Gelée blanche de Camille Pissarro

Gelée blanche de Camille Pissarro - Musée d'Orsay

Gelée blanche de Camille Pissarro - Musée d'Orsay

Miroitement glacial

« La lumière, le calme Pissarro l’aspire, puis en imboit le ciel, sa terre, ses paysans dans un inextinguible vibrement de vapeur », quelle considération  élogieuse du critique d’art Fagus.

Matinée d’hiver, couleurs brouillées, sillons enchevêtrés, ombres d’arbres cachés, paysan égaré, d’où vient ce sentiment d’irréalité glacée ? De la lumière, bleue, rose, mauve, qui s’unit si bien aux ocres rouges de la terre… De cette gelée blanche et cristalline comme du verre… Le soleil se lève. Elle se brise. La composition de cette toile maîtresse de l’impressionnisme mérite attention.

1873 – 65 cm x 93 cm

Sujet

Les impressionnistes sont principalement des peintres de la nature, On sait que ce qui les différencie essentiellement de leurs prédécesseurs comme Millet, Rousseau ou Dupré, c’est cette manière d’envisager le rôle de la représentation dans le tableau, le sujet perd de son importance , il perd sa place centrale au profit de la peinture elle-même, ce sont eux qui ont donné une première autonomie à l’art de peindre.

Pissarro est sur ce plan très important, d’autant plus qu’il eut beaucoup d’influence sur certains peintres notamment Cézanne et Gauguin. Gelée blanche étonna par le choix du sujet un endroit de campagne presque vide, et par la manière dont il est traité. Un chemin de campagne au milieu des champs, un paysan chargé d’un fagot remonte ce chemin, c’est l’hiver, la campagne est couverte de givre, quelques arbres fruitiers de part et d’autre de cette voie, il s’agit de la route d’Ennery près de Pontoise, deux meules à l’horizon.

Composition

La terre occupe une partie majeure du tableau ; une très belle ligne descendante et creusée vers le centre fait l’horizon , comme la vue est au bas du coteau, et donc qu’elle est en contre- plongée (selon le terme de la grammaire cinématographique), cet horizon est proche. Une grande diagonale traverse le tableau de gauche à droite, celle du chemin qui s’arrête sur la ligne d’horizon de part et d’autre des champs très élégamment disposés en ailes d’oiseau. Dans le ciel deux lignes de nuages gris barrent l’azur sur le côté gauche prolongeant la ligne d’horizon. Le ciel est moucheté de petits nuage blancs d’une journée de beau temps.

Couleur, lumière

La lumière est ce qui préoccupait le peintre, c’est son sujet ; mais ce n’est pas n’importe quelle lumière, et là Pissarro est impressionniste. Elle est la lumière très précise d’un moment de la journée à une certaine saison ; la lumière, le jour et l’heure voilà la préoccupation  du peintre. Il y ajoute pourtant un élément humain réminiscence de Millet peut-être, car pour Pissarro la nature est un lieu habité par les hommes et les animaux encore nombreux à cette époque.

C’est un matin d’hiver, le soleil est encore bas, la gelée blanche est prête à fondre sous les premiers rayons, un élément qui fait aussi l’originalité de ce tableau, et qui le rend troublant ce sont ces ombres faites par un rideau d’arbres qui strient les champs et qui croisent les sillons tracés dans la terre et dont nous parlerons plus loin.

La lumière faite de bleu azur et de rose est exquise, le fond de la terre est d’une teinte d’ocre jaune rougi et de brun que le peintre a bleui dans les ombres, les rendant si légères que la terre et les parties d’herbe couvertes de gelée blanche en deviennent presque immatériels comme pur produit de la lumière.

Matière, forme

La touche est ici très apparente, Pissarro qui cherchait déjà une matière visible qui soit apte à produire des éléments esthétiques de style, a joué de cette gelée blanche pour matérialiser la lumière ; il est vrai que cette matière blanche translucide et brillante comme du verre s’y prêtait parfaitement ; des roses, des bleus et des mauves sont distribués sur le sol gelé selon les zones d’ombre et de lumière, elles se marient à l’ocre, au bruns rouges de la terre et au vert Veronese de l’herbe. Ces teintes refroidissent les blancs bleutés du givre ; c’est ce jeu de couleurs qui produit cette impression de froid dans cette lumière exquise . Mais l’originalité de ce tableau réside dans cette grille d’ombre qui change la perception du tableau ; elle produit en effet une très étrange transformation : le sol devient une sorte de miroir, et donne le sentiment de regarder la scène à travers un écran fait de la matière de l’ombre et de la lumière. Le personnage et son fagot si réel devient fantomatique, l’inadéquation est complète et le regard du peintre nous montre deux chose à la fois ; deux univers qui parcourent le même espace mais n’ont pas du tout le même monde.

Analyse préparatoire  aux jeux du CD-Rom Secrets d’Orsay

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