La famille Bellelli d’Édgar Degas

Edgar Degas

La Famille Bellelli d’Édgar Degas – Musée d’Orsay

Giulia, un personnage proche de Degas

« Je les fais avec leurs robes noires et des petits tabliers blancs qui leur vont à ravir », s’exclame Édgar Degas en train de peindre ces deux petites cousines.

Qui souhaite sortir de ce drame domestique ? Tous les regards divergent. Sous la protection maternelle, Giovanna, debout, fixe droit devant elle. Mal assise, Giulia, sa sœur, esquisse un pas de danse. Mouvement d’impatience, elle a envie de suivre le petit chien. Hors champ dynamique. Elle se rapproche du peintre. Comment la composition met-elle en scène toutes ces émotions et ces non-dits ?

Probablement salon de 1867 – 2 x 2,5 m

Sujet

La famille Bellelli est un portrait de groupe. Laure de Gas, la tante du peintre, a épousé Gennaro Bellelli, homme politique napolitain engagé dans la lutte pour l’indépendance de l’Italie et partisan de Cavour.

A cette époque Gennaro Bellelli est écarté de sa ville natale, il est en exil politique à Florence, il en souffre terriblement et ses difficultés personnelles affectent sa vie de famille et particulièrement son épouse Laure, elle-même personnage compliqué, et comme on peut le ressentir dans le tableau réalisé à cette époque très tourmentée.

Les deux petites filles Giovanna et Giulia par contre semblent moins atteintes par les événements familiaux, manifestement l’atmosphère générale ne les empêchent pas d’être dans leurs vies d’enfants. Le Génie de leur cousin (ou sa tendresse) a réussi cette prouesse de faire apparaître dans chaque personnage le contenu de sa solitude, les raisons de son attitude telle qu’elle est décrite dans l’œuvre ; et son lien aux autres membres de la famille.

Ce tableau est effectivement l’œuvre majeure du jeune Degas ; il a 24 ou 25 ans lorsqu’il commence à le peindre, à Florence puis à Paris, quelques mois après son retour d’Italie, dans un atelier où il vient de s’installer, à partir de dessins et d’esquisses réalisées sur place. On ne sait quand il l’acheva mais on pense qu’il y retravailla avant sa présentation au salon presque 10 ans plus tard. Il est fort possible que l’ambition du jeune homme entamant la réalisation d’un tableau de cette taille, était de le présenter au salon.

Ce tableau n’est pourtant pas un travail de circonstance, car il contient un regard exceptionnel et une conception du sujet complètement nouvelle, c’est le portrait de ce qui est là, maintenant, sous les yeux du peintre, dans une sorte de condensation émotive, traduite par une des factures les plus intenses et les plus belles qu’on puisse voir dans la peinture de ce siècle. Dans ce portrait de famille exceptionnel par ses dimensions et son réalisme novateur,

Degas a introduit sous forme d’un petit portrait qui se détache sur le mur du fond la figure de son grand père Hilaire Degas qui venait de mourir, d’où les vêtements de deuil des personnages féminins.

Ce tableau, probablement présenté au Salon de 1867, resta plus tard dans l’atelier de l’artiste et fut déposé chez Durand-Ruel en 1913. Peu de gens le virent avant la mort de Degas en 1917.

Composition

Le tableau est divisé en deux parties nettement distinctes qui correspondent aux deux personnages adultes, le père et la mère, Gennaro et Laure Bellelli.

Dans l’univers du père : le fauteuil noir sur lequel il est assis, le petit chien déjà à moitié sorti du tableau, le bord de la table sur lequel est posée une liasse de papier, la cheminée de marbre gris surmontée d’un miroir à encadrement doré, l’horloge à colonnes, les livres brochés, le chandelier.

Une ligne qui suit l’encadrement du miroir et la ligne de la cheminée qui lui fait suite, le sépare de l’univers de la mère auquel correspondent : l’ouverture derrière elle, le portrait de son père encadré d’or au mur, ses deux filles Giulia et Giovanna, la partie gauche de la table sur laquelle elle appuie sa main à côté (probablement) d’un sac à ouvrage multicolore. Les deux personnages sont inscrits chacun dans un triangle qui ne se recoupent qu’à proximité du pieds visible de la petite fille (Giulia) qui est au centre du tableau pour la ligne qui correspond au regard du père, et au pieds absent pour la ligne qui suit la diagonale du bras gauche de la mère.  Degas a donné dans cette composition subtile, une sorte d’autonomie relative à l’espace des deux petites filles qui sont aussi inscrites dans deux triangles plus petits, celui de Giovanna inscrit dans celui de sa mère et l’autre faisant une sorte de lien entre le père et la mère.

