La pie de Claude Monet

 

La pie - Claude Monet - Musée d'Orsay

Variations lumineuses du blanc au noir

« Je vais dans la campagne qui est si belle ici, que je trouve peut-être plus agréable encore l’hiver que l’été. Je crois que cette année, je vais faire des choses sérieuses. » Monet aime informer son ami Frédéric Bazille de son travail en cours.

La petite voleuse ne se serait-elle pas fait ravir le premier rôle ? La lumière lui préfère la neige. Qu’elle illumine d’un jeu varié. Ses vibrations virevoltent sur le blanc moelleux et l’imprègnent d’une gamme diffuse. Ombres du premier plan teintées de bleu, soleil percé d’ocre et de mauves raffinés, toit chargé d’un gris aérien. Entrez dans cette danse de la lumière.

1868-69 / 130 cm x 89 cm

Sujet

Un paysage de neige sous le soleil peint à Étretat au cours de l’hiver 1868-1869 et où le seul acteur vivant est un oiseau.

La pie est une œuvre si simple qu’on est confondu par son évidence et sa vérité. La petite voleuse est là sur le portail de la barrière, elle nous regarde, Monet allègre nous donne le regard de la pie ; l’œil de l’oiseau pour voir le bonheur de chaque instant, la formidable beauté du monde, si simple à atteindre à qui sait regarder comme l’oiseau, c’est à dire comme celui qui vole, comme celui dont le regard vole.

Mais le vrai sujet du tableau est le blanc et son miroitement dans le soleil vu par un œil de peintre.

 

Composition

Les impressionnistes sont modernes, ils veulent l’espace tel qu’il est vécu bien sûr. Monet n’a pas oublié Barbizon, et Millet et Courbet. Monet prouve, il fait une performance, il agit et peint en virtuose. On le trouvera facile, vulgaire même. La pie est composée de telle manière justement qu’on ne sente pas qu’elle est composée, Monet veut que vous soyez dans la neige avec lui, dans l’émerveillement de la lumière de l’hiver, voleur d’instant à contre-jour mais face au soleil. La perspective est dans l’atmosphère soulignée par les lignes de la composition : les horizontales de la haie et de l’horizon, les verticales des arbres et de la barrière, les diagonales des ombres au premier plan. Un étagement de plans horizontaux où la blancheur est modulée dans la lumière et les ombres bleutées.

 

Couleur, lumière

Le blanc dans la peinture est difficile à manier, Monet le fait varier comme on ne l’a jamais fait, la neige est pour lui le plus beau miroir de la lumière qui soit, il teinte ses ombres de bleu, ses places de soleil d’ocre et de mauves délicats, les toits couverts de cette matière si lumineuse d’un gris léger qui l’éloigne. Le ciel de ce temps froid est rose ocré d’un somptueux éclat ; le soleil en face permet une variation sur le clair obscur qui laisse à la neige tout son brillant, les empâtements ne sont là que pour donner la forme à ce manteau qui recouvre presque tout ; chaque coup de pinceau fait un volume et ce volume fait une vibration de lumière.

Le colorisme de cette toile à la fois si riche et si efficace, ressemble à un travail de camaïeu et a le charme de ce genre de peinture. Monet n’est pas dominé par la couleur, cette obsession viendra plus tard, lorsque, comme Cézanne qui découvrit la force picturale du volume, il découvrira la couleur en soi et commencera à l’expérimenter, ce qui occupera les dernières années de sa vie. Ici l’équilibre du tableau est retrouvé, le divisionnisme de la couleur discrètement pratiqué ne choque pas, Monet veut d’abord et avant tout entrer dans cette lumière de neige et la réaliser totalement, c’est à dire restituer au regard une perception directe de ce qu’il a vu et qui l’a émerveillé.

 

Matière, forme

La grandeur de l’impressionnisme vient principalement de cette volonté de rapprocher le regard de la peinture par la sensation visuelle ; héritiers des positions de Courbet, Les impressionnistes sont bien sûr allés plus loin dans la mesure ou il ont supprimé tout sujet qui représente, au profit de ce qui montre ; c’est dire la vie vécue elle-même. Et même la retrouver dans le passé à travers un instant de hasard comme c’est le cas dans « Un coin d’appartement » ou Monet en une seule toile magistrale (il a 35 ans) nous montre ce que fut son enfance. Au moment de la pie il a 28 ans, la peinture et la vie se rejoignent dans cette toile, il y a aussi le propre de cet âge, une adhésion profonde au réel, à la sensation, au bonheur d’être, qu’il a déjà fait apparaître l’année précédente avec « Femmes au jardin ». Monet, celui de la jeunesse, celui de la pie, est emporté par un vent léger, il touche les choses, les serre dans son regard, les délivre de leur pesanteur et fait du tableau l’expression de la danse de la lumière. Dans cette toile, la touche divisée et le camaïeu de blancs, gris bleutés et beiges se confondent avec la matière molle de la neige et du ciel nuageux de l’hiver. La lumière fait l’unité du tableau.

Extrait des analyses plastiques réalisées pour le jeu sur CD-Rom “Secrets d’Orsay

2 comments for “La pie de Claude Monet

  1. 3 juillet 2014 at 12:59

    Bonjour,

    vous écrivez au début de l’article :

    “Monet aime informer son ami Bazin de son travail en cours.”

    Ce n’est pas Bazin, mais Bazille, Frédéric Bazille,

    et les dimensions du tableau sont 1m30 x 89 cm.

    Cordialement :-)

  2. 3 juillet 2014 at 15:20

    Merci infiniment pour votre correction que je reporte dans l’article : pour le 1,30 m, le 1 a sauté, c’est une coquille, en revanche la lettre est bien adressée à Bazille bien sûr. Comme quoi il faut beaucoup relire car cette coquille a échappé à la relecture des conservateurs du musée d’Orsay au moment de la sortie du CD-Rom “Secrets d’Orsay” et à moi-même lorsque j’ai mis ce texte en ligne…or je connais bien le sujet.

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