La chaste Suzanne de Jean-Jacques Henner

La chaste Suzanne de Henner - Musée d'Orsay

La chaste Suzanne de Henner – Musée d’Orsay

Un nu académique

« Nulle imagination, aucune fantaisie, il supprime les trois quarts et demi des difficultés de l’art de peindre et il s’en fait un système. Il a inventé un modelé que tous les peintres connaissent, que quelques-uns imitent, simple, qui devient un procédé et qui, comme tous les procédés, une fois connu finit par causer un peu de fatigue », Eugène Fromentin n’a rien d’un tendre avec son contemporain Jean-Jacques Henner.

Jeu de miroir, jeu de regard. Vieux, dans l’ombre, il se rince l’œil. Sous un éclairage somptueux, elle plonge un pied dans l’eau fraîche, tressaille, incline la tête. Elle se voit observée.

Arrêt sur ce modelé savamment travaillé, ce corps à la carnation parfaite, cette chair rehaussée par le ton des drapés. Comment la lumière nimbe-t-elle cette chaste Suzanne, contemporaine d’Olympia ?

Salon de 1865  – 185 x 130 cm

Sujet

Ce tableau fut exposé au Salon de 1865 en même temps que l’Olympia de Manet peinte deux années plus tôt. Cette comparaison illustre les différences de la conception du nu dans la peinture officielle et dans ce qu’on a appelé “la nouvelle peinture”.

Alors que Manet opte pour la modernité avec tout ce que cela comporte, Henner se situe dans la tradition où le nu qu’il soit allégorique (cf. J. Lefebvre), mythologique (cf. E. Delaunay ou A. Cabanel) ou biblique, comme c’est le cas ici, est prétexte à une peinture de pure convention, satisfaisant l’œil et les désirs du spectateur, sans invention picturale proprement dite.

Jean Jacques Henner est un de ces peintres du XIXe siècle dont la trajectoire s’accomplit par une individuation du style qui échappe à tous les courants ambiants. Sa manière lorsqu’il peint Suzanne au bain tient encore beaucoup de l’influence d’Ingres ; il fait partie de la génération de Cabanel, Rosa Bonheur, Lefebvre,  Delaunay, et bien sûr de Courbet, génération qui voit disparaître les deux grands courants du début du siècle : le romantisme et le néoclassicisme. Sa démarche est parallèle à celle d’un Gustave Moreau, sans bien sur l’extraordinaire imagination de Moreau, mais sa recherche stylistique inspirée, semble-t-il, par la renaissance italienne (et particulièrement par Giorgione) lui est personnelle.

Il a 36 ans lorsqu’il présente cette œuvre au salon, il maîtrise parfaitement son art, et participe de ce courant qui continue à se mesurer aux anciens. L’italianisme de ce tableau est flagrant, Henner n’échappe pas au poids de la tradition.

Le thème de Suzanne au bain, traité magistralement par Rembrandt au XVIIe siècle, est ici partiellement recouvert par le travail du peintre sur le nu. On peut penser que pour Henner Suzanne au bain était surtout le prétexte d’un beau travail.

Il n’a pourtant pas négligé le thème qui traite du regard de l’homme sur le corps de la femme, donc du désir, mais aussi du regard des vieillards sur la jeunesse, donc du temps.

Le sujet est très riche, et il est intéressant d’étudier comment Henner le traite ; dans la Suzanne de Rembrandt (1637) le peintre annule les vieillards, c’est notre propre regard auquel répond celui de Suzanne. Nous sommes ces vieillards déjà séparés de la vie par la conscience du temps.

Dans ce tableau, contrairement à celui de Rembrandt, aucune douleur, aucune tragédie ; et un jeu de regard bien moins direct : le regard de l’homme est dans le tableau (ce qui n’est pas une nouveauté, bien sûr), la ligne de son regard va vers le dos de la femme pendant que celui de Suzanne se porte vers l’eau.

Mais Henner a fort bien réussi à nous faire pénétrer le jeu des regards car Suzanne se sait regardée mais doublement, si l’on peut dire, car elle communique la sensation d’être regardée à celui qui regarde le tableau.

Ce double jeu de regards n’est pourtant pas propre au Thème de Suzanne au bain, c’est une note propre à Henner qui s’intéresse surtout à l’idée de beauté comme nous allons le voir par l’étude plastique du tableau.

Composition

Une construction géométrique.

