Rousse ou la Toilette de Henri de Toulouse Lautrec

Rousse ou La Toilette, Henri de Toulouse Lautrec - Musée d'Orsay

Rousse ou La Toilette, Henri de Toulouse Lautrec – Musée d’Orsay

Femme fleur

« Par son observation cruelle, implacable, Toulouse Lautrec se rapproche des Huysmans, des Becque, et de tous ceux qui afficheraient sur la physionomie extérieure, sur le masque, l’intimité de l’être », quel bel hommage de Roger Marx.
« Par un dessin qui n’est pas un calque à doubler la réalité, mais un ensemble de signes qui la suggèrent, Toulouse Lautrec immobilise la vie en emblématures inattendues. » Félix Fénéon est un farouche défenseur du peintre.
Plongée sur le dos nu de cette jeune femme à la sortie du tub. Intimité émotionnelle, érotisme absent, lumière bleutée sur l’ossature fine et légère, travail de la chair inexistant. Sous le pinceau rapide, de petits traits nerveux extirpent du drapé silencieux, une éblouissante corolle, de la chevelure auburn, un éclatant pistil. Un modèle de fleur s’épanouit. Observez cette alchimie des formes.

1889

dimensions 64 cm x 54 cm

Sujet

Couramment appelée La toilette, cette œuvre est probablement celle envoyée par Toulouse-Lautrec à l’exposition du groupe des XIX à Bruxelles en février 1890 sous le titre de Rousse, et qu’il décrit quelques mois plus tard dans une lettre : “Femme rousse assise par terre, de dos nue”.

Son exécution serait donc à situer en 1889 et non en 1896 comme on l’admet généralement.

Une femme rousse, comme les aimait tout particulièrement l’artiste, représentée de dos à demi nues, à sa toilette, dans l’atelier de Lautrec à Paris à Montmartre, rue Caulaincourt. On y reconnaît les sièges en rotin qui figurent dans d’autres tableaux de Toulouse-Lautrec. Dans la peinture ancienne, le nu devait avoir pour prétexte un sujet mythologique. Courbet puis Degas en peignant ou dessinant au pastel des séries de femmes à leur toilette avaient révolutionné le genre.

Cette œuvre trahit l’admiration de Toulouse-Lautrec pour Degas et sa vision moderne. Toulouse Lautrec est né en 1864, il disparaît en 1901, sa carrière très brève est pourtant accomplie.
C’est un nu mais il n’est nullement académique, c’est un travail sur le modèle mais on sent parfaitement quelle femme est là qui nous tourne le dos, c’est une pose statique mais on a le sentiment d’un mouvement, c’est une peinture à l’essence très rapide.
C’est le moment de la pose que Lautrec nous montre, il veut tout peindre de cet instant qui pour lui est un instant de sa vie de peintre ;on « fait » le corps d’une femme, mais le sujet n’est pas le corps lui-même, mais elle, cette femme précisément et pas n’importe laquelle.

Tout est pour Lautrec matière à portrait et cette jeune femme dont nous ne voyons pas le visage devient un corps-visage. Il nous la fait ressentir comme quelqu’un de réel jouant le rôle du modèle sur la scène du grand théâtre de la peinture. Elle montre son corps bien sur, mais si peu, le dos pas entièrement, une jambe, un peu. Pourtant cette rousse est là entièrement.

Lautrec ne peint pas un dos, il peint quelqu’un. Il est pour cela, un des héritiers les plus considérables de Manet.
Cette jeune femme sort de sa toilette, on sait qu’à ce moment le corps prend un éclat particulier, et la peau une fraîcheur bien faite pour séduire un peintre; un tub figure dans le haut de la peinture, mise en contiguïté avec la chevelure de la jeune femme et par là avec son corps. On a étendu un drap par terre sur le tapis, ou peut-être les jupons de la toilette de cette femme ; à gauche un fauteuil de rotin sur lequel est jetée une robe rose, en face un autre fauteuil de rotin celui-la vide mais très présent. Au delà du tapis les lattes du parquet et en haut du tableau une sorte de drapé, rideau ou couvre-lit.

Composition

Toulouse-Lautrec adopte un point de vue inhabituel dans la peinture, une vue d’en haut et de côté : une sorte de «plongée» comme dirait un cinéaste, qui aménage la composition triangulaire dans une géométrie spatiale qui participe, comme nous allons le voir, du mouvement du tableau. Le personnage s’inscrit dans un triangle, le dos de cette femme se dresse verticalement faisant deux angles : Aigu pour la jambe et le corps, et droit pour le bras et le torse.

La diagonale est donnée par la ligne de la colonne vertébrale, c’est l’axe autour duquel tourne toute la composition. Le mouvement auquel elle obéit est un mouvement caché néanmoins perceptible, il est suggéré par la forme du fauteuil de droite, rond et torsadé, ce fauteuil n’a aucune raison apparente d’être là si ce n’est qu’originellement le peintre y était peut-être assis, il aurait changé de point de vue, se serait levé aurait contourné le modèle en restant debout et choisi cet angle sur le personnage de dos. Lautrec a voulu laisser la trace de cela dans le tableau, la forme du fauteuil est en quelque sorte le moteur de ce déplacement, de ce changement de point de vue ;Le siège est très présent dans le tableau et son vide encore plus .

Avoir assis une femme par terre et passer derrière elle pour la peindre est un peu étrange ; la raison en est sans doute que Lautrec voulait un point vue particulier où l’aspect érotique du nu passe en second au profit de l’impression que donnait ce dos jeune et cette chevelure rousse nouée d’un foulard rouge.

