Jeune fille en veste rouge de James Tissot

Témoignage cavalier et réaliste de la haute société

Portrait de Melle. L.L., Jeune fille en veste rouge, réalisme socialiste dans la haute société, ou l’élégance parisienne saisie avec une spontanéité calculée.

James Tissot

Jeune fille en veste rouge de James Tissot – Musée d’Orsay

« On sait que monsieur Tissot est moitié anglais, moitié français, qu’il possède un atelier à Londres et à Paris. Ce peintre fréquente la meilleure société, et les gens du monde et du demi-monde lui confient volontiers leurs nobles têtes à portraicturer. », remarque aigre-douce d’Octave Mirbeau.

Qui est cet oiseau-là ? En rouge et noir, perchée en amazone sur un bureau, elle est au goût du jour dans son boléro mis à la mode par l’impératrice. De l’impatience dans le regard, cavalière tout comme la pose, elle est curieuse d’art et de littérature. Intérêt réaliste, mise en lumière d’un intérieur aisé, spontanéité calculée, photo glissée sur le miroir, la cage s’ouvre, son cœur s’envole. Quel est l’enjeu de ce portrait ?

1864 – 124 cm x 99 cm

Sujet

James Tissot présenta ce portrait ainsi que Les deux sœurs (musée d’Orsay) au Salon de 1864 dans le but d’obtenir des commandes de portraits lucratives. Il y réussit d’ailleurs. Il s’agit vraisemblablement d’un modèle professionnel dont on retrouve les traits dans Les deux sœurs.

Peintre de l’élégance parisienne James Tissot s’est sans doute un peu perdu dans les mondanités, il n’en demeure pas moins un artiste de talent d’une virtuosité parfois éblouissante. S’il reste parfois dans une zone contestable de la peinture où se sont perdus Stevens, Helleu et bien d’autres, ce n’est pas le cas ici.

Mais Tissot n’est pas qu’un mondain, il sait atteindre une profondeur psychologique ce dont témoigne ce portrait et l’autre qu’il fit de cette jeune femme en compagnie cette fois de sa sœur. C’est un portrait où son goût pour Ingres se manifeste plus que dans d’autres, la facture en est parfaite et le tableau ne manque pas d’originalité en regard avec la tradition du portrait au milieu du XIXe siècle.

En effet, faire asseoir son modèle sur une table est déjà une audace d’autant que cette jeune femme est en position d’amazone, il y a donc quelque chose de « cavalier » dans cette composition dans les deux sens du terme. Mais il y a plus car cette immense tache noire du drapé de la jupe est unique dans la peinture, les deux mains y sont prises, l’une dans l’ombre est à moitié cachée dans les plis, l’autre dans la lumière délicatement posée sur le noir.

Bien sûr on n’est pas aveuglé par ce noir, James Tissot lui ajoute un boléro d’un rouge si intense qu’on en oublierait la jupe si ces extrêmes ne se désignaient aussi l’un l’autre.

La main droite dans le noir et la main gauche à proximité des livres et un peu plus loin un carton à dessin précisent les préoccupations  de cette jeune femme : la littérature et l’art.

Mais détail intime il semble que nous soyons dans la chambre de cette femme. A notre gauche une alcôve au rideau blanc, mais assez noire à l’intérieur et que l’on voit répétée en partie dans ce curieux miroir au dessus de la table où se reflète la chevelure de la jeune femme et où elle semble presque encadrée, en tout cas son visage qu’on voit optiquement surmonté du faisceau blanc du rideau de l’alcôve reflété.

Mais ce n’est pas tout ; on voit dans ce miroir un reflet de ce qui est en face d’elle et qu’elle semble regarder : une porte jaune qui donne sur du noir autant dire sur rien, rien dans le reflet mais pas rien sur le miroir oui, car on y a glissé une image, une photo peut-être, une photo noir est blanc, cette photo est le portrait d’une petite fille en coiffe paysanne, c’est elle qui est sur le fond noir de l’espace du reflet.

Mais ce n’est pas encore tout, car à droite en remontant le cadre du miroir est accrochée au mur une cage à oiseaux dont on voit bien qu’elle est ouverte et que l’intérieur est lui aussi obstinément noir ; l’oiseau s’est envolé, et le regard que cette jeune femme d’une beauté très particulière nous lance , ou lance au peintre qui s’est saisi de ses traits est le regard de l’amour. On peut considérer ce tableau comme un des chefs d’œuvre de ce peintre, Bien sûr il n’atteint pas la grandeur admirable du portrait de Charlotte Dubourg de Fantin, mais même si on imagine que ce boléro rouge est de pure complaisance quant à la mode espagnole lancée par l’impératrice, ce tableau est une œuvre profondément ressentie, intelligente et forte.

 

Composition

Triangle inscrit dans un rectangle répété à l’intérieur du tableau sous forme de miroir, la forme principale obéit à la règle de composition du portrait mais avec une certaine originalité. En effet, Tissot intègre son personnage en entier dans le tableau; légèrement décalée sur la gauche la jeune femme assise sur la table est comme un personnage en pieds sans l’être.

Le peintre semble aménager une double présence car il donne à sa figure une double valeur en encadrant le visage dans la structure du miroir. Cette idée astucieuse au lieu de détourner l’attention de l’ensemble, ajoute à la présence du personnage.

