Drame oriental
« Eugène Fromentin n’est précisément ni un paysagiste ni un peintre de genre. Ces deux terrains sont trop restreints pour contenir sa large et souple fantaisie. Si je disais de lui qu’il est un conteur de voyages, je ne dirai pas assez, car il y a beaucoup de voyageurs sans poésie et sans âme, et son âme est une des plus poétiques et des plus précieuses que je connaisse. », quel bel hommage de Charles Baudelaire à ce grand orientaliste.
Qui ose braver le soleil au zénith ? Radeau oriental érigé en monticule rocheux et calciné, tombe pyramidale de cette expédition vouée à la mort, la lumière ocre embrase tout. Bruns, terre de sienne brûlée agonisent. Les ombres s’écourtent, les yeux se voilent, les corps désertent, abandonnés, recroquevillés. La composition approche ce sujet à la manière d’un documentaire.
103 x 143 cm – 1869
Sujet
Une transposition dans le désert algérien du thème romantique du naufrage (cf. Géricault, Le radeau de la Méduse, Louvre). Le mouvement orientaliste se développe au XIXe siècle sous l’impulsion de Delacroix qui fait le voyage au Maroc.
En réponse à l’extension des empires coloniaux européens, peintres et écrivains (Eugène Fromentin répond à ces deux appellations) se rendent en Afrique du Nord, en Égypte ou en Terre Sainte en quête d’images fortes de civilisations directement menacées. Le pays de la soif existe en deux versions et son titre est tiré de la dernière phrase du récit du peintre Un été dans le Sahara écrit en 1856.
Eugène Fromentin est un personnage exceptionnel de cette période, écrivain très talentueux il peint aussi, à partir d’ailleurs d’une formation sérieuse, il mènera ces deux types de création toute sa vie parallèlement. Il est pourtant peintre à part entière, et tout autant écrivain. Eugène Fromentin est un des plus importants orientalistes de cette époque, où on redécouvre le monde oriental. Bien sûr la colonisation y est pour quelque chose, les conquêtes ont amené nombre de récits plus ou moins héroïques, ensuite a commencé l’étude, commencée au début du siècle par Bonaparte en Egypte.
Eugène Fromentin est de la génération de Courbet, le réel ne lui est pas indifférent, mais son rêve issu de la grande période romantique il le transforme en « ailleurs » comme plus tard Gauguin à Tahiti. Lui c’est l’Afrique , l’Afrique dont il sent l’immensité et dont les espaces le bouleverse, le désert est pour lui une découverte extraordinaire, et comme en témoigne cette toile du Pays de la soif, il en a vu toute la beauté, la grandeur inhumaine ; la nature s’échoue ici comme au bord du cosmos, nous ne pourrons que difficilement aller plus loin, le corps ne peut y subsister, ses besoins élémentaires ne peuvent y être assurés, le désert est mortel, il détruit les corps, ne laisse que les os c’est un « abîme blanchi ».
Composition
Le sujet est construit en pyramide, ce n’est certainement pas un hasard, le monticule au centre de la composition est le tombeau de ces hommes couchés au sol, déshydratés dirait-on maintenant. La ligne d’horizon est à peine sensible, ces montagnes arides
du deuxième plan font une ligne évasée coupée par le monticule du centre de la composition, une sorte de creux, d’assiette aride surchauffée de soleil et de lumière, trop pour les hommes.
Le point culminant de la pyramide est la main levée de cet indigène qui semble implorer un improbable secours de ce ciel implacable. Au premier plan quelques roches forment un repoussoir et attirent l’œil vers l’arc de cercle que forment les corps des quatre hommes terrassés par la soif.
Le monticule est légèrement décalé sur la droite pour éviter une trop grande frontalité qui ferait de ce tableau une absolue condamnation de toute vie.
Fromentin en deçà de la poésie et du lyrisme réaliste se veut comme on le dirait maintenant documentariste ; il garde une distance esthétique, même si le sujet est terrible, il le transforme ainsi en une sorte très particulière « d’événement », qui sont le propre de la narration de voyage à laquelle en tant qu’écrivain il est parfaitement rompu.
Les hommes sont dans le tableau disposés d’une manière narrative, ce qui donne à la scène décrite un côté à la fois effrayant et mythique, car ces hommes sont en train de mourir de soif. Au sommet du monticule un homme repousse la lumière terrible et ce ciel vide et maudit puisqu’il les fait mourir, c’est le dernier signe de vie. Les autres disposés en arc de cercle expriment chacun un état, se protéger, s’abandonner, se recroqueviller, disparaître dans le sommeil.
Couleur, lumière
La lumière que Fromentin a créée est bien celle du désert, il la connaît, il l’a vécue ; elle est d’une beauté somptueuse dans le tableau, d’une beauté fascinante et c’est sans doute cette fascination qui a amené Eugène Fromentin à créer cette composition ou il en montre le danger.
Tout le tableau est traité dans des teintes d’ocre, de bruns et de terre de sienne brûlée, mais le peintre a introduit cet éperon rocheux totalement noir accompagné d’affleurements de cette même roche sans doute d’origine volcanique, ce qui ajoute encore à la violence naturelle du lieu. Cette roche noire dont Fromentin a fait le centre du tableau est d’une importance capitale, car elle n’est pas seulement un détail pictural donnant à la chaleur une note plus haute, celle du feu dévorant et de la calcination ; elle est comme une divinité tutélaire de ce continent sectionné par un immense désert, le Sahara, où Fromentin a voyagé, il est aussi allé dans le Sahel, sur lequel il écrivit un très beau livre et qui est dans le continent noir. Ces peuples à l’époque disséminés sur des territoires immenses et dont les membres étaient peu nombreux et les cultures très étranges pour les européens ; fascinaient comme le pouvait un nouveau « nouveau monde ».
Eugène Fromentin qui connaissait l’Algérie et d’autres pays du continent noir voyait ces pays de chaleur comme un homme du XIXe siècle, et lisait la réalité à travers ce que les gens de ces pays lui transmettaient de leur sensibilité bien sûr appuyée sur un socle sans doute grandiose de mythes et de légendes. Le noir de la peau de ces hommes, la couleur chaude des teints des populations maures et berbères, si accordée aux couleurs du désert, Fromentin les a réunies ici dans un lieu où elles sont la matière même du paysage.
Matière, forme
Cette grande peinture d’une facture magnifique donne en bas de la composition un travail fort réussi sur le sable et les rochers, que le peintre fait tomber comme au bord d’un abîme, donnant à ce paysage sa mobilité, son instabilité aussi et laissant apparaître l’ensevelissement de ces corps dans le sable du désert.
La perfection de facture est essentielle pour lui, il veut sa peinture hors du temps, sans pourtant renier ni Delacroix ni la grande peinture classique. Il est le contemporain de Tournemine qu’il dépasse d’ailleurs d’une large coudée en tant que peintre et de Regnault, tous fascinés par cet ailleurs que l’Occident découvre. Ils illustrent ce mouvement orientaliste qui prit une extension considérable et qui donna pour le meilleur et pour le pire une image de l’Afrique.
Exactement contemporain de Courbet, Fromentin pratique une peinture réaliste, avec une extraordinaire minutie dans l’observation des détails (musculatures, visages qui sont de véritables portraits, drapés évocateurs, rendu de la roche et du sable…).
Une technique parfaite est au service de cette approche à la fois documentaire et épique. Le rendu des lointains et du ciel plombé de chaleur est empreint d’une grande poésie due à des glacis transparents qui contrastent avec le fini très soigné des carnations, des drapés blancs et du sable ocre.
