Danseuses montant un escalier d’Edgar Degas

Danseuses montant un escalier - Edgar Degas - Musée d'Orsay

Danseuses montant un escalier - Edgar Degas - Musée d'Orsay

Un cadrage révolutionnaire au service d’un instantané

Max Liebermann, le peintre allemand, admire cette « impression d’instantané » chez Degas. Il pense qu’« il est capable de composer de telle sorte que cela ne ressemble plus à une composition ».

Une danseuse entre en salle. Dernière marche de l’escalier, instantané sur le premier pas qui touche le sol. Elle est suivie par deux autres, coupées à ras bord. Angles de vue décentrés, déplacements contraires, balancement des tutus, perspective zigzagante ; ici, tout est mouvement, tendu, répété, rendu à son paroxysme. Comment la composition mène-t-elle ce cours de danse ?

1886-1888 / 30 cm x 89,5 cm

Sujet

Degas aimait le spectacle, tout le spectacle, ses lumières, ses musiques, ses costumes de toutes les couleurs, et surtout ces fleurs en mouvement que sont les ballerines. Deux corps auront compté pour lui, celui de la femme et celui du cheval, mais ce n’est jamais un corps immobile que montre Degas, le cheval court, saute, se cabre ; la femme, elle, chante, danse, se lave ; chez Degas les corps sont toujours en mouvement et plus il s’enfoncera dans la peinture plus cette obsession du mouvement envahira son œuvre.

Il y a manifestement deux parties dans cette œuvre : avant et après 1870 . Quelques chevaux avant 70, et leurs cavaliers, mais aucune danseuse ni chanteuse ni comédienne. Le spectacle commence après la guerre.

Monter en scène se prépare à l’école, à l’école de danse ou chaque jour on monte l’escalier qui mène à cette salle de cours. Degas qui connaît à cette époque très bien tout ce qui concerne la danse en lit parfaitement toutes les émotions qui font partie de son obsession : le mouvement. Il brosse ici dans ce vide impressionnant de la salle de danse l’émotion de celle qui va entrer dans la lumière, les éternels premiers pas, même si cette jeune femme danse déjà depuis longtemps, c’est cette tension du corps de la danseuse à l’entrée en salle ou en scène que Degas décrit ici.

Composition

Personnages en mouvement coupés par le bord du tableau = instantanés.

Ce qu’on appelle un zig-zag est dans cette toile à l’origine de la composition, le triangle en est vraisemblablement la base, mais Degas est fasciné par le balancement raide des tutus et du déhanchement un peu gauche que les chaussons de danse impose à la démarche normale des danseuses. Une ligne de perspective d’ailleurs peinte sur le mur de l’escalier (donc suggérée plutôt qu’affirmée), désigne l’espace de lumière de la salle de danse, endroit du travail et du triomphe, éclairée par le jour et par la ville que l’on distingue là bas par une fenêtre lointaine. Degas veut l’espace développé, grand, réel, « naturaliste » comme on disait à l’époque ( où on ne se sentait pas encore si séparé de la nature que par la suite).

Mais toute cette perspective n’est là que pour montrer le mouvement, cette agitation d’oiseaux des danseuses. L’action comme souvent chez Degas est celle des marges, moments de repos, agitation des coulisses ; là c’est l’escalier, lieu de passage, lieu sans importance pour les danseuses, mais si important pour le peintre qui les regarde, car là, cette jeune femme dont le corps commence à recevoir la lumière du jour, oublie l’instant et le lieu, elle est toute entière dans l’effort à venir et dans l’espoir de réussir, comme lui le peintre de réussir cette chose, combien difficile :saisir le mouvement dans toute sa richesse animale et humaine, dans cette réunion impossible, condition de la beauté naturaliste, mais pourquoi ne pas dire naturelle.

Couleur, lumière

La lumière de l’extérieur envahit la salle de danse elle se répand vers le bas dans la droite du tableau elle frappe le personnage central, cette danseuse anonyme qui est le cœur et le sujet du tableau . Tout le colorisme du décor est en relation avec le corps de la danseuse, avec son émotion, le rouge garance de la bande basse du mur de l’escalier, le sol si charnel dans sa couleur, sur lequel elle va danser, tout est résonance du mouvement d’arriver de cette danseuse un instant seule dans l’escalier, et qui va se mêler aux autres, faire partie de la corolle des ces fleurs en mouvement.

Contrastes ombres / lumière

Talus blancs, mur brun, nœud rose.

Matière, forme

Tout le XIXe siècle voulait atteindre la matière des choses, même Ingres avec ses surfaces on ne peut plus lisses, mais personne n’osait y aller directement à cette matière, il faudra Van Gogh qui suivait Monicelli à la trace pour y accéder. Tout le siècle s’est évertué à la représenter et Degas est un des plus acharné à cette tache, mais il ne franchira pas cette marge que Monet passera sur son pont japonais à la fin de sa vie, mais au XXe siècle.

Cette matière lumineuse est le fondement de la hantise plastique de Degas, mais ce n’est que vers 90 qu’il l’atteindra après une recherche plastique d’un acharnement formidable, où le peintre veut mêler lumière et matière en une nouvelle représentation ,il  n ‘est pas loin des impressionnistes dans cette recherche, mais se différencie d’eux par cette chose justement, cette matière-lumière à l’intérieur du tableau ; alors que Monet l’amène à la surface du tableau. Degas reste dans l’idée du mouvement et Monet dans celle du miroitement. Le mouvement a ses exigences, c’est évident, il lui faut un espace pour se faire, il lui faut l’ombre et la lumière pour sa dramatisation,. Degas accepte la touche mais pas le risque de la surface comme Gauguin, il n’est pas un contemplatif, il est un scrutateur. Cela il l’a montré dès le début : la finesse de l’analyse psychologique ; voilà la matière de son œuvre. Les formes en découlent bien sûr, perfection des attitudes, vérité des mouvements, exactitude des lumières.

Extrait de l’analyse plastique préparatoire pour le CD-Rom de jeu Secrets d’Orsay

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