La composition organise le regard en deux temps : Perception générale de l’image où la grande surface noire de la jupe attire l’attention sur le boléro, donc sur le visage de la jeune femme, puis dans un deuxième temps, le visage s’isole comme un portrait dans le portrait et l’expression de la jeune femme, (le contenu de son regard) achève la perception du sujet pour ensuite revenir à l’ensemble où le regard peut alors s’intéresser aux détails.

Il y a dans ce tableau de jolies trouvailles comme le passage du bas de la jupe noire derrière le rideau blanc et cette main dans l’ombre où seulement une petite partie reçoit la réverbération de la lumière blanche renvoyée par le rideau. Le rythme vertical de cette partie (Rideaux, bras droit, montant de l’encadrement du miroir) entre en phase harmonique avec les horizontales pour aboutir aux trois livres posés sur la table comme à portée de la main gauche. On sait que les deux mains (on le sent fort bien) sont mises par la composition en relation avec les livres, leur repos apparent contient un geste futur, celui de s’en saisir, il y a dans l’atmosphère du tableau quelque chose comme l’impatience de lire un texte, peut-être à haute voix.

Le tableau est donné comme un piège aimable pour attraper cet oiseau rouge et noir dont le côté sensuel accroche immédiatement le regard, la cage ouverte est là pour en témoigner, nous sommes manifestement dans la chambre de cette jeune femme et donc dans son univers intime que le peintre nous dévoile de deux manières : par la contemplation du visage de cette femme et par la description de sa chambre à coucher et des objets qu’elle y a placés.

 

Couleur, lumière

C’est le rouge qui domine au centre en opposition avec le vert, couleur complémentaire. Fort contraste entre le rouge et la jupe noire.

On est  tout de suite frappé par la beauté un peu Vermeerienne de ce tableau, c’est une lumière de ville, elle vient de droite, et la présence de la fenêtre se ressent par la plus grande clarté qui tombe sur le fauteuil et les livres posés sur la table. La gamme du décor va du blanc au gris vert ; cette gammes de couleurs fait régner une impression de bord de rivière, d’humidité douce, bref à caractère aquatique, sans doute liée pour le peintre à la personnalité de cette femme. Mais dans ces couleurs douces et harmonieuses, James Tissot fait surgir son personnage dont les vêtements au violent contraste, évoquent à l’opposé le feu et la calcination. On pourrait en déduire que le visage serait la flamme de ce feu, si l’expression ne tempérait pas le contraste ; en tout cas si flamme il y a, il s’agit d’une douce flamme.

On retrouve aussi cette même violence de contraste dans le « tableau – dans le tableau » qu’est le miroir, là, l’opposition entre le noir et le blanc (le rideau et ce que la porte ouverte laisse voir) n’est tempéré que par une bande verticale de la tapisserie de la chambre. Il semble que le peintre complète là le portrait de son modèle ; il ne s’agit plus ici du vêtement, expression du caractère des sentiments de cette femme mais de sa disposition intime quant à la relation intériorité – extériorité : le lit, lieu de refuge, et l’extérieur dont la route est barrée par la photo de petite fille intentionnellement fichée dans l’encadrement du miroir. Là l’opposition est blanche et noire, mais entre ces deux couleurs une étrange porte jaune entr’ouverte, et cette bande de motifs floraux rouges et verts qui rappelle bien qu’il s’agit de la chambre à coucher d’une femme. C’est donc tout le tableau qui est le portrait de cette femme, tous les accessoires font partie de l’expression du personnage.

 

Matière, forme

James Tissot est dans ce tableau le parfait disciple de Ingres ; une peinture de représentation au réalisme très poussé et où le style apparaît au travers de la mimétique, ce que les peintres romantiques et leurs héritiers de toutes tendance refuseront au profit d’une peinture moderne s’affirmant en tant que peinture consciente d’elle-même. Ici nous sommes dans une optique classique issue de la fin du XVIIIe siècle dont Tissot s’éloignera par la suite pour une facture plus complaisante, et donc plus tournée vers la mode de l’époque et qui si elle apparaît comme plus enlevée s’affadit dans le superficiel sans pourtant rien perdre de sa magnifique virtuosité.

Dans le portrait de Melle L. L., Tissot montre un équilibre parfait entre tout ce qui compose sa personnalité de peintre : Ce goût de l’élégance comme invention et audace, mais aussi cette profondeur de sentiment et d’expressivité qui fait de ce tableau un grand tableau de la peinture du XIXe siècle. Tissot est à l’encontre de la tendance qui a dominé la première partie du siècle incarné par la révolution de Delacroix, mais son réalisme physique rigoureux rejoint une modernité où bien sûr « la mode » phénomène essentiellement moderne joue un rôle important. Il est donc moderne d’une autre manière que ses contemporains.

Le principe premier de cette peinture est bien sûr la reproduction de la réalité le plus fidèlement possible, mais derrière cette idée il y a aussi toute la richesse  du psychologique, de sa profondeur ; celle aussi du vivant et de la présence que James Tissot restitue avec maestria et non seulement celle du personnage mais celles de tous ces objets et éléments de décor dont le point culminant est peut-être ce merveilleux morceau de peinture, lui aussi tableau dans le tableau : Le bouquet de violettes de Parme dans le verre posé comme cela, négligemment sur la pile de livre.

Avec une facture lisse héritée d’Ingres, James Tissot attache une grande importance aux effets de matière (tissus, tentures, rideaux) et aux contrastes de valeurs.

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