Le modèle a gardé un jupon et les linges sur lesquels elle est assise l’entourent irrégulièrement, Lautrec avait une intention dans cette composition ; à la première vision de cette œuvre d’une très grande beauté, l’impression cachée qui apparaît est celle d’ une blancheur au milieu de la quelle le peintre aurait déposé le corps de la femme.
Les lignes de composition sont dans ce tableau fort intéressantes, car Lautrec aménage une sorte de perspective par des lignes directionnelles disparate : par exemple celle de la cuisse continuée par la ligne médiane de la torsade du pied du fauteuil et de l’autre celle passant par la base du siège de gauche et rejoignant celle de l’autre fauteuil ; les lignes des lattes du parquet faisant la diagonale opposée et marquant l’éloignement par leur « diminuando ».

Lumière, couleur

Lautrec pratique comme nous l’avons vu plus haut une sorte de fusion entre le dessin et la peinture, sans doute voulait il par là accélérer l’exécution et donc en augmenter la vitalité ; toujours est il qu’on peut ici admirer sa virtuosité quant à la reproduction d’une lumière. Celle-ci vient du haut (sans doute d’une verrière) et de la droite du lieu décrit, donc de notre gauche. Cette lumière est blanche bleuté comme celle des jours de soleil ; mais les ateliers étant orientés au nord, sa teinte bleue vient du ciel. Elle enveloppe de cette couleur toute la scène, la manière de Lautrec lui donne un aspect poudreux, très évocateur. Le peintre a fait vibrer cette lumière en jouant principalement sur l’ocre et le bleu, deux couleurs complémentaires, y adjoignant du blanc d’argent (ou de zinc) qui comme on sait est une couleur un peu translucide et permet de donner des rendus très particulier comme c’est le cas dans cette peinture.

Lautrec a brossé les éléments de décor avec légèreté et sans doute très rapidement, c’est en s’approchant du modèle que le travail s’approfondit pour se concentrer sur le dos et la chevelure. Il crible son modèle de coups de pinceau effilés de cet ocre blanchi et file de long traits courbes de terre de Sienne brûlée pour la chevelure, Il développe cette couleur sur le peu de joue qu’on voit pour la rosir et sur l’épaule gauche qui est dans l’ombre de la tête. Il pose mêlé au blanc et au bleu, un rose léger dans les parties qui reçoivent la lumière du jupon et des linges sur lesquels le modèle est assis.

Lautrec connaît bien la technique impressionniste qui consiste à faire l’ombre avec la complémentaire, il fonce les ombres de la chevelure en vert et utilise abondamment le gris de Paynes (qui est un gris bleuté) plutôt que le noir, pour le tapis et le bas qui chausse la jambe. Cette gamme de couleur restreinte donne au tableau cette tonalité de lumière subtile, forte et profonde.

Matière, forme

Il y a dans la facture de Lautrec une matière qu’on ne retrouve chez aucun autre peintre qui pratiquement tous, lorsqu’il s’agit de peindre un nu, cherchent la matière de la chair sous la peau. Manet avait donné à son Olympia l’apparence de l’ivoire, Lautrec lui, curieusement car on sait le grave problème physique qui marqua sa vie, évoque dans sa peinture la matière et les formes de l’ os. Cet aspect de son art est particulièrement visible dans « Seule » pour en donner l’exemple, mais il l’est aussi dans « La toilette » . Ses constructions sont en effet très charpentées sans pourtant aucune lourdeur, leurs ossatures sont légères et fines, souvent complexes et toujours savantes.
La Toilette est une œuvre clef en ce sens qu’elle sort du circonstanciel et du monde qu’il voulait peindre. C’est une œuvre de l’intimité dans tous les sens possible, là Lautrec parle de l’amour qu’il porte à la féminité, il prend son modèle au sortir du tub, au moment du bien être du corps, et non à un moment d’érotisation ; c’ est donc un corps de femme qui sort du contact de l’eau et que la lumière nimbe de ciel.

Le mouvement tournant autour d’elle crée une émotion silencieuse ; on peut s’interroger sur les idées de Lautrec quant à la dynamique du tableau et sa transmission à l’œil, si l’on remarque un curieux détail: le cercle clair qui entoure le pied de la jeune femme. Ce mouvement aboutit à une position dominante du regard et forme une boucle dont on retrouve la forme dans la petite baignoire qui touche la tête, et dans la chignon d’où sort une boucle de tissus rouge ; ces petits éléments fabriquent dans la perception un additif à la torsade du pied du fauteuil, il se rattachent au personnage et intègrent la sensibilité du modèle qui semble ressentir physiquement le mouvement du peintre, à l’émotion que donne le tableau renforçant ainsi la présence de cette femme, augmentant sa part de vie dans l’œuvre.
La rapidité de la touche, sa nervosité est au service d’un dessin précis qui trouve la pose exacte et son rendu immédiat.

La même vision moderne s’exprime dans les pastels de Degas et dans les peintures sur carton de Toulouse-Lautrec.
C’est un peintre d’une grande rapidité d’exécution qui met au point des techniques à cet effet, il travaille souvent à la peinture à l’essence sur des cartons, il en tire des effets de matière très légers qui conviennent fort bien à son style nerveux et synthétique. Lautrec aime la transparence, la manière aquarelle qui permet des envolées fulgurantes.

Il restitue la présence des choses et des êtres d’abord par le dessin qu’il peut très bien laisser à l’état d’esquisse pour en réduire la force dans le tableau, comme c’est le cas du fond de l’atelier dans le portrait de Paul Leclerc, ou dans Seule où le dessin est la peinture se confondent; il est le premier à mettre le dessin au centre du travail du peintre, Picasso le suivra sur ce chemin.

La Toilette est un instant porté à une sorte d’éternité.

Pour aller plus loin, quelques jeux d’observation.

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