L'église d'Auvers sur Oise de Vincent Van Gogh

L'église d'Auvers sur Oise de Vincent Van Gogh - Musée d'Orsay

L'église d'Auvers sur Oise de Vincent Van Gogh - Musée d'Orsay

Intensité désespérée et silence tonitruant

J’entends encore Van Gogh murmurer : « C’est inutile, la tristesse durera toute la vie ».

C’est la nuit en plein jour ! Bleu cobalt, ocre, vert tournoient dans un grondement sourd. Intensité des touches, ondulation des traits, l’église vacille des contreforts au clocher. Va-t-elle plier ? D’où vient cette fureur de travail, ce tremblement excessif du paysage ? L’étude de la couleur est un premier pas…

Juin 1890 – 94 cm x 74,5 cm

Sujet

Cette toile est une des dernières du peintre, elle date du mois de juin 1890, Van Gogh se suicidera le 27  juillet de cette même année. Quelques heure avant sa mort il dit à son frère Théo qui tentait de le rassurer: ” c’est inutile, la tristesse durera toute la vie”. On ne peut pas penser que le choix du sujet  ait été indifférent à cet ancien pasteur que fut Van Gogh, on ne peut non plus douter que le point de vue choisi ne soit significatif. L’église est vue de derrière d’une part et on retrouve ces mêmes deux chemins qui figurent dans la toile du champ de blé aux corbeaux qui fut exécutée, quelques jours plus tard et qui n’est pas sans rappeler l’idée de la marche dans les blés et donc celle du semeur et de son opposé le faucheur.

La passion de l’art semble aboutir là, à cette image proche d’une hallucination où le peintre retrouve une de ses hantises impossible à réaliser: la communauté des hommes dont l’église fut pour lui le premier lieu, et dont il fut chassé pour son comportement considéré par les autorités religieuses comme exagéré; ses protestations devant les conditions de vie des mineurs du borinage, et son soutien à une grève achevèrent de ruiner sa réputation. Ici comme un rappel violent de son passé Van Gogh peint une église qui lui tourne le dos.

C’est une église de village, gothique, dont Van Gogh accuse un aspect : la vieillesse. C’est une église de paysans, comme eux profondément attachée à la terre. Elle porte la trace de ce délabrement et de cette misère qu’il a peint depuis le Borinage et qu’il avait jusqu’ici livré au regard à travers les hommes, travailleurs de la mine puis paysans. Mais  ici la puissance du symbole choisi donne évidemment l’idée d’une intention, l’église est le lieu de réunion de la communauté villageoise, et  c’est  peut-être le monument qui la symbolise dont il fait le portrait. Van Gogh est loin en 1890 de son expérience religieuse, et ses tendances mystiques se sont déplacées sur ce qu’il appelle la passion de l’art  mais il n’a en rien renoncer à entrer dans la communauté des hommes. Il y a pourtant dans ce tableau un désespoir et une profonde mélancolie, quelque chose de semblable à ce qu’Antonin Artaud appelait ” un effondrement central de l’être”.

Composition

Ce tableau est une des constructions les plus étranges de la peinture duXIXe  siècle. Bâti sur un losange légèrement dissymétrique, le sujet est verticalisé, la disposition des deux chemins qui cernent l’église ne ramènent pourtant  pas le regard à un sol dont la perspective serait stable; au contraire Van Gogh a insisté dans sa composition sur la verticalité, ce qui amène à deux réflexions: La première concerne le point de vue, en effet la scène donne le sentiment d’être vue d’en haut et pourtant l’église domine d’une manière écrasante l’espace du tableau; l’impression donnée est celle de la vision d’un géant. D’autre part la verticalité accusée du tableau, loin de ramener le sujet à la surface lui donne une allure flottante, comme suspendue dans l’air. Ces divers éléments soutenus par le tournoiement  bleu du ciel ( figure de style qui apparaît dans la peinture de Van Gogh en 1889 ) accroît le sentiment de vibration de l’air, mais cette vibration insistée et mêlée au choses elles-mêmes donne l’impression très inquiétant d’un feu violent .

