La chasse aux lions d’Eugène Delacroix

Cyclone au pays de la couleur

Eugène Delacroix

La chasse aux lions d’Eugène Delacroix – Musée d’Orsay

« C’est une véritable explosion de couleurs. Jamais couleurs plus belles, plus intenses, ne pénétrèrent jusqu’à l’âme par le canal des yeux », quelle ardeur sous la plume de Charles Baudelaire. Ne restez pas de marbre, laissez-vous emporter par cette toile de Delacroix…

Toute griffes dehors, brun, rouge, jaune, bleu, vert, noir, rugissent, attaquent, se cabrent, chutent, roulent. Danse flamboyante où les formes se mêlent, où les courbes s’entremêlent sous la virtuosité féroce du geste. Ardeur de l’esquisse qui désarçonne le regard, le jette à terre, le chasse au cœur de l’action. En examinant de plus près, la couleur ne se taillerait-elle pas la part du lion ?

Année : 1854
Dimensions: 86 / 115 cm

Sujet

Il s’agit de l’esquisse pour la grande toile que Eugène Delacroix présenta à l’Exposition Universelle de 1855. Envoyée à Bordeaux, cette dernière y fut endommagée par l’incendie de l’Hôtel de ville en 1870.
Un des sujets de prédilection de Delacroix, le combat d’animaux sauvages et de cavaliers en turbans fortement teinté d’orientalisme.
Il s’agit d’une esquisse pour le grand tableau que Eugène Delacroix réalisa suivante. On sait le goût de Delacroix pour le travail spontané et très rapide  ; il a gardé cette esquisse à ce stade de travail, car déjà à cette époque il s’intéressait à la puissance d’expression du geste dans la peinture.
On peut juger ici du goût que Delacroix avait pour le mouvement en peinture, cette découverte il la fit sans doute Maroc, obligé de peindre à l’aquarelle en grande vitesse toutes les scènes qui l’intéressaient et dont il se servi par la suite. Cette scène de chasse est à la limite visuelle de la lecture.

Composition

Cette composition est entièrement faite à partir d’un mouvement tournant, une sorte d’ellipse où les animaux et les hommes mêlés forment une sorte de magma tournoyant sur lui même.

Le rythme de cette esquisse est vertigineux, il donne le sentiment d’une course effrénée du pinceau sur la toile. Une diagonale traverse pourtant la composition qui part du petit personnage à turban en haut à gauche et s’achève avec la tache noire en bas à droite du tableau mais cette ligne de composition Eugène Delacroix la dissimule dans son chaos de couleur et de formes, accordant toute la dynamique à ce mouvement tour noyant.

Couleur, lumière

Delacroix travaillait ses esquisses à partir de la technique de Rubens qui utilisait la terre de sienne très délayée, la terre d’ombre brûlée pour commencer tous ses travaux d’approche d’un sujet, si Rubens en restait là, Eugène Delacroix lui ne s’en satisfaisait pas et introduisait le noir comme pointe extrême du colorisme et le blanc comme extrême opposé. Il a ajouté à cela un rouge de Venise et de l’ocre jaunes, quelques touches de vert sur le turban du cavalier de droite et au dessus de lui pour quelques feuilles d’arbre.
La lumière est concentrée sur les deux corps des lions et celui du cheval cabré au milieu de la composition, elle est déterminante dans le mouvement tournant car elle accompagne les trois courbes faites par les trois animaux et trouve une résonance dans la tache de lumière sur le sol où le cavalier renversé se relève (au centre, en bas de la toile).
Baudelaire avait été très frappé par l’explosion de couleurs de la toile définitive : “jamais couleurs plus belle, plus intenses ne pénétrèrent jusqu’à l’âme par le canal des yeux”.

Matière, forme

Cette spontanéité que Delacroix recherchait dans la peinture est entièrement liée à l’agilité du coup de pinceau, cette esquisse en est une démonstration magistrale dans la mesure où Eugène Delacroix place les éléments futurs du tableau sans se soucier de la représentation ni de la profondeur optique ni du modelé.

Comme le dira plus tard Cézanne sous cette forme lapidaire  : «ne pas modeler, mais moduler», on peut dire que dans cette oeuvre, Eugène Delacroix module son sujet, c’est la pure jouissance du geste qui apparaît ici, la joie sauvage de peindre. Delacroix qui était fasciné par la sauvagerie et la splendeur animale s’est ici par le biais de la peinture adonné à une sorte de virtuosité sauvage bien en avance sur son siècle.
La puissance expressive de la couleur jointe au dynamisme des formes font de Delacroix le maître du romantisme. Son influence fut déterminante sur les générations suivantes, de Manet à Matisse.
On peut aussi y voir une préfiguration des pouvoirs de la couleur dans la peinture du XIXe siècle de Kandinsky à Pollock.

Les formes contribuent à la dramatisation extrême de cette scène de chasse.

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