Un jeu de verticales, troncs d’arbres, jambe droite de Suzanne, montant de pierre, et d’horizontales clairement tracées (la margelle et le rebord du bassin, la ligne d’eau), deux diagonales qui se croisent au niveau de la taille de Suzanne au centre du tableau (des yeux du vieillard à la main droite de Suzanne, des fleurs dans l’eau, dos de Suzanne à l’angle supérieur du montant de pierre).

Cette structure géométrique simple, en étoile concentre le regard sur le corps de Suzanne et sur l’action du tableau, son véritable sujet, le regard du vieillard sur Suzanne entrant dans l’eau. Des moyens simples, classiques pour une efficacité parfaite.

Cette structure en angle droit donne au tableau un caractère paisible que cette croix ne contredit pas au contraire, elle fixe l’attention sur le geste lent de Suzanne entrant dans l’eau  prudemment, semble-t-il ; Henner ménage un moment d’arrêt grâce à cette composition faisant ainsi apparaître le sentiment que Suzanne a d’être regardée mais aussi attirant l’attention sur ce corps de femme nimbé d’une lumière éblouissante.

La perspective est inexistante, ce qui donne au tableau une apparence un peu plate, que le modelé superbe et la profondeur créée par la lumière compense ; les allusions à l’espace du XVe siècle italien sont évidentes et la composition en témoigne, on reconnaît le coin de verdure encadré dont d’ailleurs le lointain, lui, rappelle les paysages de fond de Nicolas Poussin.

La renaissance et le XVIIe siècle ont nourri cette génération, la vraie rupture n’est pas là, Henner est issu de la tradition et à sa manière y restera fidèle.

Couleur, lumière

Bien sûr cette lumière dont nous avons parlé plus haut, est donnée en contraste de l’ombre du haut du tableau, mais elle contient une intention car elle ne correspond pas à une situation réelle : Le jour tombe, le ciel est déjà jaune, la scène devrait donc être beaucoup plus sombre, or Suzanne est dans une lumière éclatante. Ceci nous incline à penser que c’est principalement le travail sur le corps qui intéressait Henner et le geste d’entrer dans l’eau. Effectivement notre regard est capté par l’habileté avec laquelle le peintre nous donne la sensation presque tactile de la carnation de cette jeune femme .

Le modelé est très savamment développé, le bras droit dont la main s’appuie à peine du bout des doigts sur la pierre, donne au mouvement sa délicatesse ; l’autre main dans l’ombre, perdue dans le rouge sombre du tissus, lui répond d’un autre appui.

La carnation est somptueusement traitée et le visage porte une expression complexe faite de ce regard qui pèse sur elle, de l’entrée du pieds dans l’eau et donc de la subite fraîcheur ressentie, mais aussi d’une sorte de complicité avec le regard sur le tableau, complicité en premier lieu avec le peintre bien sûr.

Henner fait figurer deux drapés, un blanc et un rouge de part et d’autre du corps de la femme, ils sont les deux coloris poussés à l’extrême de la couleur de peau de la jeune femme et donc la mettent en valeur, donnant un écrin à sa beauté, faisant éclore sa nudité par l’idée de vêtements ôtés ; quelques fleurs rouges et blanches aussi ont été jetées sans doute par l’homme de l’ombre, en hommage à ce corps dont émane une lumière exquise.

La gamme de couleurs est volontairement limitée, camaïeu de blanc, rose et gris vert que viennent ponctuer le drapé brun rouge et les fleurs rouge vif.

 

Matière, forme

Ces fleurs accompagnent le mouvement de descente dans l’eau du corps, elles viennent sans doute d’être jetées à l’instant qu’on nous montre, c’est cela qui fait découvrir la présence étrangère au fond du tableau, dans l’ombre des feuillages, et c’est cela qui immobilise ce corps et son reflet qu’elle regarde ; le jet des fleurs provoque la découverte de sa propre image.

Henner fait sur le corps de cette femme un véritable éclairage de théâtre, il met donc en scène plus qu’il représente et sa peinture ira par la suite dans un sens opposé à celle de Courbet et plus encore à celle de Manet.

L’effet de flou qui envahira la peinture d’Henner par la suite et lui donnera son caractère onirique n’est pas encore perceptible ici, mais déjà l’atmosphère érotique a cette teinte de rêve ; le corps de Suzanne a l’air éclairé de l’intérieur, il donne le sentiment de produire lui-même sa lumière.

Henner fait preuve dans cette toile d’une très grande maîtrise technique héritée de l’enseignement académique. Le rendu de la chair dans la lumière témoigne d’un “métier” parfaitement maîtrisé où l’on sent qu’il a beaucoup regardé Ingres. L’air circule autour du corps grâce au clair obscur qui donne leur volume aux formes.

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