Couleur, lumière

C’est, comme nous l’avons vu plus haut, en 1889 que Van Gogh commence à utiliser ce coup de pinceau ondulant qui sur le plan plastique lui est peut-être venu des formes arrondies du Gauguin de Bretagne;  mais Van Gogh n’utilise jamais l’aplat et continuera jusqu’à sa mort avec cette touche en traits successifs qui caractérise son style. Il y a peu de tableau où cette touche longue et ondulante envahit totalement le tableau comme c’est le cas de “La nuit étoilée”.

Van Gogh construit son tableau au pinceau comme il procède habituellement. Cette fois semble-t-il avec un noir ou un gris de paynes, couleur légèrement teintée de bleu. Il sertit fortement l’église et les divers éléments qui la composent. Sans doute a-t-il ensuite posé un jus de couleur bleue pour le ciel et l’église, un ocre pour le chemin et un vert pour les parties d’herbes. Puis il fait vibrer les gris de l’église en les teintant de bleu ou de vert selon le lumière, laissant des clairs en cassant ses gris différents d’ocre, de rouge et bien sur de blanc. Les toitures sont travaillées en brun et les parties de tuiles en ocre rouge. Une fois de plus le peintre accentue les contrastes pour créer le sentiment d’une intensité de lumière méthode qui lui a permis de résoudre ce problème à Arles.

Le ciel ainsi  “forcé” si on peut dire devient  presque un ciel de nuit en plein jour, il ajoute une note étrange à la volonté du peintre de pousser l’expression jusqu’au plus loin qu’elle puisse aller. C’est en bas du tableau qu’il fait éclater la saturation de lumière en faisant vibrer ses touches en formes de tiret à partir de l’ocre, de la terre de sienne naturelle et brûlée sur un fond d’ocre blanchi tacheté de jaune. On retrouve sous des touches de formes différentes l’ocre dans les parties ensoleillées de l’herbe, mêlé à des touches de vert. L’église qui est à contre-jour en réalité fait une ombre sur l’herbe où le peintre a disposé de petites touches de blanc, fleurs blanches haut- perchées qu’on ressent détachées du vert sur lequel elles sont posées.

Matière, forme

L’église d’Auvers telle que Van Gogh l’a peinte donne l’impression du délabrement et de la vieillesse. La manière dont il a traité le sujet a été pour beaucoup dans le déclenchement  des styles expressionnistes, la déformation très parlante de l’objet a fasciné de nombreux peintres outre-rhin pour sa puissance tragique. Car cette église Van Gogh ne la déforme pas gratuitement, il y suggère un autre sujet caché mais présent dans l’expression de cette déformation: celui du squelette, des ossements et donc de la mort. Mort à laquelle on peut donner une succession de significations: Mort annoncée de l’artiste, mort de la grande religion chrétienne, mais aussi peut-être mort de la paysannerie elle-même qui déjà à la fin du 19ème siècle commence à disparaître en Europe. Si l’on comprend que pour Van Gogh les paysans représentent le dernier lien authentique de l’homme à la nature, on peut mesurer ce que cette évolution de l’ère industrielle représente pour lui. Une seule note vivante dans cette lumière minérale, une femme de dos dans le soleil, une paysanne sans doute qui s’éloigne vers la gauche, sur un des bras ensoleillés qui entourent l’église. Sans cette figure en mouvement, l’église flotterait seule dans ce miroir de feu et la tragédie aurait été totale, mais ce petit personnage semble sauver la vie dans le tableau et même relativiser la présence de cette église dont les horloges ne marquent plus aucune heure. Ces déformations fantastiques que Van Gogh pratique à la fin de sa vie sont d’autant plus fascinantes qu’elles s’exercent uniquement sur du réel qu’elles font basculer dans l’hallucination.

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