reconnaissance des odeurs

Margaret Schleidt: Statistique sur la perception (agréable/désagréable) des odeurs.

N’oubliez pas votre nez!

détail des Quatre saisons d'Arcimboldo - l'automne - Musée du Louvre

détail des Quatre saisons d’Arcimboldo – l’automne – Musée du Louvre

Cette semaine, reniflez tout avant de toucher, de manger ou de boire : vos aliments, vos proches, vos vêtements, les lieux.Testez plusieurs parfums pour choisir celui qui vous donne le plus grand pouvoir de séduction.

On oublie trop souvent que l’odorat est un moyen de communication non verbal important. Il est considéré comme secondaire parce qu’il a l’image d’un sens animal et non humain et surtout parce qu’il est considéré comme tabou du fait de son rôle majeur dans les interactions sexuelles.

Redécouvrez la puissance de votre odorat et reconsidérez vos relations en éliminant de vos fréquentations toutes les personnes que “vous ne pouvez pas sentir!”