Le lit de Henri de Toulouse-Lautrec

Tendresse érotique

Le lit de Henri de Toulouse-Lautrec - Musée d'Orsay

Le lit de Henri de Toulouse-Lautrec - Musée d'Orsay

« C’est supérieur à tout. Rien ne peut rivaliser avec quelque chose d’aussi simple. Y’a pas mieux, ça c’est du désir », Toulouse-Lautrec porte un regard plein d’élégance sur ces amours qui ne sont pas les siennes.

Les voilà dans de beaux draps. Sous une blancheur orangée, elles se regardent tendrement. Décalées vers la droite, elles se replient intimement. Espace resserré, chaleur partagée, perspective condamnée, point de vue trop rapproché, voire indiscret d’un familier. Par quels procédés la composition nous introduit-elle les yeux ouverts dans cette maison close ?

1892 – 54 cm x 70,5 cm

Sujet

Une part importante de la provocation chez Toulouse Lautrec vient des sujets traités ; on sait qu’il passait beaucoup de temps à dessiner et peindre dans les maisons closes dont il aimait la dépravation haute en couleur, fertile en événements tragico-burlesques et en vérité humaine. Cette vérité il allait la chercher où elle se trouvait, dans le lit des autres s’il le fallait, comme c’est ici le cas où il peint deux lesbiennes quasiment endormies. Mais Lautrec savait se faire accepter par peinture interposée, par l’ intelligence et l’éducation qu’il avait reçu dans son milieu familial. Son sens de l’amitié, et son humanité l’ont certainement protégé de maints avatars. Montrer un couple homosexuel dans un lit était à l’époque une chose extravagante dans la mesure on cette scène ne peut être vue que dans une situation de voyeurisme accidentelle où volontaire

Donc perverse. Il s’agit d’emblée d’une scène scabreuse, pourtant Lautrec en fait une chanson d’amour, à la gloire du plaisir sensuel, de la jeunesse et de la vie qu’on disait à l’époque « de bohème ».

Composition

L’intimité du sujet appelait un resserrement de l’espace qui puisse évoquer celui d’une chambre à coucher, la proximité annule toute possibilité de perspective, Lautrec la remplace par un point de vue sur la scène ; celui-ci très proche du lit renforce le sentiment d’intimité, mais il est trop parfaitement réel pour ne pas incarné un regard. C’est une des malices géniales de Lautrec, il nous pousse dans une situation de regard qui est celle du peintre, nous faisant dans le cas présent participer à son  insolente indiscrétion.

Trois diagonales barrent la longueur du tableau, celle des oreillers, celle du pli des draps et celle qui limite la courte pointe et le drap. Ces trois lignes sont cachées si l’on peut dire

Dans les ondulations et les plis de la literie, mais elles suffisent à créer l’oblique indispensable à la réalisation de tout espace naturaliste dans un tableau. Les deux visages sont disposés dans cette oblique et légèrement décalés sur la droite ce qui accuse le sentiment d’indiscrétion en donnant à la présence du regard une touche de participation à cette scène. Il est fort possible que Lautrec aie peint le lit « de visu », sans doute avec la complicité d’amis car un détail qui renforce la présence d’un regard étranger dans la pièce apparaît à qui regarde attentivement cette peinture : La jeune femme semble regarder sa compagne mais on sent son oeil attiré par notre propre regard, Lautrec nous compromet dans sa composition.

Couleur, lumière

Elle est traitée à partir d’un fond orangé sur lequel Lautrec marbre les ombres de bleu et les lumières de rose et d’un blanc transparent (sans doute blanc d’argent). Il utilise d’ailleurs d’autres types de touche, coups de brosse large pour enfoncer l’ombre à droite derrière le lit et touches croisées sur le couvre lit ou il mélange le carmin le vert Véronèse et l’ocre jaune. Toute la lumière et son contraste se concentrent sur les deux visages dont le travail est bien sur plus achevé que le reste du tableau.

La lumière chaude qui enveloppe cette scène est sans doute la lumière du gaz qui donne une teinte vert Véronèse et une teinte rose aux draps blancs, on la retrouve chez Degas à la même époque. Il y a une grande émotion dans cette peinture, comme un  embrassement de ce jeune couple par la peinture elle même, Lautrec nous communique ainsi presque directement, en tout cas tout près son humanité et cet amour de la vie qui traverse celui du plaisir charnel.

Matière, forme

Le relâchement de la peinture et son évanescence progressive à mesure qu’on s’éloigne du sujet crée une sorte d’aura autour des deux visages et concentre sur eux l’émotivité. La retombée des draps, criblée de coups de pinceaux et de lignes fait une sorte de traîne miroitante à ces deux visages. Tout de la peinture est expression chez Lautrec, il ne laisse aucune gratuité esthétique passer dans son oeuvre, l’exigence est absolue et on ne trouve aucune complaisance chez lui. Dans « le lit » tout ce qui entoure les deux jeunes femmes, c’est à dire ce grand et profond lit et son bois de tête à peine brossé, presque transparent, les draps et les oreillers blancs sont l’expression des corps unis dans l’amour charnel, ces deux oreillers dressés comme des nuages dans un vent chaud et doux, cette grande traînée blanche des draps comme une longue et brûlante caresse, le rougeoiement des coloris de la couette ferme la boucle du plaisir érotique.

Lautrec utilise ici la peinture à l’essence sur carton ? ? ? qui lui est cher et lui permet d’aller très vite. D’où l’impression d’extrême vérité de cette scène observée en direct.

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