La composition qui met en relation les différents éléments du tableau donne une foule d’indications coordonnées permettant de pénétrer dans cette œuvre comme on pénétrerait dans l’univers d’un film.
Le metteur en scène italien Visconti disait que l’histoire d’une famille suffisait pour décrire l’univers d’un pays à un moment donné, cette phrase du grand cinéaste pourrait fort bien s’appliquer à ce tableau de Degas qui d’ailleurs décrit une famille italienne.

 

Couleur, lumière

Aucune couleurs vives dans ce grand tableau de deuil, le noir le blanc et ce bleu très doux de la tapisserie dominent l’ensemble. Tout le reste sont des notes : Effet d’or de l’encadrement du portrait du Grand père, Hilaire Degas, encadrement du miroir, les rouge carminé des colonnes de l’horloge, et le tapis au sol dans des couleurs sourdes. Une seule chose attire vraiment l’œil : ce petit amas de couleur de ce que l’on peut supposer être un nécessaire de couture et qui est mis en relation avec la main de Laure Bellelli.

L’ambiance générale est imprégnée par ce bleu en deux tonalités de la tapisserie, auquel répond les teintes ocre d’or, brunes et grises du tapis. Les teintes d’or sont bien sur mises en valeur par ce bleu, mais aussi les noir des robes et du fauteuil de Gennaro Bellelli et bien sûr le blanc des tabliers des enfants si subtilement imprégnés de ce bleu ambiant qui peut être interprété comme un rappel du ciel de Toscane ; il donne au tableau une note fraîche et allègre qui correspond bien à la jeunesse de ces deux enfants qui sont pour le peintre la partie la plus importante car à l’époque il est encore jeune et donc près de ses petites cousines. On sait par ailleurs qu’il les aimait profondément et était très attaché à la famille de sa tante. Laure Bellelli l’avait d’ailleurs invité en Toscane où il est resté plus longtemps qu’il n’était prévu originellement.

Le deuil du grand père Hilaire Degas, Gennaro Bellelli ne semble pas le porter, en tout cas dans le tableau, mais curieusement son fauteuil est noir, il y a sans doute une ironie de Degas dans ce détail, le fauteuil de l’exil politique est assimilé à un deuil.

De toute manière Gennaro Bellelli est décrit comme un personnage uniquement préoccupé par sa propre histoire, immobilisé au coin du feu face au miroir, la tête surmontée d’une horloge, il attend ; et si il détourne les yeux des papiers qui sont sur la table c’est juste un instant ou son regard est mis en relation avec l’attention que sa fille Giulia porte au petit chien qui est déjà à moitié sorti du cadre du tableau.

Cette idée de sortir habite donc ces deux personnages, le père et la fille différemment bien sûr et Degas met en relation ces deux personnes non seulement par des éléments psychologiques mais aussi plus picturaux :  deux diagonales faites par le haut du tablier et le bras gauche du père appuyé sur l’accoudoir du fauteuil noir. Ainsi le peintre crée une relation visuelle complexe, car contrairement à Giovanna, Giulia qui fait partie de l’univers de la mère en est séparée partiellement et quelque chose la rattache à son père dont elle est aussi séparée.

Matière, forme

La facture de ce tableau reste encore classique, elle trahit l’admiration de Degas pour les maîtres anciens comme Van Dyck ou Bronzino mais aussi modernes comme Ingres, mais le traitement du sujet ne l’est pas, car Degas développe un moment de l’histoire d’une famille avec une richesse étonnante.

Ce qui importe le plus pour le peintre c’est manifestement les deux enfants à travers desquelles il décrit l’histoire de cette famille, Giovanna est dans l’orbite de sa mère, elle est peinte comme si elle ne faisait qu’un seul personnage avec sa mère. Mais dans le tableau, et pour Degas, si Laure domine le couple mère-fille par sa taille, la présence de Giovanna est bien plus forte que celle de cette femme perdue dans son chagrin et complètement tournée vers l’intériorité ; la petite Giovanna regarde vers nous (ou vers le peintre) avec intensité, elle se sait en train d’être peinte, et son joli petit visage laisse passer une certaine jubilation. Giulia, elle, est le centre du tableau, elle en est l’agent moteur pourrait-on dire ; à moitié assise sur une chaise du même bleu que la tapisserie, elle est en déséquilibre, un pieds sur le sol l’autre cachée sous elle, les mains sur la taille, elle est dans une position de départ de danseuse ; le regard vient d’être attiré par le petit chien qui sort de l’espace du tableau, mais il est ambigu, elle semble regarder ce que désigne le chien pour elle : Sortir.

Le mouvement de liberté de cette enfant est ce qui entraîne la dynamique du tableau, il est figuré par un mouvement de danse ; toute sa vie Degas dessinera des danseuses pour l’expression du mouvement dans sa plus grande beauté.

Pour aller plus loin dans l’analyse de ce tableau.

Extrait du travail préparatoire pour le CD-Rom Secrets d’Orsay

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