Vague VII d’August Strindberg

Vague VII, d'Auguste Strindberg - Musée d'Orsay

Vague VII, d'Auguste Strindberg - Musée d'Orsay

Tempête dans le symbole

« Tout chef-d’œuvre est un symbole et le symbole ne supporte jamais la présence de l’homme », n’y a t-il pas une coïncidence entre cette phrase de Maurice Maeterlinck et cette toile d’August Strindberg ?

Ce n’est pas un simple vague à l’âme, c’est une tempête sous un crâne. Elle fait rage. Le ciel gronde. Noir et gris soufflent. La fine lueur sablée vole. Bouffée d’effroi, la déferlante se cabre jusqu’à la moitié du tableau. Elle écume. Travaillée au couteau, comment le peintre a-t-il plongé sa lame dans le vert sombre de cette brutale menace pour composer cette mer orageuse ?

1900-1901 – dimensions: 57 cm x 36 cm

Sujet

Le célèbre dramaturge suédois dont le théâtre symboliste fut découvert en France dans les années 1890 pratiquait également la peinture depuis 1873. Sa période de créativité la plus féconde tant en littérature qu’en peinture se situe entre 1900 et 1907 après son retour à Stockholm. La mer, orageuse est un leitmotiv de l’œuvre de Strindberg. La vague VII appartient à une série de marines puissantes et profondément dramatiques où les tendances symbolistes débouchent sur l’expressionnisme et préfigurent le tachisme.

On connaît August Strindberg comme un grand dramaturge, mais il s’intéressait à la peinture et la pratiqua. Il laissa un certain nombre de peintures remarquables par leur force originale. Son attitude face à la peinture est sans doute unique car il ne participait pas au mouvements ambiants de l’époque si ce n’est peut-être les tendances naissantes de l’expressionnisme. Sa recherche ne tient aucunement compte des règles traditionnelles de la peinture du 19ème siècle, il est comme tous les artistes de sa génération conscient que l’illusionnisme est renvoyé dans le passé. C’est donc à la surface qu’il accorde son attention. Strindberg peignait la mer, la mer agitée, un lien très proche l’unissait peut-être plus à la tempête qu’à la mer elle-même.

Composition

La vague est un tableau presque abstrait, Il n’offre aucune profondeur visuelle, et sa force vient principalement de sa composition et du travail très matériel de la peinture. Le tableau est coupé en trois parties : le ciel gris et noir, très lourd et menaçant, une bande de ciel et en fin toute la partie inférieure du tableau, la vague elle-même qui occupe la moitié de la surface. L’eau monte, mais le point de vue qu’a donné Strindberg est ce lui de quelqu’un qui est en mer, il n’y a pourtant aucun bateau, aucune stabilité dans cette peinture, ce qui donne à celui qui regarde le sentiment que la vague commence à déferler sur lui. Le ciel « comme un couvercle » qui se referme n’est pas plus rassurant. Strié de traînée noires, c’est un ciel de tempête d’une brutalité formidable.

Couleur, lumière

Les deux couleurs de cette situation ont passionné Strindberg manifestement, le vert sombre d’un froid mortel et sa ligne d’écume blanche, peut-être encore plus inquiétante que l’eau car elle est le signe comme le cri sauvage d’un animal de proie, du déferlement qui engloutit. Le ciel, mélange de gris et de noir et de quelques taches blanches pèse un poids énorme dans le tableau, il est un mur qui semble-t-il va nous tomber sur la tête comme une catastrophe, le poids du noir dans le gris crée une distance entre les deux coloris qui fait avancer le noir vers nous, un trace diagonale dans ce ciel marque le passage de ce nuage d’orage et crée son mouvement, éloignant la partie basse et grise du haut beaucoup plus noir.

Une bande étroite de salut entre ces deux masse puissantes ne donne guère l’espoir d’un temps meilleur, elle est livide et ressemble à la couleur du sable mouillé.

Matière, forme

On peut se demander si l’inspirateur de la peinture de Strindberg, si il y en a un, est Gustave Courbet, l’inventeur de la peinture au couteau et la force de sa peinture n’a pas échappé à Strindberg, l’homme de plume a rencontré l’homme au couteau, et celui-ci lui a donné l’arme, l’instrument de travail qui lui convenait pour déchirer ses propres passions sur le toile sans les mots ; c’est cet instrument qui lui a permis de donner cette force et cette modernité à sa peinture qui est en dehors de toutes les normes picturales en vigueur aux alentours de 1900 et préfigure le tachisme du XXe siècle. Cette marine tourmentée appartient déjà à l’expressionnisme abstrait.

Sans cette technique Le peintre n’aurait pu transformer ce ciel d’orage en tas de charbon s’effondrant sur celui qui regarde, ni donner à cette vague ce poids d’eau sombre, image provocante du naufrage.

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